Publié dans éditions Sonatine, maternité, Passion lecture

Passion lecture: La saison des feux, Céleste Ng.

Adoption. Maternité.Mère porteuse. Quelle mystérieuse alchimie unit une mère à son enfant? Autant de questions soulevées par ce très beau roman…

L’auteur:

Céleste Ng, romancière et nouvelliste américaine, est née à Pittsburg, état de Pennsylvanie, en 1980. Ses parents, originaires de Hong-Kong, se sont installés aux Etats-Unis à la fin des années soixante.

céleste NgEn 2002, Céleste obtient un BA d’anglais à l’université d’Harvard, puis un MFA en écriture à l’université du Michigan, diplôme de spécialisation ou de recherche délivré dans les établissements universitaires anglo-saxons.

Elle vit dans le Massachussetts, à Cambridge, avec son mari et son fils.

Le roman:

La Saison des feux, Little Fire Everywhere édité en 2017 par Penguin Press, a été publié en France en 2018 par les éditions Sonatine. Le roman bénéficiera d’une adaptation en mini-série produite et jouée par Reese Witherspoon.téléchargement.jpg

La fluidité du style, combinée à un sens de la description imagée, lui confèrent un certain charme. Son originalité vient du fait que le récit est présenté comme une plongée dans le passé de la part des principaux protagonistes de cette histoire qui, après coup, reviennent sur les événements survenus à cette époque déjà lointaine: « Par la suite, Lexie ne sut jamais avec certitude si elle avait expliqué à Mia ce qui s’était passé, ou si Pearl l’avait fait, ou si Mia l’avait simplement deviné toute seule. » (Page 269). La première partie, mise en place du décor, connaissance des protagonistes, présentation de la situation initiale, se déroule sur un rythme assez lent, grâce à de nombreux passages narratifs avec peu de dialogues. Puis, avec l’arrivée de l’élément perturbateur, le débit s’accélère jusqu’à trouver sa vitesse de croisière; on se laisse prendre à son allure faussement tranquille sans vraiment s’en apercevoir.

Les thèmes abordés dans cette comédie de mœurs tournent autour de deux axes: le conformisme de la classe aisée qui vit dans une bulle où tout est planifié et convenu: « Si soucieux de porter les vêtements qu’il fallait, de dire ce qu’il fallait, d’être amis avec les personnes qu’il fallait » opposé au droit à être et à vivre différemment; la maternité vue selon différents aspects: « Qu’es-ce qui faisait de quelqu’un une mère? Était-ce la biologie seule, ou bien était-ce l’amour? ».family-333064_640

Les nombreuses allusions à des événements historiques, politiques et sociaux permettent un ancrage très fort dans la réalité, renforçant la crédibilité de l’histoire et son impact sur les consciences. Le propre de ce roman étant de nous amener à réfléchir sur des questions très sérieuses tout en passant un bon moment de lecture.

L’intrigue:

Tout commence par l’incendie qui ravage la maison des Richardson, une famille issue de la riche bourgeoisie de Cleveland. Alors que ses membres observent les pompiers tentant de sauver la grande bâtisse, le narrateur revient à l’été de l’année précédente qui a vu l’arrivée de Mia, mère célibataire photographe, et sa fille Pearl, nouvelles locataires des Richardson.fire-2946038_640

Dans les premiers temps, les relations entre les deux familles sont cordiales, voire chaleureuses, surtout entre les adolescents. Mais peu à peu, la confrontation de deux milieux, de deux modes de vie radicalement différents, creuse un fossé qui deviendra rapidement infranchissable.

Pearl, fille de Mia, âgée de 15 ans, se laisse séduire par la belle maison où confort rime avec organisation et abondance; tandis que la rebelle Izzy, la plus jeune de la fratrie Richardson, est fascinée par la personnalité peu conventionnelle de Mia dont elle devient « l’assistante » pour ses travaux de photos et avec laquelle elle passe tous ses après-midis après les cours. »Mais au fil des semaines, l’influence que les Richardson semblaient avoir sur Pearl, la façon dont ils semblaient l’avoir absorbée dans leur vie -ou vice versa-, avait commencé à l’inquiéter un peu. » (Page 51). Sous les dehors de la sympathie et de la bienveillance couvent les braises qui bientôt vont enflammer ce petit coin de paradis. Dès lors, une bataille féroce, où tous les coups sont permis, s’engage.

