Publié dans Passion polar nordique, Suède

Passion polar nordique: Hiver, Mons Kallentoft.

Hiver, premier opus des Quatre Saisons de Mons Kallentoft bien plus sombres que celles du célèbre compositeur italien. Immersion dans un univers de ténèbres, au sens propre comme au figuré…

L’auteur:

téléchargementMons Kallentoft est un journaliste et écrivain suédois né le 15 avril 1968 à Linköping. Il passe son enfance à Ljungsbro, petite vielle située à 15 kilomètres au nord. Le football et le hockey le passionnent plus que les livres, rares dans son milieu familial. Mais quand, âgé de 14 ans, une blessure le contraint à mettre un terme à sa pratique du sport, il découvre la littérature avec Kafka, Orwell et Hemingway.

Il vit actuellement à Stockholm mais voyage beaucoup. Il est l’auteur de deux séries policières, l’une mettant en scène l’inspectrice Malin Fors, dont six titres sur dix ont actuellement été traduits en français, et la seconde, co-écrite avec le journaliste et écrivain suédois Markus Lutteman, consacrée au personnage Zack.

Le roman:

Hiver, Midvinterblod en version originale parue en 2007 en Suède, a été publié en 2009 par les éditions Le Serpent à Plumes, dans la collection « Serpent Noir ». Le style est sobre avec de nombreuses phrases courtes écrites au présent donnant ainsi l’impression de vivre l’histoire en direct. L’omniscience du point de vue narratif, alternant première et troisième personne, en fait un récit vivant. Chaque chapitre est une scénette mettant en scène tel ou tel personnage, tel aspect de l’enquête, dans un style épuré, presqueserpent à plumes télégraphique, donnant un rythme soutenu: « Elle lit et relit l’article sur le meurtre de Bengt Andersson. Rebecka?  Je comprends ce qui s’est passé.  Je ne suis pas si bête.  Les secrets. Les fantômes du passé. Mes mensonges qui refont surface. » (Page 452).

Les thèmes abordés dans ce roman sont assez récurrents dans la littérature policière scandinave, dénonçant un mal de vivre loin de l’image d’Epinal de l’Eden suédois: la solitude, l’indifférence des villes, la détresse humaine, le regard cruel envers les laissés pour compte: « Avant, ils m’évitaient lorsque je me promenais dans la rue. Ils faisaient des détours pour m’éviter. Ils prétendaient que mes vêtements étaient sales, qu’ils puaient la sueur et l’urine(…)Et les enfants ne me laissaient pas tranquille. Ils se moquaient de moi et me martyrisaient, ils ont fait de ma vie un enfer. » (Page 74).

Originalité: les passages en italique symbolisent les pensées et les commentaires du mort à propos de ce qui se passe sur les lieux où son cadavre a été découvert, comme un narrateur qui sait tout et voit tout, donnant ainsi au lecteur un point de vue différent de celui des vivants qui s’activent pour trouver la vérité: le point de vue de la victime qui revient d’entre les morts pour témoigner sauf que les vivants ne peuvent l’entendre => Ambiance surréaliste très inhabituelle dans les polars, surtout scandinaves: « Lorsque j’ai réalisé qu’ils allaient vraiment m’aider à descendre, toute envie de rester la-haut m’a quitté. C’est comme ça que je suis. Je flotte, et puis je me retrouve en bas. Je suis à la fois quelque part et partout. Cet arbre n’est pas un lieu propice au repos, mais peut-être que le repos ne viendra jamais. » (Page 33).

L’intrigue:wintry-2993370_640

Plein cœur de l’hiver. Découverte du corps d’un homme obèse et nu pendu à un chêne. La police se retrouve avec un cadavre non identifié et difficilement identifiable, d’autant que le vent et la neige rendent difficiles les premières constatations: le visage est très abîmé, les dents détruites. La seule certitude est que l’homme est mort des blessures infligées par un couteau avant d’être pendu. Aucune empreinte dans la neige abondante qui entoure l’arbre, aucune traces de lutte. Mystère total!

