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Complément d’enquête n° 3: Giordano Bruno, le moine philosophe: hérétique ou visionnaire?

Qui était vraiment Giordano Bruno, personnage enquêteur que nous avons pu découvrir dans la célèbre série de thrillers écrits par la romancière britannique S.J. Parris? Moine philosophe qui vécut au 16 ème siècle, période trouble avec ses procès pour sorcellerie et ses bûchers, mais aussi ses savants et ses intellectuels qui luttèrent pour faire progresser la science, souvent au péril de leur vie. La vie extraordinaire de cet homme, sa pensée très en avance sur son temps tissèrent autour de lui une aura de légende. Mais qu’en est-il de la réalité? 

Biographie:

Formation religieuse:

nola.jpgGiordano Bruno, de son vrai prénom Filippo, naît en 1548 à Nola, petite ville située près de Naples, au pied du Vésuve. Son père est sous-officier de l’armée du vice-roi d’Espagne ( à l’époque, le royaume de Naples faisait partie de la couronne d’Espagne); sa mère possède quelques terres.

Après des études secondaires à Naples, il entre, à 17 ans, dans le plus grand couvent de la ville, de l’ordre des Dominicains ( ordre religieux fondé par saint Dominique en 1216 dont la vocation est de former des prédicateurs voués à la défense de la foi), dans lequel il entreprend dans un premier temps des études générales, puis des études de théologie.

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Naples

L’enseignement, dispensé en latin comme dans toutes les universités d’Europe au 16 ème siècle, est basé sur deux autorités: le philosophe grec Aristote et le théologien dominicain Thomas d’Aquin qui, en 1274, s’était retiré dans le même couvent. Ordonné prêtre en 1573, Bruno, qui s’appelle désormais, frère Giordano, devient docteur en théologie en 1575, grâce au succès de sa thèse sur Thomas d’Aquin.

Rupture avec l’Eglise:

Remarqué par ses supérieurs pour sa vaste culture et sa mémoire exceptionnelle, Bruno voit s’offrir à lui une brillante carrière de théologien. Mais suite à une querelle avec un frère dominicain, devant lequel il n’a pas hésité à défendre son droit à lire des auteurs condamnés pour hérésie, il quitte le couvent pour se rendre à Rome, où il arrive en avril 1576.

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Université de Padoue

Peu après son départ, des ouvrages interdits, contenant des passages d’Erasme, sont retrouvés dans sa cellule. S’estimant en danger, il quitte Rome. Officiellement excommunié, il gagne le nord de l’Italie. Il subsiste en donnant des leçons particulières, d’abord à Gênes, puis à Venise, Padoue et Chambéry. N’ayant pu parvenir à un arrangement à l’amiable avec son supérieur, il rompt totalement avec son ordre mais garde le prénom de Giordano qu’il s’était lui-même choisi.

Errances à travers l’Europe:

Au printemps 1579, Bruno se trouve à Genève, alors capitale du protestantisme. Il se convertit au calvinisme et s’inscrit à l’université, tout en gagnant sa vie comme correcteur d’imprimerie. Bruno, convaincu d’avoir trouvé enfin un havre de paix et de tolérance, va vite déchanter. Pour avoir dénoncé publiquement l’incompétence d’un professeur de philosophie proche des autorités, il se voit à nouveau excommunié et contraint de fuir.

Réfugié à Toulouse en septembre 1579, il obtient par concours une chaire de philosophie qu’il occupe jusqu’en 1581. Mais la menace d’une reprise de la guerre opposant

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Toulouse

catholiques et protestants se faisant plus précise, il se rend à Paris où il publie De l’ombre des idées, un traité consacré à l’art de la mémoire. Le roi Henri III est conquis.

Amateur de culture italienne, et sans doute politiquement intéressé par ce philosophe à la fois rejeté des instances religieuses catholiques et calvinistes, il crée pour lui un poste de « lecteur extraordinaire » (exceptionnellement dispensé d’assister à la messe) au Collège des lecteurs royaux ( le futur Collège de France). Bruno peut enfin travailler en paix et publie plusieurs ouvrages, dont sa comédie Le Chandelier.

