Publié dans guillotine, justice, Les grandes affaires criminelles

Affaire n°4: L’affaire Lacenaire.

Du tribunal à l’échafaud, Lacenaire ne cessera de se mettre en scène, séduisant un public à la fois fasciné et scandalisé. Baudelaire voyait en ce dandy poète et assassin un nouveau genre de bandit: le criminel romantique bourgeois.

Acte 1 : Une cause célèbre.

L’affaire Lacenaire représente l’une des affaires criminelles les plus célèbres du 19 ème siècle. Bien que Lyonnais, son histoire est intimement liée à la capitale où il commet ses crimes et accède à une certaine notoriété. C’est d’ailleurs à Paris que prend forme sa légende à laquelle ont contribué les journaux et fascicules à bon marché autant que des écrivains tels que Balzac, Stendhal et André Breton, ou le fameux film de Carné etles enfants du paradis Prévert, Les enfants du Paradis, dans lequel l’acteur Marcel Herrand incarne son rôle. Pourtant, il ne fait aucun doute que, dans la réalité, Lacenaire fut bien différent du personnage de cynique romantique qu’il s’est forgé, faisant oublier que, finalement, il n’était qu’un criminel de droit commun.

Acte 2 : Un bourgeois raté :

Né en 1803 dans une famille de négociants lyonnais, Pierre François Lacenaire, est le quatrième enfant et le second fils de Jean-Baptiste Lacenaire et de Marguerite Gaillard. Bien qu’il soit un enfant intelligent, doué pour la poésie, il est en but à la préférence que son père démontre à son frère aîné Jean-Louis, né en 1799, et à l’indifférence de sa mère. Dès son plus jeune âge, il manifeste un tempérament pervers. A la rentrée d’octobre 1813, il entre en classe de sixième au collège de Saint-Chamond, ouvert l’année précédente. Elève brillant et féru de littérature, il obtient quatre prix. En 1816, son père l’inscrit au petit séminaire d’Alix, chez les Jésuites, où il se lie d’amitié avec son professeur principal Reffay de Lusignan et obtient de brillants résultats.

Suite à la fermeture du séminaire, il entre comme pensionnaire au collège de Lyon où il aura pour condisciple Jules Janin et Edgar Quinet. Exclu en mars suivant après une

edgar quinet
Edgar Quinet

révolte des collégiens, son père tente de lui apprendre le commerce mais, deux mois plus tard, Pierre François reprend le cours de ses chaotiques études en rentrant au collège de Chambéry. En 1820 sa carrière de collégien s’interrompt définitivement sans qu’il ait fait sa classe de philosophie. Il occupe alors divers emplois chez des notaires et des banquiers sans qu’il parvienne à se fixer.

En 1826, il s’engage sous un faux nom dans un régiment suisse au service de la France, dans lequel il devient fourrier. Déserteur en 1827, il revient à Lyon où il obtient un poste de commis-voyageur en liqueurs qui lui permet de séjourner à Paris, en Angleterre et en Écosse. Rentré en France, son frère ayant refusé de lui prêter de l’argent, il commet plusieurs faux au nom de « Lacenaire ». Afin de se faire oublier de sa famille, il part à Genève puis en Italie.lyon

En 1829, il monte à Paris où il dilapide au jeu son petit pécule. Il tente de faire publier ses poèmes dans des journaux. Ses échecs répétés lui révèlent le but de son existence : se suicider par désespoir ! Mais il s’interroge sur la meilleure façon de mourir : « L’eau ? Non, car on doit beaucoup souffrir. Le poison ? Je ne veux pas qu’on me voit souffrir. Le fer ? Oui, c’est sans doute la mort la plus douce. Dès lors, ma vie devint un long suicide ; je ne fus plus mien, j’appartenais au fer. Au lieu de couteau ou de rasoir, je choisis la grande hache de la guillotine. Mais je voulais que ce ne fût qu’une revanche. La Société aura mon sang, mais j’aurais du sang de la Société ! 

Acte 3 : Un défi à la Société :

Son bilan est pourtant bien peu en corrélation avec ses ambitions : quelques vols qui lui valent plusieurs séjours en prison, notamment les geôles de la Force et de Bicêtre, qui le familiarisent avec le milieu et les réalités carcéraux. Lorsqu’il est à nouveau arrêté à Beaune pour avoir émis de fausses valeurs comme il l’a souvent fait par le passé, et ramené à Paris, il raconte au juge d’instructions les épisodes de sa carrière criminelle, sans qu’il soit possible de démêler le vrai du faux dans ses propos enflammés. Mais pour « assumer » sa vocation, il doit pénétrer dans le milieu du crime afin d’y trouver des complices . C’est dans ce but qu’il vole un cabriolet et un cheval en s’arrangeant pour se

lacenaire et son complice
Lacenaire et son complice Pierre Avril

faire arrêter. Condamné à un an de prison, il est incarcéré à Poissy. C’est là qu’en compagnie de malfaiteurs chevronnés qu’il apprend les rudiments de son « art » et fait la rencontre de son futur complice, Pierre Victor Avril. Il continue néanmoins à écrire des poèmes et des chansons qui sont publiés dans diverses revues parisiennes. C’est à cette époque qu’il rédige sa « Pétition d’un voleur à un roi voisin », puis « Les prisons et le régime pénitentiaire ».

