Publié dans Edgar Allan Poe, enquête, Hoffman, la Bible, les Misérables, Policier : histoire du genre, Policier: histoire du genre, roman noir, roman policier, romans policiers, torture, Voltaire

Passion polar: le roman pré-policier

Roman « policier »: selon quels critères déterminer qu’un roman est « policier »:

le principal critère qui permet de définir un roman comme « policier » est la notion d’enquête. En effet, tout travail de police face à un crime de quelque nature que ce soit repose sur l’investigation: recherche des indices qui permettront de comprendre ce qui

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s’est passé dans le but de répondre aux questions suivantes: Qui? Comment?Pourquoi?  Bien qu’il soit notablement établi que le premier maître du genre, celui qui lui a donné ses lettres de noblesse, est l’américain Edgar Allan Poe, nous verrons dans cet article que les éléments qui ont permis son éclosion sont beaucoup plus anciens, parfois même inattendus.

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Qui aurait cru que la Bible recelait le tout premier récit d’investigation policière:

Aussi curieux que cela puisse paraître, le premier enquêteur particulièrement astucieux n’est autre que le prophète Daniel. Le Livre XIV, 1 à 22, raconte: sous le règne de Nabuchodonosor, le roi fait remarquer à Daniel que les offrandes faites au dieu Bel (Marduk) disparaissent mystérieusement chaque nuit. Ce qui, selon le roi, signifie que le dieu les consomme et que c’est donc le plus grand des dieux.

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Prophète Daniel

« Daniel fit apporter de la cendre par ses serviteurs qui en couvrirent tout le sol du temple, sans autre témoin que le roi. Puis ils sortirent, fermèrent la porte, la scellèrent du sceau royal et s’en allèrent.Au matin, toutes les offrandes avaient disparu. Daniel se mit à rire et empêcha le roi d’entrer plus avant. « Regarde donc le sol, lui dit-il, examine les traces de ces pas. » (…)Furieux, le roi fit arrêter les prêtres avec leurs femmes et leurs enfants (…) livra Bel à Daniel, qui renversa l’idole et son temple. »

 

 

Origine du mot « policier »:

 en se fondant sur l’étymologie (polis = cité en grec), il apparaît que le roman policier est surtout, mais pas uniquement, centré sur la ville. D’ailleurs, dans le roman noir américain, on constate que certains enquêteurs sont intimement liés à une ville grâce à leur créateur: Léo Malet =>Paris; D. Hammett => San Francisco; R.Chandler => Los Angeles; D. Goodis => Philadelphie; W.R. Burnett => Chicago; R.B. Parker => Boston; Ed McBain et J. Charyn => New-York…Liste non exhaustive qui pourrait être allongée…

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Polis ( cité)

Qui dit concentration urbaine dit bas-fonds, délinquance et criminalité, même si les beaux quartiers ne sont pas exempts de crimes. Ainsi, l’explication à la naissance du roman policier pourrait être d’ordre sociologique : la révolution industrielle du XIXème siècle, les déracinements  et la misère qu’elle a suscités auraient favorisé une visiobas-fondsn plus sombre de

la société moderne; en même temps que l’essor de la science donne un autre regard sur la
mort qui dès lors serait sortie de la sphère familiale pour se glisser dans l’anonymat de la médecine.  Ainsi, l’assassin, le criminel deviennent le centre d’une nouvelle problématique : comment la société peut-elle prendre en charge cette propension au crime si ce n’est en changeant les comportements et mentalités de la police?

 

La police avant la Révolution:  

De tout temps, la criminalité et son pendant logique, la police,  ont existé; mais s’il est indéniable que les criminels ont souvent fait preuve d’efficacité et d’imagination, on ne peut pas en dire autant de la police de l’Ancien Régime qui fonctionnait principalement grâce à la délation et au flagrant délit.

Le premier corps de police véritablement constitué dans le royaume de France pour la recherche des crimes et des délits ( notez bien le terme  » recherche » et non « élucidation ») a été créé par François Ier en 1536. A cette époque, il relève de l’autorité des maréchaux de France et est chargé de la police administrative du territoire.

