Publié dans Passion thriller

Passion thriller: Au lieu-dit Noir-Etang, Thomas H. Cook.

L’auteur:

Thomas H. Cook est un écrivain américain de romans policiers né à Fort Payne, Alabama, le 19 septembre 1947. Il a enseigné l’anglais et l’histoire avant de se consacrer totalement

à l’écriture de romans policiers dans lesquels il attache une importance particulière à l’analyse psychologique de ses personnages. Les intrigues sont principalement basées sur les secrets de famille, la culpabilité et la rédemption. Figure incontournable du roman Thomas H. Cooknoir américain, Thomas H. Cook bénéficie de la reconnaissance de la critique et de ses pairs, notamment Harlan Coben qui dit de lui qu’il « est un de ses auteurs préférés depuis longtemps ».

Le roman:

Au lieu-dit Noir Etang, The Chatham school affair en version originale, traduit par Philippe Loubat-Delranc et publié en 2012 par les éditions du Seuil, dans la collection  » Seuil Policiers », est le quinzième roman de l’auteur traduit en français.

Le style: le roman de Thomas H. Cook est écrit dans une langue riche, généreuse, tissée de phrases longues comportant nombre de comparaisons, de métaphores, langue qui me fait penser au style de Daphné du Maurier, notamment dans son roman intitulé « Rebecca ». Le ton est souvent empreint de nostalgie, comme dans l’extrait suivant : « …me présentant une nouvelle fois sur le seuil de mon passé, je retrouve mes quinze ans, tous mes cheveux et une peau dépourvue de tâches de vieillesse. » (Page 14). Je retrouve dans ce roman la délicieuse ambiance un peu surannée des romans américains des années 1920-1930, les nouvelles pour dames de Somerset Maugham, les récits de Francis Scott Fitzgerald, la douloureuse sensation d’assister aux derniers instants d’un monde depuis longtemps moribond.

La construction très originale du roman est propre à entretenir la tension dramatique

somerset magham
Daphné Du Maurier

 

et le suspense. En effet, l’auteur multiplie les allées et venues entre le présent et le passé, parfois le futur : « Des années plus tard, après être revenu exercer à Chatham, il me suffisait de jeter un coup d’œil par la fenêtre de mon bureau pour voir le nom de l’avocat…A cette époque, en effet, le cabinet de maître Parsons se trouvait juste en face du mien. » (Page 36),  jouant avec son lecteur qui se retrouve alors ballotté comme une coquille de noix sur l’océan, tentant désespérément de s’accrocher aux quelques indices tangibles abandonnés çà et là et de ne pas sombrer corps et âme dans le noir tourbillon qui emportera certains des protagonistes de cette étrange histoire. Sans aucune transition, des passages de l’interrogatoire de Melle Channing sont mêlés au récit, lui-même se déroulant selon les souvenirs d’Henry, déroutant le lecteur: « Comme si l’on

daphné du maurier
Daphné Du Maurier

m’avait brusquement ramené en arrière à cette terrible journée d’été, je réentendis maître Parsons me demander: tu allais souvent à Milford Cottage, n’est-ce pas, Henry? » (Pages 76-77).

Plus de quarante années après les événements, le narrateur, un homme d’âge mûr, raconte un épisode survenu dans son enfance, en 1926, à travers le prisme de sa mémoire. Malgré ses louables efforts pour reconstruire un monde désormais disparu, Henry ne peut restituer que sa propre vision des faits, nécessairement fragmentaire, uniquement grâce aux événements et conversations dont il a été témoin et ceux qui lui ont été rapportés, donnant un récit tissé d’ellipses et de lacunes: « …il frappa des mains une fois avant de prononcer une ultime remarque dont il n’aurait ou soupçonner la tragique ironie… » (page 53), ou encore: « Quand je me remémore le garçon que j’étais à l’époque, solitaire et renfermé, il m’arrive de me dire que je suis moi aussi une des victimes de l’affaire de Chatham School » (Page 65). On pourrait penser que ce procédé spolie l’histoire, mais en fait il n’en est rien, bien au contraire!

