Publié dans commissaire Adamsberg, loup-garou, Passion polar français

Passion polar français: L’homme à l’envers, Fred Vargas.

Seconde enquête du commissaire Adamsberg dans laquelle l’auteur confirme son talent et son style bien à elle dans une intrigue originale et époustouflante.

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Fred Vargas, de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau, est née le 7 juin 1957 à Paris. Elle exerce la profession d’ archéo-zoologue médiéviste, mais est plus connue pour ses romans policiers principalement consacrés au commissaire Adamsberg, personnage hors du commun.

Le roman:

L’homme à l’envers a été publié en 1999 par les éditions Viviane Hamy, dans la collection « Chemins Nocturnes ». Il a été récompensé par le Prix Sang d’Encre des lycéens 1999, par le Prix du roman noir de Cognac en 2000 et par le Prix mystère de la critique la même année. Un style très particulier qui accorde aux mots leur vie propre, qui les laisse vagabonder, se perdre et se retrouver, dans une sarabande qui n’a de folie que l’apparence.

Humour: L’un des traits distinctifs du style de Fred Vargas est son humour un peu décalé, à l’image de ses personnages, les scènes cocasses qui brisent l’atmosphère lugubre de l’enquête: « Qui appelle-t-il? demande Camille à Soliman. -Le troupeau. Il passe un petit coup de fil au troupeau. Camille haussa les sourcils. -Et qui décroche? demanda-t-elle. Une brebis? Mauricette? (nom d’une brebis) -Buteil, évidemment. Mais ensuite…Buteil lui passe quelques bêtes (…) -Tu veux dire qu’il parle aux moutons? -Evidemment. A qui d’autre? »

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Humour

Les nombreux dialogues sont autant savoureux que le passage pré-cité, un peu dans la veine de Pagnol: -T’es pas très fortiche en loups-garous, hein? -Pas très, non. -Tu saurais pas en reconnaître un en plein jour. -Non. A quoi je le reconnaîtrais, le pauvre vieux? -A ça. Le loup-garou n’a pas de poils. Et tu sais pourquoi? Parce qu’il les porte en dedans. -C’est une blague? (…) -Ils savent tous pour le coup des poils? -C’est pas un coup. C’est le signe du loup-garou. Il n’y en a pas d’autre. » (Page 84).

L’intrigue:

L’action se passe cinq années après L’homme aux cercles bleus. Une bête égorge des brebis à tours de pattes, descendant toujours plus bas dans la vallée, s’approchant des villages de plus en plus près. Pourtant, après trois jours de battue, aucun loup en vue. Suzanne, la propriétaire des Ecarts, une ferme située dans le Mercantour, pense que c’est l’oeuvre d’un loup-garou. Mais après plusieurs massacres de brebis, les esprits werewolf-2320611_640s’échauffent dans cette région où la haine du loup est viscérale, presque une tradition.

Lawrence, naturaliste canadien fasciné par loups qu’il est venu observer pour un reportage, décide de trouver le loup responsable avant que les habitants ne les exterminent tous, femelles et petits compris.

Mais quand la « bête » s’en prend aux humains, égorgeant une femme dans son étable, l’affaire prend une tournure bien plus grave, plus inquiétante, d’autant que Massart, qui travaille dans un abattoir, semble avoir disparu. Il n’en faut pas plus pour le soupçonner d’être le « loup-garou tueur ». Face à l’indifférence de la police, Le Veilleux et Soliman décident de partir à sa rechercher, accompagnés de Camille, qui conduit leur étrange camion-bétaillère.

Pendant ce temps, Adamsberg, harcelé par un rousse vindicative, efflanquée d’à peine vingt-cinq ans, mène ses enquêtes avec toujours autant de détachement, mais, ne pouvant s’empêcher de s’intéresser de près ou de loin à tout ce qui concerne Camille, il suit d’un œil attentif les événements du Mercantour. La tuerie de brebis et les meurtres sanglants continuent. Camille, qu’il n’a pas revue depuis cinq ans, fait appel à lui, persuadée qu’il est le seul à pouvoir résoudre cette troublante série de meurtres. « Ce qu’il nous faudrait au fond, reprit-il, c’est un flic spécial. Un flic extrêmement spécial. Un flic qui nous refile toute l’information sans nous emmerder et sans nous empêcher de courir après le vampire (…) -Chimère, dit Soliman. « Idée fausse. Imagination vaine. » -Ouais. Mais sans la chimère, on est foutus. Sans la chimère, on est bons à rien (…) -Je connais une chimère, dit-elle. Je connais un flic spécial. » (Page 258).

