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Histoire du genre : du roman populaire au roman policier.

Le roman populaire:roman-populaire

Longtemps considéré comme un sous-genre littéraire, juste bon à figurer sur les tourniquets de gare, tardivement reconnu comme une composante de la littérature mais juste bon à figurer au second rayon des bonnes librairies,le polar est la forme contemporaine du

roman populaire, également appelé feuilleton romanesque; comme lui, il a commencé dans les journaux du 19 ème siècle qui fidélisaient les lecteurs en publiant des histoires dont chaque chapitre se terminait par la formule magique: « La suite au prochain numéro ».pulps Les « pulps » de la côte Ouest ( les pulps, abréviation de « pulp magazine », sont des publications peu coûteuses et de mauvaise qualité, très populaires aux USA dans la première moitié du 20e siècle,publiant principalement de la fiction présentée comme des faits réels, allant de la romance aux récits fantastiques en passant par les enquêtes criminelles et les histoires de science-fiction), fondateurs du roman noir américain, ne font que prolonger outre-Atlantique les grands journaux de Paris et de Londres.

Cependant, plutôt que de suivre les évolutions d’une même histoire jusqu’à son dénouement, le lecteur de feuilleton s’attache à un héros dont il suit fidèlement les aventures dont la révolu

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Héros

tion industrielle avait planté le décor: les villes et leurs faubourgs mal famés, les usines et les hangars, sans oublier les gares, les trains et les voies ferrées, les canaux, les ports et les docks. Les bandits délaissèrent alors les grands chemins pour arpenter les ruelles sombres, et les héros défenseurs de la veuve et de l’orphelin remisèrent leurs épées au profit du pistolet. L’histoire, à la faveur des guerres et des révolutions, offraient aux feuilletonistes une riche galerie de portraits: bourgeois au passé trouble; bagnards en rupture de ban; maquereaux; petites frappes des faubourgs; taulières des bordels; tapineuses et michetons…Tout un monde interlope !! Déjà les personnages et les intrigues se rapprochent du noir…

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Dumas enferme un petit marin marseillais dans un cachot du château d’If et le fait évader pour le transformer en comte de Monte-Christo. Victime d’une machination qui brise sa vie, Edmond Dantès est le parfait héros de polar, tout comme ses persécuteurs, Caderousse le minable petit voyou, Danglars le financier plutôt louche, Villefort le magistrat sans scrupule, et Fernand le traître devenu pair de France.

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Château d’If

Plus que des thèmes, le roman populaire du 19 ème siècle construit les personnages du futur roman policier. Dans Les Misérables, Hugo place un vulgaire voyou et un policier intraitable sur le chemin de la rédemption de Jean Valjean, l’ancien bagnard, héros malgré lui, rouage brisé par une société injuste et pétrie de contradictions.Même si Javert n’est pas à proprement parler héros du roman, il n’en est pas moins le premier grand flic de l’histoire romanesque.

Les bas-fonds:

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Nana

Par Vautrin et Rastignac, Balzac fait remonter les bas-fonds dans la meilleure société, Zola plonge Gervaise dans l’absinthe et propulse Nana sur les trottoirs des boulevards. L’héroïne qui triomphe dans tous les genres, la Marguerite Gautier de La Dame aux Camélias sur scène, ou La Traviata de Verdi, reprise de nombreuses fois au cinéma, n’est jamais qu’une poule de luxe atteinte de tuberculose.

Ainsi, les feuilletonistes populaires descendent dans les rues lépreuses. Quelques années avant Hugo, Eugène Sue, chirurgien de profession et filleul de l’impératrice Joséphine, s’était aventuré sur les rives d’une rivière aujourd’hui enfouie, la Grange-Batelière, affluent de la Seine bordé de taudis et de ruelles formant autant de coupe-gorges, dans son roman intitulé Les Mystères de les-mysteres-de-parisParis publié de 1842 à 1843 dans le Journal des Débats. Son héros, Rodolphe, jeune aristocrate fortuné du faubourg Saint-Germain, découvre la violence brute des gens du peuple, puis l’injustice subie par Chourineur, l »ouvrier jeté au bagne pour une bagarre au couteau; et, bien sûr, la descente aux enfers de l’orpheline Fleur-de-Marie qui n’a d’autre choix que de se prostituer pour subsister. Ici, la misère est au cœur de Paris, elle côtoie de près les beaux quartiers, proximité qui est le sujet principal du roman de Sue.