Les thèmes : les thèmes abordés dans Au lieu-dit Noir Etang se développent autour de la fatalité de la passion amoureuse qui emporte tout sur son passage, mais aussi le poids de la culpabilité et comment elle peut grever toute une vie; l’auteur illustre également le thème très romantique de l’opposition entre une vie conventionnelle et une vie plus aventureuse, dédiée à la liberté personnelle : il dénonce le carcan de la société des convenances qui enferme les êtres dans une cage contre les barreaux de laquelle ils se heurtent jusqu’à se briser les ailes et ainsi ne plus jamais pouvoir en sortir. Deux visions du monde totalement opposées et même contradictoires s’affrontent dans Au lieu-dit Noir Etang: une qui prône la liberté de l’individu qui, pour s’accomplir, doit briser les carcans imposés par la société bien pensante; l’autre qui privilégie le conformisme en imposant de marcher dans les pas de ses ancêtres et de suivre le chemin que d’autres ont tracé.

L’intrigue:

cap code
Cap Code

Été 1926. Chatham en Nouvelle-Angleterre, à quelques kilomètres du Cap Cod, presqu’île située sur la côte est des Etats-Unis . Mademoiselle Channing, professeur d’arts plastiques, qui a séjourné quelques temps en Afrique, vient d’être recrutée par Arthur Griswald, fondateur et directeur de la Chatham School, école de garçons. L’installation de la jeune femme dans le petit cottage situé sur le lieu-dit Noir-Etang, jadis témoin d’un drame terrible, ne devrait pas bouleverser la vie provinciale de cette petite localité bâtie au bord de la falaise.

Pourtant, Henry, jeune garçon de quinze, fils du directeur de l’école, sera le témoin bien involontaire des événements dramatiques et du scandale qui vont déchirer la communauté de Chatham School. De nombreuses années plus tard, devenu un respectable avoué d’âge mûr, il tente de reconstituer les circonstances du drame qui a changé sa vie à jamais, ainsi que celle de gens qu’il a bien connus à l’époque.

Les personnages:

  • Henry Griswald: narrateur; âgé de quinze ans à l’époque des faits relatés.
  • Arthur Griswald: père d’Henry; fondateur et directeur de la Chatham School; homme de taille moyenne, joyeux, expansif, débordant d’autorité ce qui le faisait passer pour plus grand qu’il n’était en réalité; d’un abord énergique et affable, peu coléreux, plutôt enclin au pardon; la seule passion de sa vie était son école qui lui donnait le sentiment de vivre pleinement sa vie; il se voulait le guide spirituel de ses élèves, le conseiller de ses professeurs; avait épousé la mère d’Henry à l’âge de 31 ans.passion amoureuse
  • Mademoiselle Channing Elizabeth: née en 1904, avait perdu sa mère à l’âge de 4 ans; belle jeune femme au teint d’albâtre, aux traits finement ciselés, aux yeux bleu pâle, légèrement en amande, animés d’une remarquable vivacité; son oncle était un ancien camarade de classe d’Arthur Griswald; très douée pour le dessin.
  • Madame Griswald: mère d’Henry et épouse d’Arthur; un peu plus jeune que son mari mais moins spirituelle et moins enjouée; visage rond quelconque, petits yeux qui lancent des regards nerveux, silhouette de matrone, marche à une allure lente et laborieuse; native de Chatham, professeur de musique avant de se marier sur le tard.
  • Maître Albert Parsons: avocat d’affaires criminelles; procureur fédéral au moment des faits, chargé du contre-interrogatoire de Melle Channing; petit homme trapu portant des lunettes à montures en acier, pipe en bruyère, et un feutre gris; paraissait très sûr de lui, conscient de ses capacités « en homme qui s’attendait à mener sa vie dans un monde dont les règles ne faisaient aucun doute pour lui » (Page 37).
  • Albert Parsons: fils du précédent, avocat spécialisé en litiges privés, a repris le cabinet de son père situé juste en face de celui d’Henry.
  • M. Corbett: professeur de maths à la Chatham School.
  • Madame Cooper: professeur d’histoire à la Chatham School.
  • Sarah Doyle: cheveux longs, incroyablement foncés, semblant toujours électriques et ébouriffés, peau laiteuse; très jolie, du même âge qu’Henry; originaire de Limerick, en Irlande, a perdu sa mère jeune; son père étant mort de la tuberculose cinq ans plus tôt, elle a quitté son pays pour l’Amérique; grâce à la Société d’aide aux immigrants irlandais, elle a trouvé une place de bonne à tout faire à Boston où elle a fait la connaissance du père d’Henry.
  • Jonathan Channing: écrivain- voyageur, père d’Elizabeth; grand et mince, un charme un peu espiègle, les cheveux lissés en arrière avec une boucle brune retombant au coin de son œil droit; issu d’une famille privilégiée du Massachussetts, a fait ses études à Harvard puis a travaillé comme journaliste à Boston; a écrit un livre et de nombreux articles; après le décès de sa femme, a élevé seul sa fille avec laquelle il a beaucoup voyagé.
  • Alice Craddock: femme vieille et grosse, aux cheveux gris en bataille, aux joues tombantes, le regard éteint; la cinquantaine, un peu « dérangée »; passe ses journées à s’empiffrer de frites et de confiseries.
  • Leland Reed: grand et mince, plutôt bel homme avec une silhouette un peu décalée donnant l’impression d’une tour penchée, il marche avec une canne; se tient très droit; barbe noire hirsute striée de gris, yeux sombres et enfoncés, cicatrice blanchâtre qui partait en zig-zag de sous son œil gauche jusqu’à sa barbe; 28 ans, marié et père d’une fille; habite dans la maison de l’autre côté de Noir-Etang.
  • Abigaïl Reed: épouse de Leland.
  • Mary: leur fille.
  • Lawrence P. Hamilton: capitaine de la police de l’état du Massachussetts.

