Publié dans Paris, Passion polar français, police, quai des Orfèvres

Passion polar français: Le prix de la mort, Patrick Caujolle.

L’auteur:

Né en 1958 à Agen, Patrick Caujolle a passé quinze ans au Service régional de Police Judiciaire de Toulouse. Depuis une dizaine d’années, il s’est mis en disponibilité afin de

consacrer son temps à l’écriture. Après des recueils de poésie et des récits de faits divers, patrick caujolleil s’est lancé dans le polar en 2014 avec Beau temps pour les couleuvressuivi de RIP en 2016. 

Le roman:

Le Prix de la mort a été publié par les éditions De Borée en 2017. Il est le troisième roman policier de l’auteur. Contrairement aux deux précédents, l’action se situe en grande partie à Paris avec une fin au Québec.

Le style est solide, un peu brut parfois, alternant langage familier teinté d’argot des flics: « Quelques planques, une caisse qui part, une filoche d’enfer et bientôt une pastille sous la carlingue. » (Page 12) avec un langage plus standard, parfois même légèrement phraseux, adapté soit à la personne, soit à la situation, comme dans ce passage où Bastide interroge la veuve du commissaire qui vient d’être assassiné: « Mais il savait la souffrance si hautaine, si insensible, et si souvent prodigue qu’elle n’en aurait eu cure. Alors, telle une caresse, il posa sur la vieille dame son regard le plus doux puis dispensa à cette femme de classe dont la vie venait de s’écrouler les premiers mots de réconfort. » (Page 18).

Le ton parfois désabusé montre bien le désarroi des enquêteurs pris en étau entre une violence qu’ils côtoient au quotidien et le manque de moyens pour résoudre au plus vite leurs enquêtes et empêcher le mal de proliférer, mais aussi le manque de reconnaissance pour un travail ingrat trop souvent incompris des novices. Le rythme du récit est savamment ralenti par des passages de théories, de réflexions et de dialogues.chess-982260_640

La construction du roman: dans les premiers chapitres, nous suivons le déroulement de l’intrigue avec les meurtres qui se succèdent ainsi que la progression de l’enquête en interne du point de vue du responsable de l’enquête, le capitaine Bastide, enquête axée sur la parabole d’une partie d’échec: « Encore une affaire, encore un souvenir, mais au bout qu’y aurait-il? Échec et mat? Échec tout court? Encore un coup à jouer contre le crime, contre la mort. Elle a les noirs, bien sûr, et c’est elle qui commence. Moi, je vais avancer mes pions, ma technique et mon savoir-faire de cavalier blanc. Et il va me falloir être fou et jouer en diagonale comme tout bon condé qui se respecte. Mais au final, même pas sûr de gagner. »(Page 15) =>Toujours avec ce ton désabusé, mais attention, le capitaine, même s’il connaît d’inévitables moments de doute ou de découragement, ira au bout de son enquête, jusqu’à ce que la vérité éclate, s’il le peut!

A partir du chapitre 22, le roman monte en puissance avec l’apparition du tueur anonyme, donnant au lecteur une longueur d’avance sur la police, relançant habilement le rythme du récit. Et on se surprend à penser: « Moi aussi, je vais mener mon enquête et, grâce aux indices donnés par le meurtrier, je vais coiffer la police au poteau »…Mais non! Ce serait trop simple!

L’intrigue: 

Un commissaire divisionnaire en retraite retrouvé assassiné chez lui, dans son appartement de la rue de l’Échiquier à Paris. Aucune trace d’aucune sorte, aucun indice. Le tueur est-il un connaisseur ou particulièrement précautionneux? La police s’interroge.

Quelques jours plus tard, on découvre le cadavre d’un juge pénal dans le parking de son immeuble. La capitale est-elle la proie d’un maniaque qui s’en prend aux flics et aux juges? Le capitaine Bastide chargé de l’enquête ne sait plus à quel saint se vouer: les meurtres ont-ils un rapport avec une ancienne enquête du divisionnaire? Ou avec les affaires en cours menées par le juge Kerguelec?

Bastide et son équipe ont beau fouiller dans le passé et les affaires traitées des deux hommes froidement et sauvagement assassinés, aucun lien apparent ne semble relier les deux affaires. En un mot, l’enquête piétine !! Et le capitaine Bastide fulmine…

Le milieu policier: à travers son roman, Patrick Caujolle nous fait découvrir non le monde du crime mais celui de la police, la routine qui, bien souvent éloignée des clichés du cinéma, constitue le boulot d’enquêteur: « Loin des poursuites en voiture, des planques d’enfer ou de l’interpellation de l’ennemi public numéro un, bref, loin de tout ce qui contribue à rentrer dans la boîte, la tâche était on ne peut plus ingrate, mais on ne peut plus fondamentale. » (Page 40).police-car-297720_640

L’auteur nous parle avec des mots justes et lucides, mais aussi beaucoup de pudeur de son ancien métier de flic, des procédures pas toujours adaptées ni cohérentes, de la grande famille au sein de laquelle on se sert les coudes pour mieux encaisser les coups durs, les défaites, les désillusions, mais aussi les victoires, les enquêtes résolues, les criminels interpellés.