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Eugène Sue

En effet, la Bourse, construite par Brongniart sous le règne de Napoléon Ier, et l’ancien opéra de Paris se trouvent cernés par cette fange que les fiacres des bourgeois traversent le plus rapidement possible. Ces rues enchevêtrées opposent opulence et misère, et c’est en les arpentant pour écrire son seul roman passé à la postérité que Sue se découvrira une âme de socialiste. D’ailleurs, Sue ignore la nuance: ses pauvres sont vraiment affreux, sales et méchants: des personnages tels que La Chouette, le Maître d’Ecole et le Squelette atteignent parfois des sommets de cruauté et d’abjection. A l’opposé, l’ouvrier Morel et le concierge Pipelet sont pétris de la dignité chrétienne qui commande à l’homme de gagner son pain à la sueur de son front. Le nom d’Anastasie Pipelet, la femme du concierge, restera dans le langage, même si ses bavardages sont utiles car ils permettent au lecteur de se repérer dans cette cascade d’intrigues enchevêtrées.

Dans cette humanité sordide, apparaissent des archétypes humains très modernes. En effet, on comprend que celui appelé le Maître d’Ecole a été radié suite à des rapports louches avec de jeunes enfants; et le Squelette, tueur froid et sans pitié, ne connaissant ni remords ni scrupule, doit sa cruauté aux souffrances subies au cours de son effroyable enfance.

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Bourgeoisie

Rodolphe, ému par cette misère et ces souffrances sans fond, peut être considéré comme le premier enquêteur privé de la littérature: un héros dont chaque geste dévoile un monde interlope, mène une enquête criminelle dont le but véritable n’est pas de faire triompher la justice mais de révéler la noirceur de la société bourgeoise. Grâce à ses personnages et ses intrigues où se mêlent suspense et dénonciation sociale, Eugène Sue construit le genre policier sans savoir le conclure.

le-juif-errantDans Le Juif Errant, publié en 1845 et 1846, Eugène Sue reprend le principe du suspense avec un feuilleton qui se veut dénonciateur du pouvoir de l’Eglise catholique et de ses Jésuites dans la société bourgeoise de l’époque. Mais il n’a aucunement conscience d’être à l’origine d’une genre littéraire. Car c’est la politique qui est le moteur de son oeuvre, Les Mystères de Paris devenant un mythe libérateur du peuple opprimé et exploité pour cet écrivain qui les-mysteres-du-peupledeviendra, sous la Seconde République, député républicain et socialiste. La suite qu’il donne à son roman sous le nom Les Mystères du Peuple, publié de 1849 à 1857, est une sorte de feuilleton politique dénonçant l’exploitation et la misère prolétariennes, roman qui sera censuré par la police de Louis-Napoléon Bonaparte et lui vaudra de mourir en exil en 1857.

Du policier de Gaboriau à l’anarchiste de Darien:

En 1844, le journal L’Epoque commande un feuilleton comportant les mêmes

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X

caractéristiques que Les Mystères de Paris mais transposé à Londres. L’auteur de ce nouveau feuilleton, dissimulé derrière le patronyme très anglais de Francis Trolopp, n’est autre que l’auteur de romans de cape et d’épée, dont le célèbre Le Bossu, Paul Féval. Contrairement au socialiste Eugène Sue, Paul Féval est un homme d’ordre, un monarchiste nostalgique. Et comme le commanditaire était un journal franchement réactionnaire, la misère seule ne peut justifier la déchéance du peuple. Dans Les Mystères de Londres, les gens de peu sont obligatoirement manipulés par un aristocrate dépravé qui instrumentalise le crime afin de se venger de la Couronne britannique.Ce faux roman anglais a connu un succès considérable, même en Angleterre. C’est d’ailleurs le personnage noir du marquis de Rio-Santo qui a inspiré à Conan Doyle le professeur Moriarty, seul génie du mal capable de concurrencer Sherlock Holmes. Paul Féval n’avait pas eu besoin de se rendre à Londres pour en décrire la face sombre car Oliver Twist, que Charles Dickens avait publié en feuilletons de 1837 à 1838, roman noir s’il en fut avec ses écoles du crime et ses enfants des rues, lui donna l’inspiration.

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Wilkie Collins

Il n’empêche que Paul Féval est le à avoir situé un roman criminel sur les dock de Londres, bien avant Wilkie Collins, ami et disciple de Dickens, véritable fondateur du roman policier britannique avec son roman Pierre de Lune.

pierre-de-luneEmile Gaboriau, avant de devenir le premier écrivain français de romans policiers avec son L’Affaire Lerouge, a été à bonne école en étant le secrétaire de Paul Féval. Cette fois, le héros est l’inspecteur Lecoq de la Sûreté qui deviendra source d’inspiration pour bon nombre d’écrivains des générations futures. Cette seconde moitié du 19e siècle est marquée par la montée en puissance de la presse écrite. Gaboriau, journaliste lui-même, met en scène des récits policiers qui se détachent du roman d’aventure dans lesquels un héros policier est opposé à un héros criminel descendant de Mandrin et précurseur de Jules Bonnot, en la personne laffaire-lerougedu Voleur de Georges Darien. Ayant connu le bagne militaire de Biribi, en Tunisie, l’auteur anarchiste et insoumis, à partir de 1889, écrit des romans dans lesquels il critique impitoyablement la société bourgeoise et sa morale. Son personnage inspira Pierre Souvestre et Marcel Allain pour créer la série des Fantômas. Maurice Leblanc rend le personnage du voleur tout à fait acceptable avec l’élégant et patriote Arsène Lupin qui, à la veille de la guerre de 14-18, sauve la France, ce qui lui vaudra le reconnaissance et la considération d’un préfet de police républicain et patriote.

