Publié dans anti-héros, Norvège, Policier : histoire du genre, Policier: histoire du genre, Régis Boyer, Suède

Passion polar: le polar nordique

Pourquoi parler de « polar nordique »?

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Depuis une petite vingtaine d’années, le polar nordique connaît un véritable engouement de la part du public, tant scandinave qu’européen. Question: est-ce un simple effet de mode, ou cet engouement répond-il à une motivation plus profonde?

 

 

 

Après avoir consulté différents articles et ouvrages de spécialistes en littérature policière, force est de constater que le phénomène est d’une trop grande ampleur géographique et dure depuis trop longtemps pour que l’on puisse le qualifier de  » phénomène de mode ». Notons au passage qu’en Suède et en Norvège le roman policier a une plus longue tradition qu’au Danemark où il a fallu attendre les années 1970 pour que le genre commence à réellement s’imposer. Néanmoins, comme nous le verrons dans la deuxième partie de cet article, l’expression « communauté du polar nordique » est largement justifiée.

Peut-on parler de « communauté du polar nordique »?

 

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Dans son essai consacré à l’imaginaire nordique, Frédéric Toudoire-Surlapierre écrivait que:  » …On peut répertorier des critères sur lesquels la Scandinavie ( …) fait consensus, parce que la culture de ces pays, et particulièrement leur littérature, est non seulement commune, mais comporte des ressemblances signifiantes ». Régis Boyer, grand spécialiste de la civilisation et de la langue scandinaves, exprime la même idée dans son Histoire des littératures scandinaves.

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Ayant lu de nombreux romans policiers nordiques, nous constatons en effet que, malgré leurs nombreuses particularités individuelles, qu’elles soient spatiales ou temporelles, des caractéristiques communes les rapprochent: des idées-force, des représentations sociales similaires, une manière de pensée commune. Une réelle parenté unit les cinq pays, jusque dans les personnages récurrents des différents auteurs qui ont des airs de famille. Nous pouvons affirmer, à l’instar de Nicolas Bénard que ce qui les lie est la haute idée qu’ils se font du sens moral, de l’attention portée à l’autre:  » Le polar nordique est donc aussi et surtout un polar social ». ( Dans un article paru dans le  numéro 7 de la revue Nordiques). 

Une haute idée du sens moral: 

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Sjorwall et Walhöö

Avant le tournant marqué par l’apparition de l’enquêteur Martin Beck sous la plume du couple suédois Sjorwall et Walhoö au cœur des années 60, les personnages cantonnés au genre alors en vogue appelé  » roman à énigme » ressemblaient aux personnages des romans anglo-saxons: l’enquête consistait principalement en une énigme dont la résolution occupait tout le roman. Le regard de l’enquêteur se résumait à deux aspects: témoin ou suspect. A l’époque la Suède, en seconde place derrière la Suisse,  offrait un des meilleurs niveau de vie par habitant. Largement industrialisé, importateur de matières premières et d’énergie, exportateur de produits manufacturés, son économie, protégée pendant la seconde guerre mondiale par la neutralité du pays, s’était développée et modernisée. Sur le plan politique, elle était dirigée par le parti social-démocrate, champion toutes catégories de « l’Etat-Providence ». Les inégalités sociales et l’immigration y étaient quasiment inexistantes.

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Etat providence

Cela dit, le couple suédois n’aura de cesse, pendant les dix années de leur activité, de montrer l’envers du décor de ce tableau idyllique: leurs enquêtes dénoncent les déviances du système, prouvant que le « modèle suédois » n’était pas si parfait qu’il le paraissait.

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Capitalisme

Ainsi, le concept de « sens moral » est indéniablement à mettre à l’actif du couple Sjowall-Wahlöö. Leurs enquêteurs Martin Beck et Lennart Kollberg sont moins désabusés que révoltés par cet état de fait.

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Martin Beck

 

 

L’innovation amorcée par le couple suédois, et qui se confirmera dans les années 80-2000,  notamment avec les romans d’Henning Mankell,  est que désormais les personnages, qu’ils soient victimes, coupables ou enquêteurs, figurent au centre de l’intérêt de l’écrivain, l’énigme à résoudre devenant dès lors le support d’une réflexion sociale et humaine.Tous les grands flics du polar nordique participent ainsi d’une conception dominée par un souci politique clairement affirmé. Car tous les enquêteurs scandinaves s’efforcent de veiller au respect des droits de l’homme dans une société moderne dont l’évolution rapide peut sembler, sous couvert d’adhésion au libéralisme économique, peut encline à prendre en considération la législation et le bien-être tant commun qu’individuel.