Le rôle de la presse: « Au reste, on ne parlait plus des loups, mais « du loup » du Mercantour. Un reportage haletant, plus nourri que les précédents, lui était consacré en début de journal. On réveillait l’effroi, la haine. On mêlait dans un bain insalubre les ingrédients cousins de la jouissance et de la terreur. On maudissait les carnages avec volupté, on détaillait la puissance de la bête: insaisissable, féroce et, surtout, colossale. Cela, avant toute chose, formait le levier de l’intérêt passionné que le pays entier portait à présent à la « Bête du Mercantour ». » (Page 53).wolf-2106894_640

Les personnages:

Des personnages, hauts en couleurs, à la personnalité bien affirmée, très humains, très attachants, qui porte en eux leurs blessures infligées par la vie, comme seule Fred Vargas sait les imaginer, au point de croire qu’ils existent vraiment:

  • Lawrence Donald Johnstone: naturaliste Canadien, spécialiste des grizzlis, venu en France pour filmer les loups; compagnon de Camille; grand, blond; très patient, capable de rester en planque pendant des heures; « Lawrence était peu doué pour parler, préférant se faire comprendre par signes, par sourires ou par moues…Débuter comme achever ses phrases le faisait souffrir, et il n’en livrait le plus souvent que des milieux tronqués, plus ou moins audibles, dans le clair espoir qu’un autre achève cette corvée pour lui. » (Page 30).
  • Camille: ancienne compagne d’Adamsberg; jeune femme gracieuse, « à en faire trembler les mains, le ventre, les lèvres « (Page 23); contrairement à Lawrence, elle aime parler; plombier et musicienne, compositrice de musiques pour des films ou des séries télévisées; pour elle l’amour, le vrai, le grand, est une foutaise, ce qui ne l’empêche pas d’aimer avec sincérité, mais selon son idée.
  • Suzanne Rosselin: propriétaire de la ferme des Ecarts qu’elle dirige d’une main de fer; grande et grosse femme peu avenante, aux manières rudes, presque viriles, au langage de charretier; inspire respect et loyauté à toute épreuve de la part de ses employés; distille elle-même une quantité de marc qui dépasse largement le plafond légal, mais Suzanne se contrefout de la loi et des règles de toutes sortes: « Suzanne se foutait d’ailleurs de tous les plafonds, planchers et grillages légaux du monde, des impôts, de la vignette, des quotas, des assurances, des normes françaises de sécurité, des dates de péremption et de l’entretien des parties mitoyennes. » (Page 85).
  • Le Veilleux: vieux berger de Suzanne, hiératique, grand et maigre, se tient droit, regard hautain, cheveux blancs un peu longs; c’est un vieillard majestueux; il couche avec ses bêtes; s’appuie sur son bâton qu’il ne quitte jamais.
  • Soliman: jeune Africain recueilli par Suzanne tout bébé; jeune homme au profil net, aux membres allongés, au dos cambré, aux mains légères, au visage lisse, encore enfantin, sur lequel flotte une lueur d’ironie ou de simple amusement; très élégant; viscéralement attaché à Suzanne.
  • Massart: travaille aux abattoirs de Digne depuis qu’il a laissé tomber son travail de rempailleur ambulant sur les marchés; un original qui vit seul dans une bicoque en haut du mont Vence; se montre très rarement au village; ne fréquente personne, ce qui attire la méfiance des villageois; corps massif monté sur des jambes torses, au buste court et large, aux bras pendants, une casquette toujours enfoncée sur con crâne, le front couvert d’une frange basse, une peau laiteuse, une grosse figure blanche et maussade, pas très plaisante, yeux sombres et rapprochés, des sourcils peu fournis, une sorte de brutalité endormie. => Seul personnage qui bénéficie d’une description physique aussi détaillée, propre à attirer les soupçons du lecteur.
  • Commissaire Adamsberg: personnage fantasque au possible; une nonchalance naturelle, un rythme toujours égal, à la limite du détachement: ‘il était ainsi difficile de savoir si le commissaire s’intéressait à tel truc ou bien s’il s’en foutait tout à fait. Il fallait demander. » (Page 115); hermétique à l’anglais; possède une méthode bien à lui pour chercher des idées: au lieu de se triturer l’esprit, il les laisse venir à lui; il ne réfléchit jamais, se contentant de laisser son esprit vagabonder puis de trier sa récolte; « Inapte à se plier aux contraintes collectives, ignorant les principes de déférence et des rituels de passage. », ce qui ne l’empêche pas de montrer de la sollicitude et de l’intérêt à ceux qu’il estime.
  • Les loups: présence fantomatique et pourtant bien réelle.