Les raisons de son départ pour Londres en mars 1583 dans la suite de l’ambassadeur de France ne sont pas connues. Toujours est-il que sa défense des idées de Copernic lui ferme les portes de l’université d’Oxford, où l’aristotélisme règne en maître, au sein de laquelle il avait tenté d’obtenir un poste.  Ce qui ne l’empêche pas de publier en italien six de œuvres majeures dans lesquelles il développe sa nouvelle conception de l’univers, ainsi que sa conception de l’homme et de la morale qui en découle.

De retour à Paris en octobre 1585, Bruno publie des écrits anti-aristotéliciens qui lui valent une certaine notoriété. En mai 1586, il lance un défi aux docteurs parisiens de l’Université en organisant une « dispute » publique sur le thème « contre plusieurs erreurs d’Aristote », rencontre qui tourne à son désavantage. Privé du soutien du roi, Bruno quitte Paris précipitamment et se réfugie en Allemagne où la fureur des guerres de religion s’est temporairement apaisée.

Toujours à la recherche d’une université suffisamment tolérante pour lui permettre de développer librement ses idées, il enseigne successivement à Wittenberg, la ville de Luther, à Prague en 1588, à Helmstedt en 1589, une ville au luthéranisme rigide de laquelle il se fait à nouveau excommunier alors qu’il n’a pas embrassé la foi luthérienne, puis à Francfort de 1590 à 1591. Durant cette période, il publie de longs poèmes philosophiques en latin.

Dans les prisons de l’Eglise catholique:

Mais cet état de philosophe peregrinus, comme il se définit lui-même, lui pèse. Désireux de rentrer dans sa patrie, il postule pour la chaire de mathématiques à l’université de Padoue, qui lui préférera…Galilée! Il accepte alors l’invitation de Giovanni Mocenigo, un jeune noble de Venise, qui veut l’établir chez lui comme professeur particulier.

En mai 1592, jugeant « impies » (contraires à la religion) certains propos de son hôte; Mocenigo dénonce Bruno à l’Inquisition qui l’arrêtera dans la nuit du 23 au 24 mai. Emprisonné à Venise dans un premier temps, il est interrogé par les inquisiteurs vénitiens. Mais le pape exige de juger lui-même l’ancien moine et, par 142 voix contre 30, le Sénat de Venise accepte de le livrer à Clément VIII.

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Campo dei Fiori

Transféré dans les cachots du Saint-Office à Rome en février 1593, Bruno va y passer sept ans au bout desquels il sera condamné à mort pour hérésie. Le 17 février 1600, refusant de se renier, il est brûlé vif sur le bûcher du Campo dei Fiori.

L’Europe religieuse et intellectuelle au temps de Bruno:

Intolérances religieuses:

Vers 1517, l’humaniste allemand Ulrich Von Hutten s’écriait non sans optimisme: « La science prospère et les esprits se heurtent en fac. C’est un plaisir de vivre. » Il est vrai que l’imprimerie, née, environ un quart de siècle plus tôt, permettait à un assez large public d’accéder à des connaissances renouvelées au contact des nombreux textes de l’antiquité grecque et romaine arrivés en Europe occidentale après la chute de Constantinople en 1453. L’Amérique et des parties du monde restées inconnues s’ouvraient aux navigateurs européens.

Un demi-siècle plus tard, le tableau qu’offre la vieille Europe est beaucoup moins serein et le bilan est plutôt négatif: la conquête du Nouveau Monde s’est soldé par un génocide sans précédent; la réforme religieuse, née de l’affirmation au droit de chacun à se déterminer librement en matière de foi selon sa conscience, n’a fait qu’engendrer de nouveaux cultes, luthérien ou calviniste, tout aussi dogmatiques que le clergé catholique. Dans chaque camp, les partisans de l’intolérance l’emportent. Le concile de Trente, qui s’est tenu de 1545 à 1563, a inauguré la « Contre-Réforme », réorganisant l’Eglise sur la base d’une stricte soumission à l’autorité papale.