J’ai particulièrement apprécié les passages détaillant l’organisation d’une enquête: briefing constitué « de synthèse, d’hypothèses diverses, de répartition des tâches pour la journée, le tout en attendant que les dieux des flics, hasard, indic, témoin ou fadettes, qu’importe, veuillent bien se manifester… » (Page 47).

Les personnages:

  • Frédéric Lagarde: marié, sans enfant; commissaire divisionnaire en retraite après une brillante carrière; prend grand soin de sa santé; 68 ans; un homme doux et affable, aucun problème relationnel avec sa femme. Réputation de grand flic et de grand monsieur.
  • Gérard Bastide: capitaine de police, toulousain de souche, 45 ans; aime la vie de « poulet », cette guerre permanente contre le crime; divorcé, sans enfant; fils de flic; a commencé stagiaire à Meaux. Aucune arrogance envers ses équipiers et subordonnés malgré son grade et son expérience. Aime la nuit.
  • Capucine Lafargue: travaille au 36.
  • Madame Lagarde: veuve du commissaire Lafargue.
  • Joël Duffour: brigadier; surnommé le Chti, trente ans, originaire de Marles-les-Mines.
  • Claire Giteau: lieutenant; originaire des Charentes.
  • Brigitte Montaut: gardienne de l’immeuble des Lagarde; la quarantaine bien tassée, rondouillette, regard peu expressif, côté avenant et disert.
  • Kerguelec: juge pénal depuis quatre ans; a fait ses études à l’école de la magistrature de Bordeaux; début de carrière aux Affaires Familiales; 38 ans, né à Saint-Brieuc. Marié.
  • Mazan Aldo: retraité de la police; a fait l’école des gardiens à Sens; pratique le jogging; marié.
  • Pierre Gardel: ami d’Aldo Mazan; brigadier au commissariat du 12e.
  • Jean-Marc Loubens: bibliothécaire; né en 1972; marié, un enfant; suspect dans l’affaire de l’assassinat de Mazan.
  • Nicolas Belhadi: mort en prison; suspect dans le meurtre du commissaire Lagarde.
  • Yacène: ancien commando de marine; frère de Nicolas.

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    Québec
  • Gabriel Larose: travaille dans le garage de son oncle au Québec; ancien copain de Yacène.
  • Juge Héguy: magistrat en charge du dossier sur lequel enquête Bastide; cinquantaine athlétique; d’origine basque.

Les lieux:

Dans Le Prix de la mort, certains lieux sont à peine esquissés, juste une toile de fond, comme le Palais de Justice: « Des grilles, déjà des grilles, et plus loin, comme pour s’approcher du ciel et de sa justice divine, par-delà la cour du Mai, quelques dizaines de marches(…)multiples caméras de surveillance. Portique … » (Pages 58,59).

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Palais de justice

Paris, théâtre d’une grande partie de l’intrigue, subit le même traitement que les autres décors: des indications fugaces donnant un aperçu des endroits où se déroulent certaines scènes, avec parfois une petite pointe de poésie: « Le canal Saint-Martin! Son eau verte, ses péniches…Les immeubles, les commerces et les cars de touristes défilaient sous ses yeux, cisaillés par ces platanes centenaires dont les feuilles rouillées tachaient l’eau verte qui les nourrissait. » (Page 103).

D’autres lieux, plus impliqués dans l’histoire, font l’objet de descriptions plus précises, comme les catacombes que Bastide et la brigadière Claire Gitteau visitent pour les besoins de l’enquête, créant une ambiance tout à fait en harmonie avec le titre: « Ici, deux rangées de têtes formaient une croix. Là, quelques autres dessinaient un cœur. Partout la mort s’étalait, partout la dérision l’accompagnait (…)C’était bien un décor! Un décor de mort pour une représentation unique, sans rappel possible. De toutes les scènes de crime que Bastide avait pu voir, celle-là était la plus impressionnante. » (Page 135).

Mon avis:

Le Prix de la mort est un polar très attachant, sans fioritures ni langue de bois. Patrick Caujolle y raconte, sous couvert d’une fiction habilement mise en scène, le quotidien d’une brigade de police constituée d’hommes et de femmes d’horizons divers mais tous animés du désir d’assainir un peu le monde dans lequel nous vivons. Il brosse un tableau de la France moderne et de son système judiciaire plutôt sombre, sans illusion, se contenant de dire les choses telles qu’elles sont avec l’infime espoir qu’elles évoluent dans le bon sens.detective-1424831_640

Au-delà de son intrigue fictive, le roman transpire le vécu, le presque témoignage, dans un style parfois proche du documentaire tant dans l’évocation du métier de flic que dans les allusions à des affaires criminelles réelles. Sans oublier les fausses pistes sur lesquelles l’auteur nous égare, le rythme du récit qui s’accélère dans les derniers chapitres et le rebondissement final. Car n’oublions pas que Le Prix de la mort est avant tout une fiction nous offrant un excellent moment de lecture dans lequel on ressent à chaque page l’amour que l’auteur voue à son métier.

Citations:

« L’épaisseur d’une muraille compte moins que la volonté de la franchir » (Thucydide)

« Une enquête, c’est beau quand ça transpire. Un peu comme le salpêtre suite des murs des vieilles fermes, rien n’est plus beau que la vérité quand celle-ci, lentement, subrepticement, sort de l’ombre et du silence pour laisser une trace et éclairer. » (Pages 64-65).

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