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Maréchaussée

C’est ce corps d’armée qui deviendra la gendarmerie en 1790 par

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Question ( torture)

décret de l’Assemblée Nationale.  Mais une autre instance pouvait également mener l’enquête:comme le raconte François de Rosset dans ses Histoires Tragiques, l’Eglise se substituait souvent à la police dans sa chasse au démon, jugé seul responsable des déviances menant les humains à commettre toutes sortes de crimes. Dès lors, le seul moyen efficace était la « question » ( autrement dit la torture). D’ailleurs, l’Inquisition intervient régulièrement dans les romans gothiques, souvent considérés comme les ancêtres du roman noir.

Réorganisation de la police: 

afin d’assurer l’égalité de tout citoyen face à la loi, les différents corps de police furent réorganisés à partir de 1791. Pourtant, cette nouvelle police, constituée d’individus mal payés et à peine plus recommandables que ceux qu’ils sont censés pourchasser, ne vaudra guère mieux que l’ancienne , l’exemple le plus célèbre étant celui de Vidocq. Vous savez cet ancien forçat devenu chef de la Sûreté!!!  Rien que le concept semble une totale aberration!

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Pourtant, ses Mémoires, rédigés par son « nègre » L’Héritier de l’Ain, exercèrent une certaine influence en introduisant dans l’espace littéraire un nouveau personnage promis à une longue et fructueuse carrière: l’enquêteur, qu’il soit policier, détective privé ou justicier.

Les précurseurs:

vous l’aurez compris, le roman policier n’est pas apparu d’un seul coup, même si tous les théoriciens s’accordent pour en donner la paternité à Edgar Allan Poe, en 1830;  il est l’aboutissement, en quelque sorte, d’une longue tradition romanesque dont nous allons évoquer quelques cas parmi les plus célèbres.

voltaire

 

  • Dans le court roman de Voltaire, Zadig (1747), le personnage, dans l’aventure intitulée  » Le chien et le cheval », utilise la méthode déductive afin de s’innocenter face à l’eunuque et au grand veneur de Babylone qui l’accusaient de les avoir volés; c’est ainsi qu’il peut décrire très précisément deux animaux qu’il n’a jamais vus: « C’est une épagneule très petite, ajouta Zadig. Elle a fait depuis peu des chiens; elle boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très longues._Vous l’avez donc vue? dit le premier eunuque tout essoufflé. Non, répondit Zadig, je ne l’ai jamais vue (…) J’ai vu sur le sables les traces d’un animal et j’ai jugé aisément que c’étaient celles d’un petit chien. Des sillons légers et longs, imprimés sur de petites éminences de sable, entre les traces des pattes, m’ont fait connaître que c’était une chienne dont les mamelles étaient pendantes, et qu’ainsi elle avait fait des petits il y a peu de jours. D’autres traces en un sens différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant, m’ont appris qu’elle avait les oreilles très longues; et comme j’ai remarqué que le sable était toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, j’ai compris que la chienne de notre reine était un peu boitzadigeuse, si je l’ose dire. »  Les sources d’inspiration pour cette histoire semblent venir, d’une part, de l’épisode du chameau borgne du Voyage des trois princes de Serendip, traduit en 1719 par le chevalier De Mailly d’après des fables d’origine persane ( l’orientalisme était très à la mode à cette époque), d’autre part de Fontenelle qui préconisait une méthode d’investigation dans l’Histoire des Oracles, publié en 1687.

 