Dans cette Europe divisée sur le plan religieux, de nouveaux espaces politiques s’organisent. Certes, l’Allemagne et l’Italie restent morcelées en une multitude de petits états; néanmoins, l’autorité monarchique, s’appuyant sur la religion anglicane, s’affirme en Angleterre avec le long règne d’Elisabeth I (1558-1603); dans l’Espagne de Philippe II (1556-1598), le catholicisme, protégé par la Sainte Inquisition, règne sans partage; bien que la France soit déchirée par les guerres de religion (1562-1598), atteignant leur point culminant en 1572 avec le « massacre de la Saint-Barthélémy », le roi Henri III lutte pour imposer l’autorité royale à tous les habitants de son royaume sans exception. Dans ce climat de violent et de remises en causes radicales, on cherche de nouvelles formes d’expression artistiques et littéraires, ainsi que de nouveaux outils de compréhension du monde. C’est dans ce contexte que Bruno a écrit l’essentiel de son oeuvre.

Aristote et la sphère des étoiles fixes:

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Aristote

La croyance en l’existence d’une voûte céleste matérielle couvrant le monde tel un dôme gigantesque est sans doute aussi vieille que l’humanité elle-même. C’est pourtant en Grèce, vers le IV ème siècle avant notre ère, au moment où les hommes commencent à comprendre que la Terre est sphérique, que se constitue une théorie astronomique cohérente visant à rendre compte de la façon la plus précise possible des mouvements apparents des astres en les rapportant à une géométrie des sphères célestes. Le nom d’Aristote ( 384-322) est étroitement lié à cette théorie.

La terre centre de l’univers:

Ainsi, Aristote a consacré un traité, intitulé Du ciel, à la cosmologie ( science du cosmos, mot signifiant « monde ordonné » en grec). Selon lui, notre globe se tient immobile au centre de l’univers: c’est le géocentrisme. Quant à la périphérie du monde, le savant

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géocentrisme

grec se la représente comme une immense sphère tournant sans fin en 24 heures autour de son axe, entraînant avec elle les étoiles qui sont comme collées à sa surface, expliquant le mouvement apparent des étoiles dans le ciel nocturne.

Ce « ciel des étoiles fixes », ainsi nommé parce que l’œil les perçoit à des distances fixes les unes des autres, dernière limite de notre monde, a « nécessairement une forme sphérique », les étoiles se trouvant donc toutes à égale distance de la Terre.

Aristote, persuadé que les quatre éléments connus, eau, air, feu et terre ne peuvent pas constituer cette sphère, pense qu’un cinquième élément, l’éther, en forme la substance. Au-delà de ce ciel ultime, qu’y a-t-il? Rien !! Même pas d’espace infini, même vide, ce qui serait déjà quelque chose, au moins un contenant. Ainsi, le cosmos est à la fois sphérique, borné et unique.

Aristote christianisé par Thomas d’Aquin:

Durant les premiers siècles du Moyen-Age, Aristote tomba dans l’oubli, au point qu’on ne soupçonnait même pas que son oeuvre stimulait, dans le monde arabe, une riche réflexion scientifique et philosophique, parfois nettement critique vis-à-vis de la théologie musulmane. En fait, le cosmologie chrétienne se fondait essentiellement sur le récit biblique de la création du monde, qui fait de la voûte céleste un firmament (de firmus, ferme), c’est-à-dire une voûte solide où les étoiles sont fixées.

Ce n’est qu’au XIIIe siècle que les premières traductions en latin des écrits perdus du philosophe grec se mettent à circuler en Occident. Mais l’Eglise, comme avant elle les théologiens musulmans, s’inquiète car sur certains plans, l’aristotélisme semble un défi aux dogmes chrétiens, notamment l’idée de création du monde et de l’immortalité de l’âme. En 1210, à Paris, la lecture de ses écrits est interdite. En vain.

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Thomas d’Aquin

C’est grâce à Thomas d’Aquin (1227-1274) que l’Eglise sortira renforcée de cette crise. En effet, au,lieu de rejeter Aristote en bloc, le théologien italien l’intègre à son propre discours, le christianise en quelque sorte. Dans sa Somme théologique, il reprend à son compte l’essentiel de l’architecture de l’univers tel que l’expose Aristote dans son traité Du ciel: le monde est bien limité, enserré par une « sphère des étoiles fixes » et unique. Il adhère également à l’idée que les corps célestes sont fait d’une cinquième essence ( d’où le mot « quintessence ») et sont incorruptibles par nature.

