Publié dans Passion polar français, Sylvie Baron, whodunit

Passion polar français: Rendez-vous à Bélinay, Sylvie Baron.

Un whodunit à la française, dans la campagne cantalouse: une enquête menée non par un détective privé talentueux mais par une jeune fille et sa grand-mère. Inédit !

L’auteur:

Sylvie Baron est un écrivain, mais, mais aussi professeur, passionnée de littérature, amoureuse des jardins à l’anglaise, de la nature et des grands espaces.C’est pourquoi, elle téléchargement (1)a choisi de s’installer en  Haute Auvergne  pour poursuivre son travail d’écriture.

Admiratrice des « grandes dames du crime » comme Agatha Christie, Patricia Wentworth ou Patricia Mac Donald,elle a à coeur de retracer cette atmosphère si particulière des romans dits à énigme avec des personnages forts et  attachants et des intrigues diaboliques.

Ses histoires proposent des fictions ancrées dans le présent et s’inscrivent pour la plupart dans ce territoire si fort du Cantal.

Le roman:

Rendez-vous à Bélinay a été publié par les éditions Calmann-Lévy en 2018, dans la collection « France de toujours et d’aujourd’hui. Le récit est raconté à la troisième personne par un narrateur omniscient à travers le regard duquel le lecteur voit et entend tout ce qui se passe, ce qui, avouons-le, est bien pratique pour mener notre enquête. Les passages en italique, intégrées dans le récit même, retranscrivent les pensées des personnages.christmas-1808556_640

Le mouvement, volontairement lent, se déroule au rythme des réflexions de chacun jusqu’au final de la nuit de Noël où tout s’accélère. Sylvie baron démontre un grand sens de la description dans un style poétique, comme dans ce passage où Juliette et sa petite sœur se promènent dans un paysage où « il fallait grimper des pentes abruptes, faire la trace dans la neige, braver le vent glacial jusqu’à l’entrée de la forêt, parcourir la sapinière argentée, suivre le défilé de mélèzes, marcher au bord de la combe, gravir des buttes pour admirer le panorama et se repérer dans ce grand désert blanc. » (Page 142), usant d’un vocabulaire riche, parfois sensuel, qui prend toute sa dimension lu à haute voix: « Avant de s’engager sur le chemin creux, festonné de noisetiers, qui descendait en serpentant vers le village, elle se retourna pour regarder sa maison. La demeure paraissait vibrer sous cette lumière propre à la montagne, une lumière vive, aiguë, fugace qui accentuait les reliefs et donnait de l’éclat à l’or fauve des murs et aux toits de lauzes grises. » (Page 36).

Rendez-vous à Bélinay est construit comme un whodunit : tous les suspects sont réunis dans un lieu unique, tous ont un mobile (rappelez-vous l’excellent Les dix petits nègres d’Agatha Christie); la seule différence notable est que l’enquête est menée par Cornelia et sa petite-fille, qui ne sont ni détectives, ni policières.

Les thèmes: dans une subtile disparité entre le monde issu du passé et le monde contemporain, Sylvie Baron montre les dangers de l’addiction à un environnement virtuel ainsi que les limites de la modernité, vantant des valeurs plus humaines. Rien ne saurait remplacer la convivialité et l’entraide, postulat d’autant plus criant en cas de crise, comme celle qui frappe le monde agricole de plein fouet, évoquée en toile de fond, établissant le contexte dans lequel l’histoire se développe: « Dans ce pays d’élevage, la crise se faisait lourdement sentir. Coincés entre les cours très bas et les marges abusives des intermédiaires et des industriels, les paysans devaient également faire face à la hausse de leurs coûts (…) la sécheresse n’avait rien arrangé, annonçant des difficultés supplémentaires, car la plupart avaient déjà puisé dans leurs réserves de foin et seraient obligés d’en racheter. » (Page 86). Démontrant qu’il existe des solutions alternatives pour résister, se sortir du marasme tout en donnant un sens à un métier qui relève plus de la vocation: « Aujourd’hui, le vent tournait. La course aux grandes stabulations semblait stoppée, l’endettement remis en question, la qualité permettait de se démarquer, de conserver des marges, de survivre. De tous les agriculteurs de la commune, les Apcher étaient sûrement ceux qui s’en sortaient le mieux. Ils avaient moins investi, pratiquaient l’autosuffisance chaque fois que c’était possible, pouvaient compter sur leur fidèle clientèle. » (Page 88).images (1)