Libéré en 1834, Lacenaire reprend sa vie d’expédients, principalement dans le quartier du Temple autour duquel il gravite. Il se met en devoir de réaliser les plans qu’il a imaginés en prison, à savoir égorger et dépouiller les garçons de recettes des banques de Paris. Avec la complicité d’ex-compagnons de détention, il en attire un dans un appartement loué rue de la Chanvrerie, mais le jeune garçon, flairant le danger, parvient à s’enfuir. Ses autres essais se soldent également par des échecs. C’est alors, en décembre 1834, que son ami Pierre Avril sort de prison. Les deux compères décident d’unir leurs forces pour accomplir leurs desseins.

Acte 4 : Lacenaire assassin.

Leur prochaine victime est un ancien co-détenu, un certain Jean-François Chardon, surnommé « tante Madeleine » à cause de ses mœurs, qui vit dans un petit logement avec sa mère, veuve. D’après les deux complices, Chardon, qui vend des objets de piété déguisé en prêtre, posséderait un gros magot. Le 14 décembre 1834, ils se présentent au domicile de Chardon, passage du Cheval-Rouge, une artère qui reliait alors la rue Saint-Martin à la rue du Ponceau. A peine entré, Lacenaire se jette sur le jeune homme et le larde de coups de tiers-point, une lime à section triangulaire et à angles vifs, et l’achève à la hache. Dans l’autre pièce du petit appartement se trouve la mère du défunt, une vieille femme paralytique alitée. Ils la massacrent, également à la hache. Tout ça pour quelques pièces d’argent !crime de lacenaire

Le 31 , Lacenaire, accompagné d’un autre complice, attire dans un appartement de la rue Montorgueil loué pour l’occasion, le garçon de caisse Genevay. Lacenaire frappe le jeune homme avec sa lime aiguisée mais les cris du jeune homme les mettent en fuite. Ce sera sa dernière tentative. Quelques semaines plus tard, réfugié à Beaune sous le faux nom de Jacob Lévi, il est arrêté pour avoir émis de fausses valeurs, comme à son habitude. Il avoue alors son crime du passage du Cheval-Rouge et demande à être jugé à Paris.

Acte 5 : Le procès du « dandy du crime ».

La médiocrité de ses crimes ne suffisant pas à le rendre célèbre, Lacenaire va profiter de sa détention pour peaufiner son personnage de « criminel romantique ». Il se comporte comme un prisonnier modèle, toujours prêt à collaborer avec les magistrats instructeurs. Au moment même où se forge l’image des « classes dangereuses », horde de barbares misérables assoiffés de meurtres et de vols, il impose la figure contraire de criminel distingué, élégant, cultivé. Il commence la rédaction de ses « Mémoires » dans lesquels la réalité est vue à travers le prisme de son imagination débordante, décrivant une existence qui le destinait à devenir le « fléau de la société ». Il fait également publier des poèmes dont l’élégance et le cynisme éblouissent les milieux mondains et artistiques. La presse, à grands renforts de reportages, s’empare de son personnage singulier qui fascine la bourgeoisie impatiente d’assister à son procès. De leur côté , les autorités s’agacent de cette publicité qui risque d’ériger le crime au rang d’art.

Le procès s’ouvre devant les Assisses de la Seine le 12 novembre 1835, et Lacenaire de déçoit pas son « public » : de petite taille et plutôt chétif, il révèle sa troublante personnalité à travers son sourire ironique. Vêtu à la dernière mode comme le plus élégant des dandys, il émerveille le public par la distinction de ses propos, l’intelligence perverse de ses théories et de ses déclarations provocantes. Poète, il dirige les débats avec lyrisme, parle avec emphase de la guillotine, sa « fiancée ». En construisant lui-même son identité de criminel, il pervertit les logiques du théâtre judiciaire.

Le scandale se poursuit à la Conciergerie où il est incarcéré. Rien en lui ne montre la souffrance morale censée accabler « les derniers jours d’un condamné ». Au contraire, Lacenaire fait preuve d’une grande tranquillité : il lit les journaux, écrit des vers et rédige son autobiographie destinée à la postérité. Des femmes de l’aristocratie lui écrivent des lettres enflammées. On lui réclame des autographes. Journalistes, savants, romanciers ou fashionables se pressent pour le rencontrer. Sa cellule devient un véritable salon mondain où l’on parle littérature et métaphysique. Loin de se repentir, il continue de revendiquer ses crimes perçus comme des actes de guerre contre une société qui l’a exclu.

S’impose alors une figure complexe et provocante qui tient de l’assassin-philosophe, dont le calme évoque certains modèles antiques, mais aussi du « monstre », produit d’une société corrompue et d’un imaginaire exacerbé. Il a beau jeu de se moquer de ses deux complices, Pierre Avril et François, hommes frustres et illettrés, qu’il ridiculise sans vergogne, avec une joie presque diabolique. Les envolées oratoires de Lacenaire séduisent le public, mais laissent froid les jurés et les juges qui le condamnent, avec son complice Avril, à la peine de mort. Quant à François, il écope des travaux forcés à perpétuité.exécution de lacenaire

Lacenaire a vécu sa mort telle qu’il l’avait imaginée. Le 9 janvier 1836, au rond-point de la barrière Saint-Jacques, Lacenaire fait preuve du même panache qu’à son procès. Sachant que son nombreux public est présent, il monte sur l’échafaud sans manifester aucune émotion. C’est alors que se produit un improbable rebondissement qui alimentera sa légende : le couperet de la guillotine, mal engagé dans sa rainure, s’arrête à mi-chemin et, pendant que le bourreau y remédie, Lacenaire tourne la tête pour faire face à la lame qui finit par tomber sur lui.

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