Dans le même temps, il réinterprète dans un sens chrétien la métaphysique du Premier Moteur, identifié tant bien que mal au Dieu créateur de la Révélation, tandis que les intelligences qui font mouvoir les planètes sur leurs orbes sont assimilées aux anges. En 1323, Thomas d’Aquin est canonisé. Sa philosophie, le thomisme, tend alors à devenir la doctrine officielle de l’Eglise. 

Quant à la philosophie aristotélicienne, devenue la principale, voile la seule philosophie enseignée dans les universités d’Europe, elle se rigidifie. L’autorité de celui qu’on appelle désormais le Philosophe tout court tient lieu de raisonnement  pas infaillible, mais du moins indépassable, s’imposant presque sans partage dans de nombreuses branches du savoir.

L’aristotélisme au XVIe siècle:

Le bouleversement culturel engendré par la Renaissance, avec la découverte des pythagoriciens, de Platon, des stoïciens et de Lucrèce ne pouvait laisser intact cet aristotélisme figé et sclérosé. La médecine et les mathématiques se renouvellent. Léonard de Vinci, pour ne citer que lui, démontre les insuffisances de la physique d’Aristote.

Ce serait pourtant une erreur de croire que cet esprit nouveau va toucher tous les lieux de savoir et d’enseignement. Les universités, presque totalement contrôlées par les autorités religieuses, se montrent particulièrement réfractaires à ce climat de remise en question critique. Aristote reste l’indétrônable fondement de l’enseignement secondaire.

La cosmologie est le domaine où l’aristotélisme reste le mieux défendu, sans doute parce que les enjeux religieux y sont particulièrement sensibles. Ainsi, au moment où se forme la pensée de Bruno, se maintient la représentation du « ciel » comme un empilement de sphères concentriques. Thomas d’Aquin est l’un des auteurs les plus imprimés de tout le XVIe siècle.

Copernic: « révolution cosmologique » inachevée:

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Copernic

Nous pouvons affirmer aujourd’hui que la rupture date de la publication, en 1543, du livre de Nicolas Copernic Des révolutions des orbes célestes, dans lequel la Terre, arrachée du centre du monde figé, tourne enfin sur elle-même et autour du Soleil, désormais figé, avec les autres planètes. La Terre devient une planète comme les autres: tel est le message, qui paraît aujourd’hui bien banal mais dont il faut saisir la prodigieuse nouveauté au moment de sa publication, que délivre Copernic à ses contemporains.

Pourtant, le monde de Copernic n’est pas exactement celui que nous connaissons aujourd’hui. D’une part, il conserve un centre où se trouve le Soleil; d’autre part, il conserve une limite externe, affirmant que le monde est sphérique, parce que cette forme est la plus parfaite au monde.

L’ouvrage de Copernic, intitulé De revolutionibus orbium coelestium en latin, n’eut que peu d’écho au moment de sa parution. Il fallut attendre vingt-trois ans pour une seconde édition, sans doute parce que sa démonstration restait fort complexe dans son détail. Elle fut purement et simplement considérée comme une « hypothèse mathématique », certes commode pour les calculs, mais ne décrivant pas la structure réelle du monde. Au début des années 1580, le monde savant dans son ensemble continuait de professer des conceptions inchangées pour l’essentiel depuis plus de vingt siècles.

Philosophie de Bruno:

Bruno et Copernic:

On ignore à quel moment exactement Bruno prit connaissance de l’ouvrage de Copernic, mais un fait est certain: dès Le Banquet des Cendres, son premier dialogue rédigé en italien, il est convaincu qu’il est temps d’abandonner définitivement l’indéfendable doctrine de la stabilité de la Terre et d’admettre enfin que nous nous trouvons à la surface d’un globe lancé, tout comme les autres planètes, dans une course sans fin autour du Soleil.

Bruno s’exprime ainsi à propos de Copernic: « Saluons l’aurore annonçant le retour du soleil de l’antique et vraie philosophie, pendant tant de siècles ensevelie dans les ténébreuses cavernes de l’ignorance. » Bruno fait ici allusion aux conceptions non-géocentriques professées dans l’Antiquité avant que ne triomphent les conceptions des aristotéliciens.