S’agit-il d’un meurtre rituel? D’une affaire de famille? D’une vengeance? Malin Fors sera contrainte d’explorer le passé pour comprendre les événements auxquels elle se retrouve confrontée mais rien n’est simple dans son métier d’autant que sa vie privée vient parfois interférer dans son enquête.

Le travail de la police: le département des crimes violents de la police de Linkoping est chargé de l’enquête, dirigée par le commissaire Sven Sjoman, qui utilise ses propres méthodes: « réunions en comité restreint, et informer le reste de l’équipe après. Les grandes réunions, comme le font d’autres commissariats, sont selon lui peu efficaces » (Page 38). C’est donc lui qui organise la répartition des tâches entre ses enquêteurs. Dans un souci de vraisemblance, le commissaire leur « suggère » de « suivre également d’autres pistes, de s’intéresser au moindre indice qui pourrait se révéler important. D’innombrables enquêtes piétinent parce que les policiers se mettent eux-mêmes des bâtons dans les roues en partant avec des idées préconçues ou, pis, en s’entichant de leurs propres théories. » (Page 122).

La presse: il est intéressant de voir quelle image l’auteur, lui-même journaliste, donne de la presse représentée par Daniel Hogfeldt qui couvre l’enquête pour le Correspondenten: « Plusieurs de ses vieux collègues sont cyniques et obnubilés par la productivité. Mais pas lui. Il s’agit d’avoir encore un peu de respect pour les gens dont l’histoire et les malheurs sont notre gagne-pain. Un homme nu dans un arbre. Pendu. Du pain bénit pour quelqu’un dont le métier est de remplir un journal et de le vendre. » (Page 37).

Les personnages:

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Pas un héros…

Les nombreux personnages qui évoluent dans ce roman ne sont ni des héros, ni des sur-hommes, mais des gens ordinaires qui font leur métier et vivent leur vie d’être humain, avec leurs joies, leurs peines, leurs déceptions et leurs problèmes. Nous voilà ainsi plongés dans une fiction qui, à n’importe quel moment, pourrait refléter notre réalité, j’ai bien dit « pourrait »…

  • Malin Fors: « faite pour le métier de policier. Si j’avais commis un crime, je n’aimerais pas la savoir à mes trousses, pense Zeke »; problèmes avec l’alcool; vit seule avec sa fille; regard incisif, vigilant; corps athlétique avec une certaine corpulence.
  • Tove: fille de Malin, âgée de 14 ans.
  • « Zeke » Martinsson: policier, équipier de Malin; crâne rasé, cou très long, corps petit et nerveux; 45 ans; yeux gris/vert.
  • Börje Svard: policier.
  • Johan Jakobsson: policier.
  • Sven Sjoman: commissaire de police, supérieur de Zeke et Malin; front plissé, bide énorme; visage gris et sans vie, quelques cheveux blancs; se dégage de lui une aura d’expérience, de maturité et de discipline qui inspire du respect.
  • Peter Liedberd: homme qui a découvert le cadavre, travaille à la boulangerie Karlsson.
  • Daniel Hogfeldt: journaliste, amant occasionnel de Malin.
  • Karin Johannison: médecin légiste et scientifique au laboratoire d’Etat pour la technique criminelle; ressemble à une princesse de la Riviera malgré son bonnet en fourrure.
  • Karim Akbar: réfugié kurde, 37 ans, arrivé en Suède à l’âge de dix ans; chef de la police; s’exprime sans accent.
  • Bengt Andersson: le mort pendu.
  • Rita Santesson: assistante sociale.
  • Gotfrid Karlsson: vieux monsieur qui a connu les parents et la sœur de Bengt.

Les lieux:

Dans toute enquête policière les lieux revêtent une très grande importance, d’une part afin de mieux définir la personnalité des personnages, qu’ils soient criminels ou

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Linkoping

enquêteurs; dis-moi où tu vis, je te dirai qui tu es…D’autre part, dans un souci de reconstitution des événements afin de comprendre ce qui s’est passé et pourquoi. Dans Hiver, Mons Kallentoft ne déroge pas à cette règle, avec l’assurance, pour nous lecteurs non Suédois, d’apprendre à connaître son pays en interne.