Les personnages:

Seuls le portrait moral et le caractère jouant un rôle déterminant dans l’histoire, les portraits des personnages ne s’appuient sur aucune description physique précise, ou presque, laissant toute latitude au lecteur pour s’en faire une image la plus vraisemblable. Ce qui compte ici c’est la fonction sociale et familiale que chacun occupe, ainsi que les interactions entre eux. Curieusement, mis à part les garçons de la famille, les hommes de l’histoire sont des personnages plutôt falots, occupe un rôle souvent secondaire, laissant la place d’honneur aux femmes.

  • Elena Richardson: journaliste pour le Sun Press, journal local; issue de la bourgeoisie aisée; femme déterminée, bienveillante, aux convictions solidement ancrée dans un terreau riche de ses certitudes et de ses ambitions.
  • Alexandra Richardson, dite Lexie: fille aînée d’Elena, scolarisée en terminale; tout ce qu’on sait d’elle est qu’elle possède un sourire en or et un rire facile, qu’elle est une jeune fille très sûre d’elle.
  • Trip: second enfant des Richardson, scolarisé en première; grand, bronzé et mince, ce bel adolescent aime le hockey, les jeux video et les filles, et ne se pose pas trop de questions.
  • Moody: troisième enfant et second fils; scolarisé en seconde; garçon romantique, un peu solitaire, rêve d’abandonner ses études pour voyager; assurément le plus fragile, le moins sûr de lui de la tribu.
  • Isabelle, dite Izzy: jeune fille très indomptable, sauvage et fougueuse, un brin rebelle, qui ne se préoccupe pas de ce que les gens pensent d’elle, qui possède le don de dire tout haut ce que personne ne voudrait entendre, même tout bas; joue du violon depuis l’âge de quatre ans.photo-camera-219958_640
  • Mia Warren: locataire des Richardson, artiste photographe; 36 ans, célibataire; personne inébranlable, indomptable et redoutable, très déterminée; très habile de ses mains; visage aux pommettes hautes et au menton pointu.
  • Pearl: fille de Mia; âgée de quinze ans; yeux vert jade, cheveux longs coiffés en tresse; polie, plutôt jolie, intelligente, sensible, timide, dotée d’une mémoire fantastique, parle peu.
  • Bill Richardson: mari d’Elena; avocat.
  • Brian: petit ami de Lexie depuis deux ans.
  • Linda McCullough: amie d’enfance d’Elena; stérile, désire adopter un enfant.
  • Mark McCullough: mari de Linda; travaille au Rayburn Financial Services.
  • Bebe: jeune chinoise arrivée à Cleveland l’année précédente; parle un anglais approximatif; mère de la petite Mirabelle.
  • Famille Richardson: caractérisée par la force de caractère et la confiance tranquille de ses membres.

Les lieux:

Toute l’histoire se déroule à Shaker Heights, banlieue riche de Cleveland, ville du Midwest des USA, située sur les rives du lac Erié, dans l’Ohio. »Car Shaker Heights était en effet splendide. Partout pelouses et jardins fleurissaient -les résidents s’engageaient à arracher les mauvaises herbes et à ne faire pousser que des fleurs, jamais de légumes. Ceux qui avaient la chance d’y vivre avaient la certitude d’habiter dans la meilleure communauté d’Amérique. » (Page 179) Tout y est prévu, planifié jusqu’au moindre détail: la tonte de la pelouse, la couleur des maisons, le type d’arbre planté devant la maison, dans un esprit d’harmonisation ou d’homogénéisation; ce qui est bon pour le troupeau est bon pour l’individu !!cleveland-454067_640

La petite maison louée par Mia aux Richardson est située en dehors du quartier de Shaker Heights, à Winslow, un long « alignement de maisons divisées en deux appartements, mais personne ne s’en serait rendu compte depuis le trottoir (…) Chaque maison de Winslow road abritait deux familles, mais de l’extérieur on aurait qu’elles n’en abritaient qu’une. Elles avaient délibérément été conçues de la sorte. Ça permettait aux résidents la honte de vivre dans une maison partagée -d’être locataires et non propriétaires- et aux urbanistes de préserver l’apparence de la rue, car tout le monde savait que les quartiers constitués de logements de location étaient moins recherchés. » (Page 20).