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Henning Mankell

Maj Sjöwall et Per Wahlöö voyaient, dans la social-démocratie, l’ombre coupable qui se profilait dans Le Roman d’un Crime, titre générique de leurs dix ouvrages communs. Ils y dénonçaient principalement son capitalisme en lui reprochant ses manquements. Leurs histoires sont celles de la lutte contre les ennemis de la démocratie: extrême droite, politiciens corrompus, hommes machistes et violents, un monde des finances sans scrupules. Malgré cela, la police recèle heureusement des fonctionnaires dont la mission est de  veiller coûte que coûte au respect des lois démocratiques et de la Constitution. Comme le remarque le critique de cinéma Pierre Charrel,  » Martin Beck et Kurt Wallander sont des flics profondément humains, emblématiques de la population au service de laquelle ils travaillent, portant, par le biais de leurs enquêtes,un regard aussi empathique qu’inquiet sur le cadre social et politique » dans lequel ils vivent.

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Une énigme pas si omniprésente: 

Car ce qui ressort de cette étude sociologique constituée par le roman policier scandinave est « que le crime est plus le résultat d’un type de société déterminé, d’un dysfonctionnement social que la volonté propre d’un criminel ». La raison d’être des enquêtes est de peindre un décor social plutôt que de répondre aux questions posées par le crime lui-même. « Petit-John, une victime, et Vincent Hahn, un assassin, étaient tous les deux des produits authentiques de cette société dont nous sommes fiers. Je crois que c’est la solitude qui brise les gens. Il existe un tel gouffre entre les rêves et la réalité… »

 

Quoi qu’il en soit, le roman policier nordique

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Solitude

contemporain n’est presque jamais le roman d’un seul individu, bien que le parcours d’un individu ( tueur, victime ou enquêteur) puisse être, pour des raisons littéraires, au centre de ce roman. «  Une enquête, c’est un processus et un travail d’équipe. » (Thomas Kanger, les disparus de Monte Angelo).

Bien que les cinq pays scandinaves ne suivent pas la même ligne politique, ils se rejoignent toutefois sur la définition du bien-être personnel et celui de la démocratie aligné sur ce fameux « sens moral » attaché à un certain nombre de valeurs humaines, des valeurs universelles et sans frontières. Le roman policier nordique le revendique et s’en fait l’écho

Une psychologie complexe et une empathie sans frontières:

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Capitalisme

Les acteurs des romans policiers scandinaves sont, à un degré ou à un autre, des personnages dotés d’une psychologie assez complexe. Les enquêteurs s’interrogent sur le monde dans lequel ils vivent et travaillent, et dont l’évolution ne manque pas de les étonner, de les peiner, voire de les révolter. Pourtant, jamais ils ne se résignent.Leurs relations avec leurs proches ( collègues, enfants ou conjoints) sont souvent tendues. Au travail, la hiérarchie, lorsqu’elle est présente, est souvent pesante. Leurs responsables ne comprennent pas toujours leurs tourments de chaque jour.Côté vie privée, ils ne sont pas à la fête, loin s’en faut : Martin Beck de Sjowall et Wahlöö ; Kurt Wallander de Henning Mankell ; Erlendur Sveinsson d’Arnaldur Indridasson ; Erik Winter d’Ake Edwardsson ; Harry Hole de Jo Nesbo ; nombre des enquêteurs sont des solitaires, que ce soit par choix ou non.

Bien qu’ils soient dotés de traits de caractères spécifiquement nordiques, ces personnages sont à l’image de leurs lecteurs, dont ils connaissent et/ou vivent les problèmes quotidiens. C’est la crédibilité des intrigues qui fait une grande part du succès de cette littérature. L’environnement des enquêteurs a changé : ils n’appartiennent plus au monde de la pègre ; ils évoluent dans un univers plus accessible, même si parfois ils croisent des industriels, des patrons de plus ou moins grande envergure. En effet, qu’ils soient policiers, journalistes, profilers, détectives privés ou avocats, les enquêteurs ont des problèmes de santé, de couple, de famille, d’argent et se préoccupent de l’avenir des sociétés urbaines, de celui de la planète.