Cela dit, Bruno ne veut pas se contenter de propager les idées coperniciennes. Il en propose en effet une reformulation sur un point essentiel: il faut abandonner l’idée que l’univers a un centre. « Il n’y a aucun astre au milieu de l’univers, écrit Bruno, parce que celui-ci s’étend également dans toutes les directions. »Car s’il est vrai, comme l’affirme Copernic, que la Terre n’est qu’une planète comme les autres, alors il ne fait aucun doute qu’il en est de même pour le Soleil.

Et pour peupler cet univers devenu infiniment grand, Bruno suppose l’existence d’innombrables étoiles, transformant d’une manière décisive le système de Copernic: la sphère des étoiles fixes est abolie. Bruno écrit: « Comment continuer à croire que les étoiles sont encastrées dans une coupole, comme attachées à cette tribune et surface céleste par quelque bonne colle ou clouées par quelques clous solides. => Pour la première fois, dans la pensée humaine, le ciel acquiert une profondeur.

Il ne fait aucun doute que Bruno était pleinement conscient de la portée révolutionnaire de sa pensée. Mais de toutes les propositions profondément avant-gardistes qu’il

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Giordano Bruno

proclama, la plus inconcevable pour ses contemporains était celle de la pluralité des mondes habités, c’est-à-dire abritant la vie, et même une vie intelligente. A peine commençait-on à envisager que la Terre n’occupait pas le centre du monde que Bruno suggérait que l’homme n’était pas la seule créature pensante à habiter l’univers !!

La nouvelle physique de Bruno:

Or, il ne suffisait pas d’affirmer l’univers infini. Encore fallait-il le prouver. Le problème est que Bruno ne dispose d’aucun moyen pour mesurer la distance séparant une quelconque étoile de la Terre. Rien ne lui permet non plus de démontrer l’existence d’étoiles invisibles à nos yeux, comme le postule sa théorie, encore moins de prouver qu’elles sont innombrables. Ce n’est qu’en 1614, quatorze ans après la mort de Bruno, que Galilée, grâce à l’utilisation d’une lunette astronomique, découvrira des étoiles invisibles à l’œil nu. Bruno ne peut établir la véracité de sa théorie qu’en s’appuyant sur l’observation et le raisonnement, exactement comme le faisaient les physiciens depuis Aristote.

Bruno en vient donc à remettre en question les bases mêmes de la physique de son temps. Il développe une conception finaliste du mouvement des corps célestes: si les planètes tournent autour de leur soleil, c’est parce qu’elles ont besoin de lui pour durer et se conserver. Et la réciproque est vraie. Ainsi, l’idée selon laquelle « le grand livre de l’univers est écrit en langage mathématique », celle qui, à partir de Galilée et de Kepler, conduira à l’élaboration de la notion de loi physique et à la mécanique céleste, est étrangère à Bruno.

La relativité du mouvement:

Selon la physique d’Aristote, la preuve que la Terre est immobile est que la chute d’une pierre qu’on fait tomber du haut d’un arbre ou d’une terre est verticale. Or, si la Terre tournait la pierre se déplacerait pendant le temps de la chute et l’endroit où elle tomberait serait décalé dans le sens inverse du mouvement terrestre.

Bruno est le premier à avoir démontré que cette « preuve » n’en était pas une; en effet, si on fait tomber une pierre du haut du mât d’un bateau en mouvement, elle tombera toujours au pied du mât, quel que soit le mouvement du bateau par rapport à la rive. En conclusion, bateau, mât et pierre forment ensemble ce qu’on appellera plus tard un « système mécanique ».

En montrant qu’on ne peut envisager le mouvement d’un corps dans l’absolu, mais seulement de manière relative, en relation avec un système de référence, Bruno ouvre la voie aux travaux de Galilée.

Magie et rationalité chez Bruno:

Au Moyen-Age, magie, alchimie et astrologie étaient tenues comme suspectes par l’Eglise car elles symbolisaient un commerce avec le Diable. Mais tout change à la Renaissance, pourtant désireuse de comprendre rationnellement le monde et d’agir sur lui. Contradiction apparente.