L’intrigue:

Depuis que son père, Edouard Cantelauze, député du Cantal, s’est suicidé cinq ans auparavant le jour de la fête d’anniversaire pour les vingt ans de Sonia, sa sœur aînée, Juliette vit avec son frère, sa petite sœur et leur grand-mère Cornelia dans la demeure familiale. Malgré le temps qui passe, les blessures restent à vif, d’autant que personne n’a compris le geste d’Edouard, qui n’était pas du genre à fuir ses responsabilités familiales et politiques, prenant même très à cœur sa mission auprès de la population locale.

Cinq ans plus tard, les questions sans réponse continuent de tarauder la jeune femme. Mais un jour, elle découvre, cachée au fond d’une boîte à cigare, une lettre qui remet en question la thèse du suicide. Son père aurait-il ingéré accidentellement une substance toxique? Ou alors, plus préoccupant, s’agirait-il d’un meurtre? Qui, parmi les personnes présentes le jour du meurtre serait le coupable? Les candidats sont plus nombreux que Juliette veut bien se l’avouer. Afin d’en avoir le cœur net, Cornelia décide de tous les réunir pour le réveillon de Noël afin de démasquer celui ou celle qui a assassiné son fils.

Les personnages:landscape-1421942_640

Rendez-vous à Bélinay nous offre quelques beaux portraits, bien que certains personnages me paraissent trop manichéens, manquant un peu de finesse, se classant en deux groupes distincts: les gentils d’un côté, bénéficiant d’un profil très positif, comme Edouard, Cornelia et Juliette; les méchants de l’autre, avec en tête Ariane qui ne bénéficie d’aucune circonstance atténuante.