  • hoffmannHoffmann, écrivain romantique allemand né en 1776 et mort en 1822, surtout célèbre pour ses contes fantastiques, raconte dans un de ses contes intitulé Mademoiselle de Scudéry, l’histoire suivante:   Vers 1680, la nuit, à Paris, des passants sont assassinés et dépouillés de tous leurs bijoux. L’enquête de la police ne donne aucun résultat jusqu’au meurtre du plus habile orfèvre du royaume. « René Cardillac a été retrouvé ce matin assassiné d’un coup de poignard. Le meurtrier est son apprenti, Olivier Brusson. On vient de l’emmener en prison. » Tout accuse Brusson bien que sa fiancée, Madelon, la fille de Cardillac, crie son innocence. Arrivée sur ces entrefaites, Madelon raconta les événements à Melle de Scudéry qui la prit sous sa protection: Olivier accompagnait Cardillac dans les rues pour une course. Son maître a été attaqué, frappé d’un coup mortel, Olivier l’a pris sur son dos et ramené chez lui.Peu après on découvre que Cardillac était le meurtrier en série, qu’il tuait et détroussait les passants pour assouvir son amour des bijoux. Donc on pensa qu’Olivier avait un mobile et que lors d’une dispute pour le partage du butin, » il a tué son maître. Or, selon ce qu’affirme Madelon, Olivier avait honoré son maître de même qu’il eût été son père. » Melle de Scudéry vérifie les dires de la jeune fille et prend la défense d’Olivier. Elle discute de l’affaire avec La Reynie, le lieutenant général de police. qui lui dit tout des crimes de Cardillac et lui raconte sa mort lorsqu’il voulut détrousser un officier qui s’est défendu. Elle procède alors à un contre-interrogatoire d’Olivier.qui lui dit tout des crimes de Cardillac et lui raconte sa mort lorsqu’il voulut détrousser un officier qui s’est défendu. Alors que la situation semble bloquée, le comte de Miossens vient trouver Melle de Scudéry. C’est lui que le bijoutier a agressé et qui lui a porté un coup fatal. Car le comte ayant deviné que le tueur en série était Cardillac, il lui a tendu un piège et l’a tué, mais il refuse de témoigner de peur d’être accusé de crime. Le comte ayant piégé sa victime, il ne peut être question de légitime défense => Ce qui est très habile de la part
    melle-de-scudery
    Melle de Scudéry

    de l’auteur. M elle de Scudéry se confie au roi Louis XIV qui fait faire sa contre-enquête à l’issue de laquelle Olivier est innocenté. Certes, M elle de Scudéry
    n’est pas Miss Marple mais ce récit occupe sa place parmi les romans policiers archaïques par la recherche de preuves au moyen de deux contre-enquêtes.

  • tragedie-grecque-2
    Tragédie grecque

    Les mélodrames du début XIXème siècle connurent un énorme succès populaire jusqu’aux années 1830.Le mélodrame accentue beaucoup les effets du pathétique en  mettant en scène une succession de malheurs où les sentiments sont exagérés, parfois au détriment de la vraisemblance de l’intrigue. Les personnages en sont un maître odieux, roi, prince ou brigand, type de corruption et de cruauté ; un traître, instrument vénal des plus vils desseins ; une héroïne sympathique et vertueuse, exposée aux violences de son persécuteur ; un jeune amant, noble et brave, prêt à tout pour sauver la victime et punir son tyran; cette typologie de personnages est très proche de celles des romans policiers français du début du XXème siècle; ils sont caractéristiques des romans de Maurice Leblanc. De plus, ces pièces intégraient déjà la notion de suspense, élément-clé de la narration policière. L’histoire se découpe en tableaux successifs marquant d’une façon tranchée les situations et les péripéties. Son sujet est habituellement quelque fait monstrueux, historique ou imaginaire, médité dans l’ombre, préparé par des manœuvres criminelles et sur le point d’être accompli par d’odieuses violences, lorsque, au dernier moment, un coup providentiel arrache la victime à son bourreau ou l’esclave au tyran, déjoue et punit le crime, sauve l’innocence et récompense la vertu. Caractéristiques que l’on retrouve dans le chef-d’oeuvre de Victor Hugo Les Misérables.

 

  • Le roman-feuilleton: dès 1836, Emile de Girardin, créateur de la presse à bon marché, y insère des romans découpés en feuilletons quotidiens. Le premier à paraître sous cette forme dans le quotidien La Presse, fut La Vieille Fille d’Honoré de Balzac. Alexandre Dumas père connaîtra le succès dans Le Siècle avec Les Trois Mousquetaires et Vingt Ans Après; Frédéric Soulié publiera Les Mémoires du Diable dans Le Journal des Débats. Mais c’est incontestablement Eugène Sue qui fut le feuilletonniste le plus célèbre et le plus talentueux avec la publication des Mystères de Paris dans Le Journal des Débats. Son successeur Paul Féval, au cours du Second Empire, écrira sa fresque Les Habits Noirs pendant quinze ans.les-mysteres-de-paris

 

 

Et c’est alors que le maître parut…

Nous raconterons l’odyssée d’Edgar Allan Poe, ce génie du conte et de la nouvelle, considéré comme le véritable créateur du roman policier dans un autre article. Encore un peu de patience…

 

 

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