Publié dans enquête criminelle, Histoire du genre: les précurseurs, inspecteur Lecoq

Histoire du genre: Le crime d’Orcival, Emile Gaboriau.

Un des romans les plus célèbres du père du roman policier français écrit en 1867, posant les bases de ce qui deviendra un des genres les plus populaires de la littérature française.

L’auteur:

Emile Gaboriau, né le 9 novembre 1832 à Saujon, en Saintonge, est une figure du paysage littéraire français du 19 ème siècle, en particulier du roman policier. Admirateur d’Edgar Allan Poe, qui fut sa source d’inspiration, il commence sa carrière littéraire en 1862, carrière qui lui vaudra d’être considéré comme le fondateur du roman policier français.

Malgré une scolarité médiocre, Emile Gaboriau achève ses études et, en 1852, devient clerc d’avoué quelques mois avant de s’engager dans l’armée, plus précisément dans la cavalerie, d’où il sera réformé en 1853, après un séjour en Afrique.De retour à Paris, il occupe des emplois variés avant de trouver une place dans une maison de roulage de la rue Saint-Martin.

gaboriauEn attendant la gloire, il écrit des poèmes, puis devient le secrétaire de Paul Féval qui lui fait découvrir le journalisme. Désormais, il collabore à plusieurs journaux dont Le Journal Illustré, La Lecture, La Vérité pour tous et le Tintamarre pour lesquels il écrit des chroniques. Inspiré par l’écrivain breton qu’il considère comme son mentor, il s’essaie à l’écriture. En 1861 et 1862, il publie des recueils humoristiques et quelques ouvrages historiques. Durant cette période, il fréquente assidûment les tribunaux, les prisons ainsi que les morgues afin de chercher des sources d’inspiration. Pourtant, dans le paysage littéraire de l’époque, personne ne le connaît.

En 1863, il remet au journal Le Pays, où il travaille, sous forme de roman-feuilleton, son premier « roman judiciaire » intitulé L’Affaire Lerouge, inspiré d’une affaire criminelle contemporaine. L’ouvrage passe inaperçu jusqu’à ce que Moïse Millaud, un grand de la finance, l’achète afin de le faire paraître dans son journal Le Soleil. Le roman rencontrera enfin le succès. Gaboriau commence alors une brillante carrière de feuilletoniste

Le roman:

Le crime d’Orcival, roman dit judiciaire, d’abord paru en feuilletons dans Le Petit Journal, a été publié par l’éditeur Dentu, ami de l’auteur, en 1865, puis réédité de nombreuses fois au cours du 20 ème siècle, notamment par les éditions Fayard en 1913, La Bruyère en 1951, les Editeurs Français Réunis en 1963, le Masque en 2005 . Ecrit en plein milieu du 19 ème, il émane de ce roman une atmosphère particulière à ce siècle, alors à l’apogée du Second Empire, caractérisé par l’avènement de la bourgeoisie.

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Second Empire

Le style est élégant, le vocabulaire choisi, les tournures de phrases recherchées, sans pour autant être ampoulé: « Il se proposait de couper une branche à l’un des vieux saules qui, à cet endroit, trempent au fil de l’eau leurs branches éplorées. » (Page 9). Le ton est parfois désinvolte, empreint d’ironie. La construction du roman est classique, alternant scènes descriptives et scènes d’action.

Ainsi, comme dans le style de l’époque, Le Crime D’orcival se compose de longues scènes d’observations, de réflexions et de discussions qui pourraient sembler, à nos yeux de lecteur moderne, pesantes et inutiles, mais ce n’est pas toujours le cas car elles se révèlent souvent opportunes dans le déroulement des investigations policières. Elles s’inscrivent dans l’habitude de l’époque de publier les romans en feuilletons, imposant dès lors à l’auteur un nombre précis d’épisodes.

Les longs flash-backs revenant sur les circonstances de la ruine de Trémorel et de son mariage avec la veuve de Sauvresy constituent en réalité un inconvénient mineur dans le sens où ils s’opèrent sur des événements relativement récents et, dans cette histoire, le passé est si intimement lié au présent, qu’ils entrent naturellement dans le cours du récit.