Les lieux:

nouvelle angleterre
Nouvelle-Angleterre

L’action de Au lieu-dit Noir Etang se déroulant en vase clos, à Chatham, petite ville de Nouvelle-Angleterre, et dans ses environs immédiats, les endroits évoqués ne constituent pas de simples décors mais des lieux vivants, intimement liés au drame qui va s’y dérouler, un peu comme les décors du roman Les hauts de Hurlevent qui font bien ressentir les émotions et les sentiments des personnages, ainsi que l’intensité dramatique. Dans les premières pages de Au lieu-dit Noir Etang , le ciel est clair, c’est l’été, tout semble baigner dans une douce sérénité. Mais peu à peu, avec l’arrivée d’Elizabeth Channing, la sensation d’étouffement et l’ambiance délétère vont s’emparer de la ville et monter crescendo jusqu’au drame final.

L’insignifiance et la banalité de la ville illustrent « le calme qui précède la tempête »; Henry raconte: « A l’époque, Chatham n’était guère plus qu’une longue rue bordée de cap code 2magasins », une épicerie-bazar, un magasin de vêtements pour hommes, une pension et une école de « danse, théâtre, piano » et un kiosque à musique de forme hexagonale sur la place de la mairie (Page 17)… »Une côte grimpait en pente douce depuis le centre-ville, s’incurvant sur la droite à mesure qu’elle s’élevait vers la falaise. Au sommet, se dressait le vieux phare, dont l’enceinte était décorée de deux énormes ancres blanchies à la chaux. » (Page 22)…L’école était « un grand bâtiment en briques, pourvu d’un escalier en ciment et d’une lourde porte d’entrée à deux battants. Au rez-de-chaussée, les salles de classe; au premier, le dortoir, le réfectoire et la salle commune. » (Page 22)…Quant à la salle de classe de Melle Channing, la disposition des lieux indiquent une situation pour le moins inhabituelle: « la petite salle jusqu’alors utilisée pour entreposer du mobilier et diverses fournitures scolaires; non attenante à l’école mais à l’écart dans une petite cour, derrière le bâtiment principal. » (Page 54) => Comme si l’auteur voulait insister sur le fait que Melle Channing ne s’est jamais intégrée à la petite communauté, son indépendance un peu farouche annonçant la tragédie à venir.