En conclusion:

La Saison des feux montre de manière très intelligente l’opposition entre deux mondes incompatibles:

-Celui où tout est planifié, prévu, où l’individualité se noie dans le bien-être de la communauté qui obéit à des règles de bienséance et de conformisme dans le but du bonheur pour tous, monde incarné par la famille Richardson, chez qui, « si quelque était cassé, sa mère appelait un réparateur, et presque tout le reste était jeté et remplacé. » (Page 29).

-Celui où rien n’est vraiment planifié, où l’on vit au jour le jour, avec pour seules possessions l’indispensable, sans s’encombrer du superflu, où l’individu peut exprimer ses propres envies sans se demander si elles correspondent au plan prévu par la communauté, monde incarné par Mia, artiste bohème dont tout ce qu’elle possède tient dans sa voiture: « Je n’ai jamais eu de chambre à moi. (…) Il tenta de s’imaginer un monde où une telle chose était possible. » (Pages 30-31)… » Et maintenant, il y avait cette Mia, une femme complètement différente au style de vie complètement différent, qui semblait suivre sans vergogne ses propres règles (…)Mme Richardson trouvait ça perturbant, mais étrangement captivant. Mais d’un autre, elle était mal à l’aise et voulait tenir cette femme à l’œil, comme on le ferait avec une bête dangereuse. » (Page 84).colorful-2008263_640

J’ai particulièrement apprécié le fait que la confrontation entre les deux univers soit vue à travers le regard de deux adolescentes qui, chacune à sa manière, se laisse séduire par le style de vie de l’autre. Chacune se voit alors propulsée dans une existence qu’elle n’aurait jamais crue possible. « Plus tard, il semblerait à Pearl que les Richardson avaient dû composer un tableau à son intention, car ils ne pouvaient certainement pas vivre dans cet état de perfection domestique. » (Page 45)… »Pour Moody, ce genre d’existence était quasiment incompréhensible. Regarder les Warren vivre, c’était comme assister à un tour de magie aussi miraculeux que transformer une canette de soda vide en un pichet d’argent… » (Pages 40-41).

Céleste Ng a le don de développer des problématiques essentielles sans porter de jugement pour ou contre. Elle nous expose simplement les différents points de vue en toute objectivité. Elle nous démontre qu’il est possible de se pencher sur des questions aussi graves que l’avortement, l’adoption, ses propres choix de vie avec humanité et bienveillance, sans vouer l’autre aux gémonies pour la simple raison qu’il a emprunté une route différente.

Citations:

« Qu’est-ce qui pouvait être moins satisfaisant que voler quelque chose à quelqu’un qui possédait tellement qu’il ne remarquait même pas que vous l’aviez pris? » (Page 32).

« C’était comme si on lui enfonçait une lame dans le corps et qu’on la vidait d’un mouvement rapide, ne laissant rien à l’intérieur qu’un souffle d’air glacial. A cet instant, Pearl pénétra dans la cuisine pour se servir à boire et elle passa vivement les bras autour de sa fille, comme si elles étaient au bord d’un précipice, la serrant si longuement et si fort que Pearl demanda finalement: -Maman, tu vas bien? » (Page 142).

« Elena comprit alors qu’elle se fichait de ce que les autres pensaient d’elle. Et dans un sens, ça la rendait dangereuse. » (Page 160).

« En général, tout le monde mérite une seconde chance. Nous faisons tous de temps à autre des choses que nous regrettons. Il faut juste les assumer. » (Page 280).

« Le problème avec les règles, songea-t-il, c’était qu’elles supposaient une bonne et une mauvaise manière de faire les choses. Alors qu’en fait, la plupart du temps, il y avait simplement des manières différentes, dont aucune n’était totalement mauvaise ou totalement bonne, et il n’y avait rien pour vous indiquer de quel côté de la linge de démarcation vous vous trouviez. » (Page 301).

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