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Arnaldur Indridasson

Ils sont des hommes et des femmes que chaque lecteur pourrait rencontrer. Comme lui, ils sont des «  citoyens » à part entière, de même que les individus qu’ils côtoient. Les atteintes aux droits de l’homme, que ce soit dans les pays nordiques, dans les pays limitrophes ou plus lointains, les touchent tout autant que nous ; ils en sont même parfois victimes. Dans de nombreux ouvrages, la question des minorités ethniques et du racisme est abordée, parfois même se trouve au centre de l’intrigue. Idem pour des questions sociales telle que la violence conjugale, les crimes sexuels, les disparités professionnelles, les problèmes de couple, la précarité, la solitude, la vieillesse, la maladie.

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Ake Edwardson

Ainsi, il n’est pas vain d’affirmer que le roman policier nordique ne se limite pas à une école esthétique ; il se réclame de convergences idéologiques, sinon politiques, portées par les personnages, notamment les personnages récurrents, tout à l’opposé de certains super-héros de cinéma ou d’une certaine littérature. A ce titre, on peut affirmer qu’ils sont des anti-héros. Même dans les romans de Maria Lang, qui semblent moins modernes, l’inspecteur de police n’est pas sans faiblesse. «  Christer Wick sait très bien ce qui va se passer lorsqu’il aura commencé son travail. Il sera horrifié en voyant le cadavre, il souffrira souvent pendant cette chasse à l’homme qu’est une enquête, il aura peur de ne pas aboutir et de laisser échapper l’assassin et, lorsqu’il aura atteint son but, il sera las et un peu écœuré. » ( Les lampions sont éteints).

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Maria Lang

« Il lui était arrivé d’avoir peur, dans la cage d’escalier ou sur le parking mal éclairé. Pourtant, c’était le plus souvent un sentiment de solitude qu’elle éprouvait, surtout lorsque son travail mettait en relief les pires aspects de l’humanité » ( Kjell Eriksson présente ainsi son enquêtrice Ann Lindell dans La terre peut bien se fissurer) ; dans La princesse du Burundi, elle dit : « Je ne suis pas assez sophistiquée (…) pas comme les inspecteurs de la télé, amateurs d’opéra, férus de mythologie grecque ou capables de déterminer si tel vin va mieux avec le poisson ou avec la viande. Moi, je me contente d’exister. Je suis une fille ordinaire qui est entrée dans la police comme d’autres sont devenus jardiniers, cuisiniers ou conducteurs d’autobus. J’aime que la justice règne, c’est aussi simple que ça… ».

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Ann Lindell

Dans Le prédicateur de Camilla Lackberg, l’inspecteur Patrick Hedström, en charge de l’enquête concernant le meurtre d’une jeune fille et la disparition d’une autre, pleure «  en silence » lorsque ses efforts ne sont pas couronnés de succès. Même le viril Harry Hole de Jo Nesbo peut perdre pied : « Merde, merde ! Il cligna des yeux et sentit les larmes à la façon d ‘un poing qui essayait de passer en force dans sa trachée. »( Le bonhomme de neige).L’humanité de ces enquêteurs fait heureusement pendant à la violence propre à leur métier : c’est par leur capacité à éprouver, tant sur le plan psychologique et physique, une solidarité avec le corps social, qu’ils font partie intégrante de la population. En fait, ils ne manquent pas d’empathie mais c’est l’amour de leur métier, et une certaine croyance en la justice et au bien-fondé de leur mission, qui les fait tenir debout. C’est elle qui donne un sens à leur vie, dont le mode est souvent d’une banalité et d’un conformisme identiques à celui de millions d’individus.

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Jo Nesbo

Le luxe de détails de tout ce qui relève de la vie quotidienne est également une des caractéristiques du roman policier scandinave d’aujourd’hui. Ce luxe peut parfois agacer certains lecteurs qui voudraient que l’auteur s’en tienne plus strictement à l’enquête mais il est nécessaire de prendre un peu de recul par rapport à cette tendance afin d’en faire une lecture sociologique ; ces détails auront au moins le mérite de renseigner les générations futures sur les réalités de notre société. Ou une manière de rendre attachants ces héros des temps modernes qui affrontent la vilenie et le crime avec autant d’humanité et de compassion pour les victimes qu’il est possible. ( De nombreuses citations de cet article sont issues de l’ouvrage de Thierry Maricourt «  Dictionnaire du roman policier nordique »).

 

Au final, le succès du polar nordique apparaîttelechargement comme le résultat d’un consensus entre les personnages, les auteurs et leurs lecteurs dans leur vision du monde. Sans doute la clé de son succès persistant…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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