Les thèmes: issu d’un milieu modeste, Gaboriau s’est toujours intéressé aux questions sociales, notamment les interactions entre la bourgeoisie et l’aristocratie qu’il s’attache à décrypter, notamment par rapport à l’argent: Hector, l’aristocrate, qui, confronté à une

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Bourgeoisie

ruine imminente, manifeste un mépris souverain pour les mesquineries dues aux questions d’argent: « Se ruiner sans savoir comment est très noble, très distingué, très ancien régime »; Sauvresy, le parvenu, qui lui ne peut se départir d’un goût prononcé pour la thésaurisation, digne représentant de ses ancêtres paysans: « Quand il avait un marché à passer avec un de ses fermiers, il ne craignait pas de se lever grand matin, de monter à cheval, même en plein hiver, de faire trois ou quatre lieues sous la pluie pour attraper quelques centaines d’écus. »

L’intrigue:

Dans un petit village du nom d’Orcival situé sur les bords de Seine, deux braconniers découvrent le cadavre de la comtesse de Trémorel dont la propriété est bordée par le fleuve. Le juge d’instruction chargé de l’affaire constate que les pièces du château ont été mises à sac et que le comte a disparu. Apparemment, seuls des malfaiteurs bien renseignés ont pu faire le coup car, la veille, le comte avait reçu une énorme somme d’argent. Le juge en déduit que c’est en recherchant la dite somme qu’ils ont tout retourné. Les voleurs ont profité de l’absence des domestiques invités à la noce d’un ancien camarade. Ayant été surpris par le comte et la comtesse, ils les ont assassinés.

Mais l’enquête piétine. C’est alors que Lecocq de la Sûreté arrive pour reprendre l’enquête à zéro. Son instinct infaillible de flic lui murmure que tout ce qu’il voit au château n’est qu’une mise en scène savamment orchestrée afin d’égarer les soupçons de la police sur un certain Guespin, employé quelques mois plus tôt pour prendre soin des fleurs de la comtesse et sur les Bertaud père et fils, simples braconniers. Lecocq met au point un plan pour faire éclater la vérité.

Les personnages:

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Noblesse

Emile Gaboriau se révèle ici capable de créer des personnages dont les vies se mêlent au gré d’une intrigue efficacement construite, dans le but d’explorer les vices et les passions humains, moteurs de compromissions et des crimes les plus abjects. La galerie de personnages qu’il nous propose ici s’inscrit parfaitement dans cette analyse.

  • Jean Bertaud, dit La Ripaille: braconnier.
  • Philippe: fils de jean Bertaud, braconnier.
  • Comte Hector de Trémorel: 34 ans, bel homme, spirituel, aimable, poli, obligeant; sujet toutefois à des accès de mélancolie; très estimé dans la commune; jeunesse débauchée; ami de monsieur Sauvresy.
  • M. Courtois: maire d’Orcival; ancien fabricant de toiles peintes grâce auxquelles il a fait fortune; petit homme gros et rouge; ami du comte de Trémorel.
  • Père Plantat: juge de paix; ancien avoué exerçant à Melun; grand, maigre, nerveux, cheveux courts, yeux inquiets, nez fort, long et mince, bouche déformée, lèvre inférieure affaissée lui donnant l’air simplet. (Voilà un curieux portrait pour un juge de paix: petite vengeance de l’auteur?)
  • Guespin: domestique du comte depuis quelques mois; fils d’un horticulteur installé à Saumur.
  • Antoine Domini: juge d’instruction près le tribunal de Corbeil; quarantaine d’années, fort bien de sa personne, physionomie expressive mais grave; un peu trop pénétré de la solennité de ses fonctions.
  • Docteur Gendron: 60 ans; praticien très habile, aimant son art avec passion.
  • La comtesse Berthe de Trémorel: née Lechaillu, fille d’un instituteur de village; très belle, yeux bleus, admirables cheveux blonds, mais sans dot; épouse de Clément Sauvresy avant d’épouser le comte; restée simple et avenante malgré son riche mariage avec Sauvresy.
  • Clément Sauvresy: héritier d’un riche propriétaire; premier mari de la comtesse, ami d’Hector de Trémorel; homme bon, croyant à l’amitié, à la fidélité, à l’honnêteté.
  • Inspecteur Lecoq: de la Sûreté de Paris; blond, petit; physionomie et habillement ternes propres à ne pas ressembler à un agent de police; faculté d’observation et de déduction hors du commun: « Pendant cette discussion assez longue, M. Lecoq avait continué ses investigations, soulevant les meubles, étudiant les fractures, interrogeant les moindres débris, comme s’ils eussent pu lui apprendre la vérité (…)Il allait et venait, de la chambre à coucher au cabinet du comte, sans perdre toutefois un mot de ce qui se disait, faisant bon profit de toutes les observations, recueillant et notant bien, dans sa mémoire, moins les phrases elles-mêmes que les intonations diverses qui les accentuaient. » (Pages 72-73)
  • Laurence: fille du maire.
  • Robelot: le rebouteux du village; petit homme d’apparence chétive mais d’une force herculéenne; cheveux coupés en brosse, front large et intelligent, yeux clairs, lèvres plates et minces.