Puisque désormais on voit dans l’homme un être capable de pénétrer tous les secrets de la Nature, de la plier à sa volonté, pourquoi se priverait-il d’explorer ces « pistes » dans la voie de la connaissance pratique que représentent la magie et l’astrologie. De fait, le XVI e siècle compte de nombreuses personnalités complexes, inclassables,tel le mage-médecin Paracelse. Kepler, qui se veut astrologue autant qu’astronome ne déclarait-il pas: « Dans le corps du soleil, il y a nécessairement une âme. » Le grand Newton lui-même se passionne pour l’alchimie.

A l’époque, l’effort de rationalité ne consiste pas à rejeter en bloc ces « pseudo-sciences », comme le feront les siècles suivants, mais à tenter de faire le tri entre ce qui relève de la « vraie magie » et ce qui est sans intérêt, voire condamnable parce que démoniaque. Les discussions sur la façon dont doit s’opérer cette distinction sont vives et passionnées.

Dans l’univers de Bruno, la « magie naturelle » a sa place, d’autant plus que les Eglises renforcent alors leur condamnation de la magie et des pratiques divinatoires, expressément interdites par une bulle du pape Sixte Quint en 1586. Lui aussi rejette les pratiques de charlatan, mais il ne ménage pas ses efforts, surtout dans les années précédant son arrestation, pour mettre au point de nouvelles pratiques magiques, notamment au moyen de figures et de nombres, permettant d’obtenir des astres bienveillance et effets favorables. Pour lui, la « magie naturelle » participe de l’effort de l’homme pour maîtriser les forces de la nature, et s’en servir à des fins bonnes et utiles.

La place de Dieu:

La nouvelle image de l’univers que Bruno propose à ses contemporains ne remet pas seulement en cause les convictions des astronomes et des physiciens. En effet, si l’homme ne peut plus se croire au centre d’un monde fermé, si son histoire se déroule dans un lieu quelconque de l’immensité, dès lors la question de sa place dans l’univers, et le sens de sa destinée, se pose en termes nouveaux.

Dans ce nouvel ordre des choses, Dieu est la « cause infinie » qui produit un monde infini. Ce Dieu n’ayant plus rien à voir avec celui qui trône en majesté au-dessus du monde des humains. Car comment croire que Dieu, être infini, ait pu se limiter en créant un monde clos et borné? Comment croire qu’Il ait choisi ce globe minuscule, perdu parmi une immensité de mondes, pour « y envoyer son fils unique Jésus-Christ », selon le credo chrétien? La philosophie de Bruno n’est certes pas athée, mais elle n’a plus rien de chrétien.

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cosmos

La révolution cosmologique que Bruno professe doit s’accompagner d’un réexamen fondamental des questions dites « morales », c’est-à-dire des valeurs autour desquelles il convient aux hommes d’organiser leur vie.

Et l’âme dans tout ça?

Qu’en est-il de la croyance, centrale pour le christianisme, en la survie de l’âme individuelle après la mort? La réponse Bruno est sans ambiguïté: il rejette l’idée de la survie d’une âme individuelle qui aurait à répondre dans l’au-delà de ses actes pendant sa vie terrestre. Pas de paradis, certes, mais pas d’enfer non plus, ni de purgatoire. La mort n’est qu’une « dissolution » de cette composition éphémère d’esprit et de matière qu’est l’homme, une phase transitoire avant qu’esprit et matière se recomposent autrement.

Morale de Bruno:

Sur les ruines du dogme aristotélicien, Bruno ne prétend pas fonder un nouveau dogme. Les voies d’accès à la connaissance vraie sont diverses parce que la vérité elle-même est multiple, jamais figée. L’oublier serait se condamner à la stérilité de l’esprit.

Ce ne sont pas les structures sociales qui doivent changer, mais la conduite des hommes: « L’erreur, ce n’est pas de faire de quelqu’un un prince, mais de faire d’un prince un coquin. » Pour aller jusqu’à la racine du mal, pour extirper ce qui corrompt les relations humaines, il faut selon Bruno oser poser un problème entièrement neuf: celui d’une morale en rupture avec la religion chrétienne.=>Position on ne peu plus audacieuse pour l’époque !!