Gaston Leroux:

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Gaston Leroux

Grand reporter, Gaston Leroux a découvert le bagne lorsqu’il se rendit à Cayenne dans le but de voir le capitaine Dreyfus qui y fut interné de 1896 à 1899 et de se documenter sur les conditions de vie des bagnards. Après Victor Hugo, et bien avant Albert Londres, il dénonce la chiourme avec son personnage appelé Chéri-Bibi: enfant du peuple envoyé au bagne alors qu’il est innocent, ce dernier y rencontre un chirurgien génial surnommé Le Canaque car évadé de la Nouvelle-Calédonie. Trente ans avant le Bogart des Passagers de la Nuit, célèbre film de Delmer Daves d’après un roman de David Goodis, Chéri-Bibi subit une opération de chirurgie esthétique qui lui permet de revenir sous les traits de Maxime du Touchais. Ayant dans la foulée récupéré la femme et la fortune de l’abominable aristocrate, Chéri-Bibi se cultive, fréquente le théâtre. Mais il est poursuivi par la fatalité.rouletabille

Gaston Leroux, auteur populaire, est l’un des tout premiers à s’inspirer des récents travaux du docteur Freud, comme en témoignent les deux premières aventures de Joseph Rouletabille, Le Mystère de la Chambre Jaune et Le Parfum de la Dame en Noir. L’énigme de la pièce fermée, qui inspira tant d’auteurs depuis Edgar Allan Poe, croise chez lui l’énigme freudienne de la chambre des parents. Rouletabille commence donc par percer son propre mystère avant de découvrir ceux du monde, d’affronter Raspoutine sans parvenir à sauver les Romanov? Du roman de la destinée au polar politique, Gaston Leroux a ouvert la voie du genre dont il est l’un des principaux fondateurs. Georges Simenon reconnaissait la dette qu’il avait envers lui.

De Maigret à Burma:

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Maigret

Lorsqu’il débarque à Paris à l’âge de 17 ans, le créateur de Maigret, désirant collaborer avec le journal Le Matin, se rend directement chez Colette qui en est la directrice littéraire. Il a déjà une production abondante mais la romancière n’apprécie guère ses histoires, passant à côté d’un écrivain plus prolifique que Willy, son premier mari, auteur de 175 romans dont un certain nombre sur fond d’intrigues policières. Il parvient toutefois à lui en caser deux et à devenir journaliste au Matin. Mais c’est par l’abondance de sa production littéraire qu’il

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Simenon

parviendra à s’imposer, passant du roman sentimental aux histoires lestes, des contes pour enfants au roman policier. C’est seulement à partir de 1931 que Maigret passe de personnage secondaire au statut de personnage principal. Jusqu’à présent, les romans policiers étant construits autour de héros exceptionnels, qu’ils fussent policiers, voleurs, journalistes ou détectives privés, la création de Jules Maigret constitue une véritable révolution. Pensez donc! Un fonctionnaire issu d’un milieu modeste ayant passé le concours d’inspecteur et gravi tous les échelons jusqu’au grade de commissaire-divisionnaire. Loin des séducteurs et de la frénésie sexuelle de Simenon, Maigret ne connaît qu’une seule femme, la sienne, prénommée Louise, bonne cuisinière et parfaite maîtresse  de maison. Dans leur modeste appartement du 132, bd Richard Lenoir au parquet bien ciré, Jules et Louise mènent une existence de petits bourgeois. Maigret représente le peuple qui s’incarne dans ce fonctionnaire de police confronté aux vices de ses contemporains.

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Léo Malet

Exit les aristocrates excentriques! Cependant, le triomphe du flic, même républicain, déplaît fortement à Léo Malet, ancien artiste de cabaret, qui a fréquenté les communautés libertaires, non loin du pont de Tolbiac, avant de rejoindre le groupe surréaliste et d’en être exclu par Breton lui-même. Ainsi, c’est délibérément que Léo Malet crée Nestor Burma, l’anti-Maigret, le détective privé franchement anar. La référence affichée est cette littérature populaire dont le burmaroman policier commence à se détacher, reprenant délibérément le projet d’Eugène Sue avec Les Nouveaux Mystères de Paris, le petit privé fauché remplaçant l’aristocrate, pour découvrir, dans chaque quartier, d’extravagants personnages plongés dans de sombres intrigues. Alors que d’autres écrivains brouillaient les pistes, Léo Malet revendiquait la filiation du roman populaire. Ainsi, il est difficile de croire que le justicier placé au centre de la plupart des romans policiers n’a pas d’ancêtres littéraires.

 

 

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