Les lieux:

Le village: « Situé à cinq kilomètres de Corbeil, sur la rive droite de la Seine, à vingt minutes de la station d’Evry, Orcival est un des plus délicieux villages des environs de Paris (…)Paresseusement accroupi sur les pentes douces d’un coteau que baigne la Seine, Orcival a des maisons blanches, des ombrages délicieux et un clocher tout neuf qui fait son orgueil. De tous côtés, de vastes propriétés de plaisance, entretenues à grands frais, l’entourent. De la hauteur, on aperçoit les girouettes de vingt châteaux. » (Page 11) =>Comment imaginer que le mal rôde dans un décor qui semble tellement idyllique? Car c’est dans cet écrin de verdure et de beauté que le corps sans vie de la comtesse est découvert par les braconniers: intrusion brutale de la noirceur humaine créant un choc chez le lecteur.manoir

Le château: à l’extérieur, une grosse cloche, une petite cour sablée, une grille, une belle pelouse ornée de corbeilles de fleurs, deux allées qui mènent au cous d’eau =>Un décor on ne peut plus banal afin de faire ressortir l’atrocité des crimes perpétrés.

Mon avis:

Bien que la police scientifique, en 1865, n’en était même pas encore à ses balbutiements, Le crime d’Orcival, à juste titre appelé « roman judiciaire », fait montre d’une très bonne connaissance des procédures policières usitées à cette époque; on savait, par exemple, qu’il ne faut pas toucher un cadavre. Ne pouvant attendre aucune aide de la science, l’enquête menée par Lecoq s’appuie donc en grande partie sur l’observation et la déduction. Lire Le crime d’Orcival aujourd’hui constitue donc pour le lecteur moderne une expérience très étrange, un peu comme un voyage dans le temps: ici, pas de gants en latex, pas de combinaisons blanches; ni pipettes, ni brosses, encore moins de crimescope ou de luminol.

C’est avec une certaine délectation que l’on se glisse dans cette atmosphère rétro, délicieusement désuète. Journaliste et feuilletoniste chevronné, Emile Gaboriau maîtrise à la perfection l’art de la mise en scène: certes, les entrées et sorties des différents personnages s’effectuent souvent avec théâtralité, mais les portraits et le traitement du sujet ne laissent rien au hasard. Chaque détail a sa propre place et s’enchaîne harmonieusement avec les autres.

Je voudrais ajouter que c’est dans cette oeuvre que le génie de Lecoq est le mieux mis en avant. Le passage dans lequel il démontre, preuves à l’appui, qu’un lit a été défait pour dérouter les enquêteurs, mais qu’en réalité personne n’y a couché. C’est une scène digne des meilleures anthologies de littérature policière. Il faut savoir que Conan Doyle s’est directement inspiré du personnage de Lecoq pour créer son Sherlock Holmes. Qui l’eut cru??

Citation:

« Le passé, on n’a que ce mot à vous jeter à la face, comme si du passé dépendait l’avenir. » (Page 48)

« Il vous dira qu’en sortant de prison je suis tombé dans cette misère honteuse et abominable de Paris. dans cette misère qui ne mange pas et qui se soûle, qui n’a pas de souliers et qui use ses coudes aux tables des estaminets; dans cette misère qui traîne à la porte des bals publics de barrière, qui grouille dans les garnis infâmes et qui complote des vols dans les fours à plâtre. » (Page 49)

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