Suivons l’auteur et faisons connaissance avec les alentours de Linkoping, cinquième ville suédoise comptant plus de 150 000 habitants: »Ils traversent le quartier de Vreta Kloster. Passent devant des écluses closes, des bassins vides. Des restaurants fermés. Des fenêtres de villas, derrière lesquelles on distingue des silhouettes en train de bouger, des arbres qui poussent en toute tranquillité (…)Sur leur gauche, en contrebas d’un arrêt de bus, s’ouvre un quartier résidentiel. Ils perdent de vue les maisons en descendant une route derrière laquelle s’ouvre le lac Roxen, continuent leur descente en passant devant un petit bois, puis devant un champ. » (Pages 74-75)…

Semblable à nos banlieues, dans des décors ordinaires où chacun de nous peut identifier son quotidien: « Ils habitent une petite maison mitoyenne à Linghem. C’est ce qu’ils avaient les moyens d’acquérir, et Linghem, petite cité dortoir de Linköping, n’est pas si désagréable que ça. C’est une petite ville homogène, abritant essentiellement des classes moyennes. Rien d’extraordinaire mais rien de misérable non plus. » (Page 53).

forest-2964073_640La forêt, omniprésente dans ce pays aux côtes déchiquetées et aux terres percées de très nombreux lacs, appartient, encore aujourd’hui, à l’imaginaire collectif, symbolisant les ténèbres de l’âme humaine, car « on peut se perdre irrémédiablement dans les sous-bois entre les feuilles mortes et les champignons pour faire partie de l’Underground de la forêt. Autre fois,  les gens d’ici croyaient aux trolls, aux elfes et aux gnomes. Ils croyaient qu’ils rôdaient autour des arbres pour attirer les hommes dans la perdition. » (Page 296). Elle apparaît très souvent dans les romans policiers scandinaves.

Hiver: le climat hivernal ne constitue pas un simple élément de décor mais une donnée essentielle pour comprendre le contexte du roman,  : « Sous la fenêtre, dans la lueur des réverbères, l’air paraît s’être mis en glace. Le froid assiège les murs en pierre grise de l’église Saint-Lars, et les branches toutes blanches de l’érable semblent crier grâce depuis longtemps: pitié, pas d’autre nuit par moins 20 degrés, laissez-nous nous effondrer par terre. » (Page 11)…

…les contraintes de l’enquête: »Le vent redouble de violence, transperçant les vêtements de Malin, s’introduisant sous sa peau, dans la chair, atteignant jusqu’aux moindres molécules de sa moelle épinière. »

…les interactions entre les personnages: «  »Le froid a-t-il transformé la neige en glace? Une véritable ère glaciaire s’est installée en l’espace de quelques mois, qui a changé pour toujours la végétation, le paysage et la musique de la forêt(…) -Merde, qu’il fait froid, dit Zeke. Malin a l’impression qu’elle l’a déjà entendu dire ça un bon millier de fois depuis le mois dernier. » (Page 434).

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Hiver est avant tout un polar d’un genre particulier, un polar d’ambiance climatique, tant la présence omniprésente du froid et de la neige semble tout diriger, que ce soit la vie quotidienne des personnages, les décors des paysages, mais aussi les contraintes de l’enquête, tous paramètres dont nous, lecteurs non scandinaves, ne mesurons ni les effets, ni les conséquences. Un complet dépaysement.

Hiver se caractérise par son écriture solide et poétique, la subtilité du ton employé, la complexité de son intrigue. Son excellente connaissance du milieu criminel et policier suédois, sa précision dans les détails, la complexité de son intrigue sont autant d’éléments qui permettent d’affirmer que l’auteur suédois signe ici un très bon polar qui, à n’en pas douter, restera longtemps dans l’esprit de ses lecteurs…

Citations:

« C’est vraiment rare de pouvoir faire ce pour quoi on est vraiment doué. Tu dois regarder droit devant mais ne te fie pas seulement à tes yeux, suis aussi ton instinct. » (Page 21).

« Dans la simplicité et la joie du chant, il n’y a aucune place pour le Mal. Et il faut tenir le Mal en échec, autant que possible. »

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