Les lieux:

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Mercantour

Contrairement au roman précédent, l’histoire ne se déroule pas dans la capitale et ses environs, mais dans un décor naturel grandiose: le parc national du Mercantour, situé sur les départements des Alpes-Maritimes et des Alpes-de-Haute-Provence, l’un des plus sauvages de France et offrant des paysages très variés. L’intrigue n’en revêt que plus d’ampleur, plus d’intensité, au fur et à mesure de la progression de Camille et ses deux compagnons dans leur bétaillère aménagée en camping-car, sur une route étroite, à flanc de montagne. « Le jour commençait à baisser. Elle jeta un regard circulaire aux environs, cimes et pins jusqu’au bout des points de fuite. Pas un hameau, pas une baraque, pas un homme qui bouge dans ce domaine des loups. » (Page 217).

En conclusion:

L’homme aux cercles bleus situait la barre assez haut pour qu’on se demande si ce second opus serait à la hauteur. Et bien, je vous déclare solennellement qu’il l’est haut la main. Avec cette intrigue originale et habilement conçue, Fred Vargas démontre toute l’ampleur de son talent. Une complète réussite pour un polar qui n’a pas pris une ride malgré ses 19 printemps. parc mercantour

L’homme à l’envers, au-delà de l’enquête policière menée par le célèbre commissaire Adamsberg, fait réfléchir sur le droit à la différence, sur la perception de la marginalité qui, aujourd’hui comme dans les temps les plus reculés, a toujours fait peur, parce que ce qui n’est pas « comme tout le monde » dérange. Tout le talent de Fred Vargas est de susciter l’intérêt et l’estime du lecteur pour des personnages hors norme, de montrer du doigt que, ce n’est pas parce qu’une personne a choisi une vie solitaire, en dehors des sentiers battus, qu’elle est forcément nuisible. Comme le chantait Georges Brassens, « Je ne fais pourtant de tort à personne en suivant mon chemin de petit bonhomme »…

Citations:

« On s’en branle, Sol, de la patrie. On naît où on naît. Mais tâche de pas renier tes vieux, c’est un truc à te foutre dans la merde. C’est renier qui n’est pas bon. Renier, dénier, cracher, c’est pour les aigris, les fortiches, les types qui veulent croire qu’ils se sont faits tous seuls et personne avant eux. Les cons, quoi. » (Page 48).

« L’amour vous donnait des ailes pour vous scier les jambes, ça ne valait donc pas trop le coup. « (Page 74).

« Il s’agissait de trouver un lieu assez vide, assez sauvage, assez dissimulé pour que son esprit puisse se distendre sans contrainte, mais assez modeste aussi pour qu’on ne soit pas obligé de regarder ce lieu, de lui dire qu’il est beau. Les paysages à vous couper le souffle sont très gênants pour la pensée. » (Page 225).

« Puis la massive Suzanne s’était approchée d’un pas d’athlète, avait rompu les rangs, attrapé le petit et l’avait calé sur son bras. L’enfant avait cessé sur l’instant de hurler et laissé tomber sa tête sur la grosse poitrine. » (Page 44).

« Tu comprends le danger? Quelque chose de pas normal. Alors, ils auront peur. Alors ils seront perdus. Alors ils embrasseront les idoles et ils brûleront les marginaux. » (Page 89).

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