  • Juliette: 23 ans, antiquaire, fille du défunt; jeune fille timide, falote n’ayant ni la beauté ni l’intelligence de sa sœur aînée; cheveux châtains, teint pâle, yeux d’un brun ardent, bouche trop grande pour son petit visage au charme singulier; de petite taille; gère le domaine et la maisonnée avec sa grand-mère.
  • Sonia: 25 ans, fille aînée du défunt, sœur de Juliette; jeune femme ravissante, nez droit, teint velouté, grands yeux noirs, lèvres gourmandes, cheveux noirs soyeux; très brillante, parle plusieurs langues; critique d’art; caractère futile et vénal, ne supporte pas qu’on résiste à son charme dont elle joue sans vergogne; se rit de tout, ne craint personne, ne se conforme à aucun jugement.
  • Marion: dix ans, fille du défunt, petite sœur de Juliette et de Sonia; ne ressemble à aucun autre enfant de la fratrie; trop grosse, ne cesse de manger des sucreries; jambes courtes, menton volontaire, front large, cheveux noirs, raides et fins, yeux un peu globuleux recouverts par de lourdes paupières aux cils courts; fouineuse, menteuse; se sent affreusement délaissée, mal aimée.
  • Arthur: 15 ans, fils du défunt, frère de Juliette, de Sonia et de Marion; d’un naturel renfrogné, parfois arrogant, se livre très peu, capable de rancunes tenaces et de colères épiques; passe son temps dans sa chambre à jouer sur sa tablette; adolescent fragile, pétri de contradictions; visage mince et boutonneux, corps inachevé.
  • Ariane: veuve du défunt, mère des quatre enfants; vit à Paris avec Sonia depuis le décès de son mari; remariée avec Jean Morel, ancien bras droit du défunt; vaniteuse, égoïste, exigeante, citadine jusqu’au bout des ongles; très belle dans le genre décoratif, mince, sophistiquée, attire tous les regards masculins; d’un naturel sournois, préfère agir dans l’ombre; avide de notoriété et de d’admiration.
  • Cornelia: mère du défunt; déterminée, dévouée aux autres, riche d’amour;trèswater-1169849_640 beau portrait de femme qui, malgré ses 83 ans et son deuil, mène sa famille comme un capitaine conduit son vaisseau à travers la tempête en tentant d’éviter les écueils: « Elle se sentit une fois de plus pleine de compassion et de tendresse pour cette vieille femme qui les soutenait tous à bout de bras. L’aïeule avait remplacé, sans broncher, leurs parents défaillants. »Petite, traits fins, regard d’acier; grande force morale.
  • Edouard Cantelauze: le défunt; personnage omniprésent; ancien député du Cantal; homme chaleureux, aimable, très attaché à son canton, aime autant les gens que les discours et les honneurs; content de lui et de sa réussite politique; d’un naturel pondéré et prudent, mais capable d’aimer avec passion; s’entendait parfaitement bien avec sa mère se fiant à ses intuitions.
  • Jean Morel: député, ancien suppléant d’Edouard dont il a pris la place à l’Assemblée et vieil ami de la famille Cantelauze; veuf, second mari d’Ariane; fin lettré, un goût prononcé pour la littérature auvergnate.
  • Louise: sœur du défunt; 50 ans; nature timide et réservée; célibataire sans enfant,  dévouée aux enfants de son frère qu’elle admirait sans retenue, seconde sa mère dans la gestion du domaine; perçue par ses proches comme trop gentille, un peu sotte.
  • Adrien Apcher: fils du métayer des Cantelauze, médecin du village; épaisse chevelure brune, yeux sombres, visage sérieux, sourire ironique; sentiment d’infériorité teinté de jalousie à l’encontre de la famille Cantelauze qu’il juge arrogante.
  • Martin Apcher: frère aîné d’Adrien; manières simples dissimulant une grande honnêteté et beaucoup de bienveillance; solide comme un roc, ne ressent aucun sentiment d’injustice ou de revanche envers les Cantelauze; puriste qui résiste à l’attrait du productivisme; a repris la ferme familiale; capable d’empathie, aime les animaux, la nature et les hommes.
  • Gabriel Morel: fils de Jean, ancien amoureux de Sonia; très grand, mince, visage osseux aux traits rudes, cheveux bruns, yeux gris-vert limpide; d’un naturel fantasque, plein de charme, ni fidèle à ses promesses, ni constant dans ses choix; travaille pour une ONG.
  • Amélie Seriers: mairesse du village de Bélinay; grande, blonde, cheveux en broussailles, aucun effort pour améliorer sa silhouette ou lutter contre les traces laissées par le temps, tout le contraire d’Ariane; dévouée à toutes les causes humanitaires et environnementales; gère la commune d’une main ferme mais humaine, vit seul avec son frère un peu simplet; 50 ans; très perspicace sous ses dehors excentriques.

Les lieux:

L’essentiel de l’intrigue se déroule en huis clos, dans la demeure familiale des Cantelauze et ses environs, « un domaine, trop grand et sûrement trop cher à entretenir, mais qui offrait un havre de paix et de sécurité dans une nature unique, sauvage et généreuse. Le décor de la grande maison démontre la richesse des occupants sans toutefois verser dans l’ostentation, privilégiant un confort luxueux: « il embrassa d’un coup d’œil les tomettes cirées, l’immense tapis d’Aubusson et la grande glace Louis XV au cadre doré qui reflétait la lumière du lustre en cristal de Baccarat. » (Page 19)….en apparence: « les couleurs fanées des tentures, le miroir ébréché, les vieilles étoffes roulées pour calfeutrer les fenêtres, le vélo cabossé de Marion (…)autant de clins d’œil malicieux qui faisaient de Bélinay un endroit unique, un endroit heureux, plein d’autant de courants d’air que de cheminées et de poêles à bois pour réchauffer le cœur. » (Page 20).pedorido-2209635_640

Mais l’âme de la vieille demeure seigneuriale réside dans la cuisine au décor chaleureux et accueillant comme un refuge où il fait bon se couler dans son ambiance simple et conviviale: « Les paniers de bûches, la batterie de casseroles en cuivre, les pots de faïence sur les étagères, les herbes séchées suspendues au plafond, les placards en chêne clair et la grande table de ferme encombrée de victuailles…la grosse cuisinière Aga en fonte, élément central des lieux. Avec ses flammes vives, sa grande plaque de cuisson et son énorme conduit de fumée, le fourneau semblait investi d’une puissance particulière qui chauffait toute la pièce en l’irradiant d’une chaleur bienfaisante. » (Page 80).