Dans les griffes de l’Inquisition:

Des rapports complexes:

Bruno était parfaitement conscient que la guerre qu’il avait déclarée aux notabilités intellectuelles de son temps serait sans merci. Mais mesurait-il vraiment qu’il aurait à inquisition.jpgaffronter un adversaire beaucoup plus redoutable, à savoir l’Eglise catholique et son Inquisition? Aussi étrange que cela puisse paraître, il semble que non. Car Bruno, malgré son exil de la communauté chrétienne, se sentait encore assez proche, non certes des dogmes chrétiens, mais de l’Eglise catholique en tant qu’institution, au point qu’il ne se sentait pas inquiété par les foudres inquisitoriales, allant jusqu’à se jeter dans la gueule du loup.

D’un côté, il revendique le droit absolu du philosophe à mener sa réflexion dans une indépendance pleine et entière vis-à-vis des textes sacrés et des dogmes, rejetant l’idée même qu’une quelconque religion puisse détenir la Vérité. D’un autre côté, il manifeste un réel intérêt pour la religion et ses institutions: « On n’a rien à redouter de la censure des bons esprits, religieux au vrais sens du terme (…)Car après avoir bien réfléchi, ils s’apercevront que cette philosophie ( celle de Bruno) non seulement contient la vérité, mais qu’elle est de surcroît favorable à la religion. »

Car selon lui, la religion a un rôle utile à jouer, celui de fondement des lois morales. Bruno est persuadé qu’une humanité sans religion serait la proie des plus monstrueux égoïsmes. Ainsi, religion et philosophie devraient pouvoir coexister, dans le respect de leurs différences essentielles.

A ce titre, Bruno ne peut être considéré comme un penseur laïque au sens que ce mot a pris dès le milieu du 19e siècle, à savoir que l’idée selon laquelle la loi morale, comme la loi politique, doivent être fondées sur des bases indépendantes de la religion. En somme, pense Bruno, puisque la morale chrétienne, malgré toutes ses imperfections, est de loin préférable à l’abolition de toute religion, essayons de la rendre la plus tolérante possible.

Les procès de Venise et de Rome:

Il est évident que l’Eglise catholique ne pouvait entrer dans les vues du moine-philosophe. En effet, si la seule fonction de la religion est de cautionner les lois morales, si la croyance en tel ou tel dogme n’a aucune importance quant à la question du salut de l’âme après la mort, cela signifie que n’importe quelle religion pourrait faire l’affaire. =>Conclusion absolument inadmissible pour l’Eglise !!

Après son arrestation en mai 1592, les inquisiteurs qui l’interrogèrent furent convaincus qu’ils avaient affaire à un hérétique, et même un maître en matière d’hérésie, un hérésiarque. La hiérarchie romaine ne tarda pas à manifester son intérêt pour la procédure et le pape lui-même, Clément VIII, demanda à l’ambassadeur vénitien le transfert de Bruno à Rome, transfert qui fut effectué en février 1593.

Les différentes phases du procès illustrent bien le fonctionnement classique de la justice inquisitoriale: l’accusé ne pouvait avoir recours aux services d’un avocat; la dénonciation, y compris entre détenus, était encouragée; l’aveu, éventuellement sous la torture, servait de preuve. La motivation des inquisiteurs était d’extorquer à l’accusé un repentir sincère pour ses hérésies supposées. D’après les pièces du dossier Bruno dont nous disposons, aujourd’hui, bien qu’incomplètes, il semble que les deux charges retenues contre lui furent, d’une part, ses conceptions cosmologiques, d’autre part, son refus de reconnaître les dogmes de la Trinité et de la divinité du Christ.

Ses écrits étaient certes accablants, mais l’acharnement des juges s’explique aussi peut-être par le fait que Bruno était un ancien membre du clergé romain, dominicain, prêtre et docteur en théologie de surcroît! Ne pas châtier Bruno à la hauteur de son crime aurait signifié, de la part de la hiérarchie catholique, un dangereux relâchement de sa discipline interne.bruno

Une mort assumée:

On ignore à quel moment Bruno prit conscience que le seul choix qui lui était proposé était de dénoncer publiquement toute son oeuvre ou de mourir sur le bûcher. Pendant longtemps, il crut en la possibilité d’un compromis qui lui aurait assuré la vie sauve tout en lui permettant de sauver la face. Au fil des années d’incarcération dans les prisons de Rome, il fit l’une après l’autre de menues concessions.