Impression confirmée par Milford Cottage, la petite maison où Elizabeth logera pendant la durée de son séjour à Chatham School, cottage construit pour la lune de miel de M. Milford et de son épouse qui se sont tués sur la route de Boston alors qu’ils se rendaient justement à Chatham; de ce fait, le cottage n’a jamais été habité; son décor, très spartiate, correspond au caractère farouche et indépendant d’Elizabeth: pas d’électricité, une cheminée en pierres, des lampes à pétrole, un plancher en bois brut; seuls les rideaux de dentelle apportent une touche de confort.

cap code 1La remise des Reed, situé en face du cottage, de l’autre côté de l’étang qui sépare les deux propriétés, n’est pas plus engageante: « Une remise en bois brut, étroite et haute, au toit en tôle ondulée. Elle se dressait dans un bosquet d’épicéas de Norvège, à une centaine de mètres de la maison(…)elle n’avait aucune fenêtre,des  murs recouverts de bandes de papier goudronné, une lourde porte en bois bordée de caoutchouc noir en guise de joint d’étanchéité. L’intérieur est sombre mais spacieux. » (Page 100).

Quant à la route menant au lieu-dit où se dresse le cottage habité par Melle Channing, elle est terriblement romantique: « (…) la route qui filait entre les marais et l’océan, jusqu’à l’endroit où Plymouth Road apparut soudain, poudreux chemin de coquilles d’huîtres d’une pâleur surnaturelle quand, entre des nuages qui s’écartèrent, un rayon de lune tomba dessus, lui donnant brutalement l’aspect gothique et désolé sous lequel je l’aurais immanquablement dessiné. » (Page 271).

Mon avis:

C’est avec Au lieu-dit Noir Etang que je découvre l’univers et l’écriture de Thomas H. Cook, romancier américain auteur de nombreux romans. J’ai tout de suite été charmée, que dis-je, fascinée par l’ambiance surannée, les personnages habilement décrits et mis en scène, les allusions nombreuses qui jalonnent le récit : « Jamais je n’aurai cru revoir un jour Milford Cottage, retomber sous son charme et sous l’emprise des passions qui l’avaient agité, mais à peine le vieux pick-up de Clement se fut-il éloigné que je me sentis attiré par lui, non  par envie de retrouver ma jeunesse, mais en homme forcé de regarder en face ce qu’il avait fait, de voir les restes des corps ravagés, tel un assassin retournant sur les lieux de son crime » (évidemment, le lecteur, à ce moment du récit, n’a aucune idée de ce à quoi l’auteur fait allusion); tous ces éléments participant à créer une oeuvre noire et perturbante, dont la lecture ne laisse certainement pas indemne…L’atmosphère très particulière, une atmosphère devenant peu à peu étang noirétouffante, comme quand des nuages porteurs d’orage envahissent un ciel d’azur jusque-là resté pur, que l’auteur y développe exerce une fascination parfois malsaine, qui nous pousse à tourner les pages toujours plus fébrilement. Nous ressentons fortement la tension grandissante qui accable les personnages et les lieux de l’action et, grâce à des flash-backs savamment imbriqués dans le présent narratif, nous nous retrouvons aux prises avec un suspense oppressant: « Je sentis, portée par un vent glacial, toute la terreur du passé me gagner et un frisson me couper le souffle, comme sic’étaient Mme Reed et sa fille qui ‘avaient forcé à retourner dans leur monde et non moi qui les avais fait revenir involontairement dans le mien. » (Page 98).

L’auteur manie sa plume avec une habileté diabolique, attisant la curiosité du lecteur en évoquant ou en faisant paraître sur la scène des personnages sans aucune précision sur leur identité et le rôle qu’ils jouent dans cette histoire, comme Sarah Doyle ou Alice Craddock. Car à chaque page on se demande à quel moment l’auteur va enfin nous dire ce qui s’est réellement passé ce fameux jour de mai 1927, plutôt que d’évoquer l’histoire par bribes parfois décousues, avec la seule possibilité de réunir les indices épars et de les interpréter afin de reconstituer l’image finale de ce puzzle complexe.

Citations:

« Un artiste ne doit obéir qu’à ses passions. Tout le reste n’est que nœud coulant autour de son cou. » (Page 59).

« Nous n’avons jamais découvert pourquoi, compte tenu de la brièveté de l’existence, de l’ampleur de nos besoins et de la force de nos passions, nous ne nous consacrons pas à la quête de notre bonheur individuel avec un zèle dévastateur, en disséminant le reste aux quatre vents. » (Page 269)

« On n’a qu’une vie…qu’une vie, et pas de seconde chance » (Page 153).

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