Le climat:

Dans Rendez-vous à Bélinay, le climat hivernal joue un véritable rôle, contribuant, d’une part, à installer une ambiance sombre, un peu étouffante: « Le col du Lioran restait ouvert, mais on ne circulait plus que sur une seule voie. Le chasse-neige qui les précédait dressait, de chaque côté de la chaussée, deux murailles blanches entre lesquelles la voiture s’engouffrait lentement, comme dans un couloir d’hôpital. » (Page 108), d’autre part à créer le huis-clos propice à l’investigation menée par Cornelia.snow-1149744_640

Puis, une fois tous les protagonistes réunis, la tempête de neige s’abat sur Bélinay, les bloquant pour quelques jours: « Eh bien, mes enfants, ça s’annonce vraiment mal! Températures basses, vents violents, chutes de neige importantes, verglas (…) D’ores et déjà, les liaisons radio sont mauvaises, les réseaux de distribution d’électricité et de téléphone donnent des signes de défaillance. Nous ne sommes pas à l’abri d’une coupure totale. Comme il fallait s’y attendre, plusieurs routes sont coupées. » (Page 238), atmosphère angoissante qui reflète celle qui règne à l’intérieur de la maison: « Il y avait, dans cette maison, tant de haine, de tensions, de jalousie et cette enquête sur la mort de son père qui n’en finissait pas avivait les soupçons, les rancunes. » (Page 228)

Mon avis:

Rendez-vous à Bélinay, polar d’ambiance, développe de réelles qualités descriptives, aussi bien pour les lieux et ambiances que la psychologie des personnages, mais aussi une reconstitution très juste du pays cantalou: ses paysages, ses réalités, ses hommes et leurs aspirations, leur mentalité et leur mode de vie, bousculés entre tradition et modernité.

Le roman utilise tous les composants et les artifices du whodunit, largement rebattus par des décennies de romanciers, comme la coupure d’électricité classique au moment de la révélation finale, le seul éclairage restant étant celui de la cheminée, mais ça fonctionne  grâce à la finesse du style, aux descriptions, certes nombreuses, mais distillées avec intelligence, et à des personnages attachants. On se glisse dans Rendez-vous à Bélinay comme on se glisse sous une couette douillette: on s’y sent tellement à l’aise qu’une fois la dernière page tournée, on s’écrit: « Déjà ?!? »

Citations:

« Ces Cantelauze, qui ne s’étaient donné aucun mal pour se cultiver puisqu’ils étaient nés dans la culture, avaient hérité d’une confortable position sans avoir à la conquérir à la force de leurs mains ou de leur intelligence. » (Page 18)

« Ce n’était pas seulement son père qui était mort ce jour-là, c’était aussi, par un enchaînement de circonstances, son premier amour, l’unité de la famille et, pire encore, ces choses essentielles qui ne reviendraient plus jamais, telles l’insouciance, la jeunesse, l’illusion de l’immortalité et la confiance en l’avenir. » (Pages 26-27).

« Cornelia avait cru pouvoir remplacer l’absente, pallier ses insuffisances. La vieille dame se rendait compte aujourd’hui qu’il n’en était rien. Bien sûr, les enfants l’adoraient, mais ils avaient tous, plus ou moins enfoui an fond de leur cœur, un horrible sentiment d’abandon et d’injustice qui handicapait leur confiance en eux, qui pouvait aussi faire beaucoup de mal. » (Page 42)téléchargement (1)

« Pourtant, Dieu sait que nos idées étaient différentes, tu dois t’en douter! Mais je n’ai jamais tant progressé qu’à ce moment-là, parce que c’est dans l’échange et le partage que l’on apprend. Alors oui, je n’ai pas honte de la dire, j’ai besoin des autres. » (Page 66).

« Vous, les femmes, vous voulez tout avoir. On dit déjà la terre, la lune, la montagne, on peut bien dire le maire, non? » (Page 89).

 

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