En septembre 1599, on pouvait encore croire que l’abjuration ne tarderait plus, ce qui lui aurait sans doute permis de finir ses jours dans la semi-liberté surveillée d’un couvent. Mais un coup de théâtre en décida autrement: le 21 décembre 1599, il repoussa définitivement toute forme d’accommodement. On ne saura jamais où le philosophe, après plus de sept années d’épreuves et de privations, puisa le courage nécessaire pour se dresser devant ses juges et leur jeter son refus catégorique de toute abjuration. Sommé de choisir, il préféra le supplice à l’humiliation.

Dès lors, tout alla très vite. En janvier 1600, on lui présenta les propositions extraites de ses livres qu’il devait reconnaître pour hérétiques ( propositions aujourd’hui perdues). Premier refus.

Le 8 février, il fut sorti de la prison du Saint-Office afin de lui lire publiquement la sentence. La foule est nombreuse. Les pèlerins pour le jubilé, année sainte célébrée tous les 50), affluent dans la ville Sainte depuis quelques semaines. La phrase qu’il prononce alors ne laisse aucun doute quant à sa motivation: « Vous éprouvez sans doute une plus grande peur en portant contre moi cette sentence que moi en la recevant. »

Néanmoins, un délai de huit jours lui est accordé pour la confession de ses crimes. Nouveau refus.

Le 17 février 1600, Giordano Bruno fut conduit solennellement au Campo Dei Fiori pour une exécution publique, ceux qui y assistèrent bénéficiant d’indulgences, remises de peine au purgatoire. Sur le bûcher, on exhorta une dernière fois Bruno « à renoncer à son obstination ». Ultime refus. Bruno, nu, ligoté fermement, bâillonné pour l’empêcher de crier, se détourna du crucifix qu’on lui tendait.

« Ainsi a-t-il péri misérablement brûlé, pour aller annoncer à ces autres mondes qu’il avait imaginés la manière dont les blasphémateurs et les impies sont traités par les Romains. » (Spectateur anonyme).

Postérité:

Dans les décennies qui suivirent la mort de Bruno, l’aristotélisme cosmologique s’effondra définitivement. Les découvertes de Galilée et les lois formulées par Kepler permirent en effet à Newton de représenter et d’expliquer les lois fondamentales régissant le mouvement d’astres dans un espace aux dimensions toujours plus grandes. Mais il s’agissait de lois formulées en langage mathématique, contredisant Bruno sur un point fondamental, ce qui explique certainement la raison pour laquelle son oeuvre fit longtemps négligée par l’histoire des sciences. Cependant, les récents développements de l’astrophysique moderne ont redonné à son oeuvre de physicien toute sa portée historique.

Ce furent les luttes anticléricales du 19e siècle qui ravivèrent l’intérêt pour l’homme et son oeuvre, d’abord en Allemagne, puis en France et en Italie. Ses écrits, depuis longtemps introuvables, furent exhumés, traduits et publiés. La défense de la mémoire du moine philosophe devint ainsi un enjeu politique majeur pour le mouvement laïque en gestation, tout particulièrement en Italie, comme en témoigne l’érection d’une statue de Bruno à Rome, sur le lieu même de son martyr!!

L’Eglise catholique n’eut pendant très longtemps aucun scrupule à revendiquer le bien-fondé de l’exécution de Bruno en 1600. Le pape Pie XI alla jusqu’à décider de canoniser, en 1930, Robert Bellarmin, le théologien inquisiteur qui avait condamné Bruno à mort, terrible décision qui revenait à proclamer « saint » le fanatisme religieux.

Pourtant, si les luttes laïques restituèrent à Bruno sa stature historique, ce fut au détriment de son oeuvre même, car, malgré ses prises de position extrêmement modernes pour l’époque,  faire de lui le précurseur de l’anticléricalisme et de la laïcité moderne est ni plus ni moins qu’un anachronisme.

 

 

 

 

 

 

 

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Un commentaire sur « Complément d’enquête n° 3: Giordano Bruno, le moine philosophe: hérétique ou visionnaire? »

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