Publié dans Belle-Epoque, Les grandes affaires criminelles, Paris, peine de mort

Affaire n° 7: L’affaire Soleilland.

Septième épisode de notre série consacrée aux affaires criminelles célèbres: Dans le Paris de la Belle-Epoque, qui ne manque pourtant pas de faits divers tragiques, le geste de Soleilland ne suscite pas seulement une forte indignation mais coupe court à l’un des grands espoirs de la IIIe République : l’abolition de la peine de mort.

Acte 1 : Disparition annoncée.

Albert Soleilland, fils de marchands bonnetiers aisés, est un familier des époux Erbelding. En effet, le dimanche 27 janvier 1097, les deux plus jeunes enfants du couple, domicilié 76, rue Saint-Maur, ont passé la journée chez les Soleilland, au 133, rue de Charonne. C’est donc sans aucune appréhension que madame Eberling lui confie sa fille Marthe, âgée de onze ans, afin d’assister, avec sa femme, à un spectacle donné au Ba-Ta-Clan, boulevard Voltaire.

bataclan
Cabaret Ba-Ta-Clan

Trois jours plus tard, toujours sans nouvelles de Marthe malgré les recherches entreprises, le jeune homme accompagne les parents de la fillette au commissariat du quartier Saint-Ambroise afin de déclarer sa disparition. Affectant une profonde émotion, Albert explique alors que, resté seul avec l’enfant, son épouse ayant été rappelée par l’atelier où elle travaille, Marthe a demandé à aller aux toilettes et n’a jamais réapparu. Le commissaire Hocquet, chargé de l’affaire, fait part de son inquiétude au Service de Sûreté de la préfecture de police, qui prend la direction de l’enquête.

Acte 2 : Enquête au Ba-Ta-Clan.

La police oriente son enquête sur le Ba-Ta-Clan et s’intéresse de près de près à son personnel. Après les avoir interrogé, il apparaît très vite que les déclarations de Soleilland sont imprécises, hésitantes, voire contradictoires. Pour les inspecteurs, il ne fait aucun doute qu’il n’est jamais venu voir le spectacle ; d’ailleurs, personne ne se souvient avoir aperçu la fillette. Il est donc à nouveau convoqué dans les locaux de la Préfecture afin de subir un interrogatoire plus poussé.

Dans le même temps, des fouilles systématiques sont menées sur les bords de la Seine, du canal, ainsi que sur les berges du lac Daumesnil, mais en vain. Tous les commissariats de Paris sont informés ; on quadrille même les bois de Boulogne et de Vincennes. Toutes les lettres anonymes évoquant un possible enlèvement en vue d’approvisionner un réseau de traite des blanches sont méticuleusement étudiées sans que cela ne mène à une piste concrète. On recherche activement un « homme au capuchon » qui aurait été aperçu à plusieurs reprises dans les parages de la rue Saint-Maur où réside la famille Erbeling, soupçonné de s’être adonné à attouchements sur les petites filles du quartier. Nouvelle impasse.

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Paris de la Belle-Epoque

Acte 3 : Confrontations.

Bien entendu, le voisinage des parents de la petite Marthe ainsi que celui des Soleilland, rue de Charonne, est longuement interrogé. C’est alors qu’un témoin capital va donner une nouvelle tournure à l’enquête. En effet, madame Lepsch, une voisine, est formelle dans sa déposition : le 31 janvier, à l’heure où Soleilland prétend être allé au Ba-Ta-Clan, elle l’a aperçu chez lui, en compagnie de la fillette disparue.
Confronté à madame Lepsch, il reconnaît avoir amené Marthe chez lui mais c’était, selon lui, avant de se rendre au spectacle. Le personnel du café-concert, à nouveau interrogé en présence de Soleilland, ne le reconnaît pas. Poussé dans ses retranchements par les inspecteurs de police, le suspect se révèle incapable de parler du spectacle ni des acteurs qui se produisaient ce jour-là. Finalement, après plusieurs heures d’interrogatoire, il avoue avoir violé puis poignardé Marthe. Pour se débarrasser du corps, il l’a enveloppé dans une toile puis déposé à la consigne de la gare de l’Est, le froid intense de ce mois de janvier ayant empêché l’émanation d’odeurs révélatrices.

Acte 4 : Peine capitale.

soleilland 1Le crime suscite une émotion énorme. La jeunesse de la victime, la duplicité de Soleilland qui a participé aux premières recherches, aggravent le sentiment d’horreur face au crime de violeur et d’assassin d’enfant. Pour le policier chargé de l’enquête, il ne fait aucun doute que Soleilland est voué au crime depuis l’enfance : jeunesse instable, emplois intermittents, ressources tirées du vol et de la prostitution. Son rapport s’achève sur un verdict sans appel : « Après avoir vécu de la prostitution de sa maîtresse, il a volé son patron, puis est devenu un criminel et un assassin. »

Au terme de son procès, Soleilland est condamné, le 24 juillet 1907, à la peine capitale, sans surprise pour une opinion publique qui l’avait d’ailleurs réclamée. D’innombrables lettres, anonymes ou non, ont été adressées au préfet de police et à l’Elysée, toutes réclamant un châtiment sévère, certaines préconisant même d’avoir recours à la torture afin d’apaiser l’indignation populaire !! L’affaire Soleilland aurait pu rester tragiquement banale si elle n’était intervenue à un moment où l’abolition de la peine de mort, au programme du parti radical alors majoritaire dans le Bloc des gauches au pouvoir, doit être débattue au Parlement.

Clémenceau a effectivement déposé un projet de loi dans ce sens. Abolitionniste

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Clémenceau

convaincu, le président de la République Armand Fallières gracie tous les condamnés à mort depuis sa nomination. Soleilland ne fait donc pas exception : sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité le 13 septembre 1907. C’est un véritable tollé !! Des manifestations spontanées éclatent dans la capitale aux cris de « A bas Fallières ! Vive Deibier ! Soleilland à la guillotine ! ». De nombreux jurys d’assises envoient des pétitions à la chancellerie afin de réclamer l’application de la peine capitale. Des conseillers généraux et des chambres de commerce font de même dans tout le pays. Le Petit Parisien s’érige en animateur principal de cette campagne hostile au projet abolitionniste. De septembre à novembre 1907, il organise un référendum sur le maintien ou non de la peine capitale, stimulant la participation du peuple par des primes. Le 5 novembre, sur 1 412 347 réponses reçues, 1 083 655 sont favorables à son maintien.

Sentant l’hostilité grandissante, les députés abolitionnistes s’efforcent de reculer la date du début des débats. Pourtant, quand la cession s’ouvre en juillet 1908 , l’abominable crime de Soleilland est encore très présent dans les esprits. A la tribune, tout le talent oratoire de Jean Jaurès sera impuissant à convaincre les députés conservateurs, dont Maurice Barrès qui a beau jeu de réclamer, au nom des Français, « que l’on continue à soleilland le petit journalnous débarrasser de ces dégradés, de ces dégénérés… » Le 8 décembre 1908, une large majorité de députés rejette alors l’abolition, une partie des radicaux s’étant finalement ralliée au maintien de la guillotine. La peine capitale continuera d’être appliquée pendant encore soixante-treize ans.

 

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2 commentaires sur « Affaire n° 7: L’affaire Soleilland. »

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