Publié dans Les grandes affaires criminelles, Non classé

Affaire n° 11: L’auberge rouge ou l’auberge sanglante.

Comment une auberge perdue dans la campagne ardéchoise est devenue le théâtre d’une des affaires criminelles les plus incroyables du 19e siècle, ayant donné lieu à diverses adaptations cinématographiques.

Acte 1 : Le hameau du diable.

Niché sur les hauts plateaux cévenols, à seulement quelques kilomètres de Lanarce, le hameau de Peyrebeilhe est l’un de ces nombreux villages d’Ardèche que les hivers rigoureux tiennent éloignés du monde. Certes, l’existence y est rude et modeste, parfois empreinte de violence, mais rien ne le prédestinait à constituer le décor d’une des plus sombres affaires criminelles du 19e siècle. Également l’une des plus étranges et des plus suspectes, au cours de laquelle la justice va s’acharner sur un couple d’aubergistes dont le tort aurait été de vouloir trop s’enrichir.

Tout commence le 26 octobre 1831 avec la découverte, par Jean-Baptiste et Jean Enjolras, d’un cadavre sur les berges de l’Allier, à une dizaine de kilomètres de Peyrebeilhe. Il s’agit du corps de leur oncle Jean-Antoine Enjolras dont ils étaient sans nouvelles depuis quelques jours. Pour le médecin qui examine le cadavre, l’homme a été victime d’un meurtre certainement commis par un vagabond. Pourtant, on a retrouvé sur le cadavre une bourse contenant la somme de 160 francs. Il ne peut donc être question d’un vol qui aurait mal tourné.l'auberge.jpeg

Jean-Antoine Enjolras a été vu pour la dernière fois le 12 octobre à la foire de Saint-Cirgues-en-Montagne où il a acheté une génisse. Selon plusieurs témoins, ayant perdu la bête sur le chemin du retour, il aurait déclaré passer la nuit à l’auberge de Peyrebeilhe, tenue par un certain Martin. Interrogé, ce dernier déclare ne pas avoir vu Enjolras.

Acte 2 : Une fortune mal acquise ?

Les époux Martin, des paysans pauvres devenus propriétaires et tenanciers de l’auberge de Peyrebeilhe, possédaient, à leur mort, une fortune évaluée à 30 000 francs-or, somme qui correspond à environ 600 000 euros actuels. La cupidité du couple et le fort caractère de Martin, qui le faisait craindre du voisinage, les conduisirent à leur perte. En effet, comment de simples aubergistes ont pu s’enrichir à ce point sinon en détroussant ses clients ? Tel est le postulat de départ d’une enquête bâclée, menée par une justice en proie à des préjugés plus tenaces que la raison. La presse de l’époque s’empara de l’affaire et donna à l’établissement de Martin des surnoms tels que « l’auberge rouge », « l’auberge sanglante », « l’ossuaire » ou « le coupe-gorge ».

Acte 3 : Forcément coupables.

Pourtant, les enquêteurs, aiguillonnés par les rumeurs insidieuses le concernant, ne tardent pas à le considérer comme un coupable potentiel. En effet, l’homme est riche, son auberge étant un établissement très fréquenté. Propriétaire de plusieurs maisons à Peyrebeilhe, sa réussite a toujours suscité de nombreuses jalousies et nourri bien des rancœurs. Le 25 octobre, la veille de la découverte de son cadavre, le juge de paix Etienne Filiat-Duciaux se rend chez Martin pour enquêter sur la disparition d’Enjolras. Le 1er novembre, la police l’arrête en compagnie de son neveu André Martin et de son domestique Jean Rochette, surnommé « Fétiche », malgré leurs protestations d’innocence. Marie Breysse, la femme de Martin, entame alors des démarches afin de les disculper, cherchant à rencontrer certains des témoins, mais elle le fait avec tant de maladresse qu’on la soupçonne d’être la complice de son mari et de ses acolytes. Elle est à son tour incarcérée fin mars 1832.

Pendant ce temps, de nombreux « témoignages » s’accumulent forgés sur fond de ragots et d’histoires de disparitions mystérieuses, de crimes impunis, tous imputés aux Martin que, décidément, on n’apprécie pas beaucoup dans la région. Certains témoignages extravagants circulent : d’aucuns prétendent avoir surpris la femme de Martin en train de faire bouillir des morceaux de cadavres humains dans une marmite, tandis que d’autres affirment avoir croisé, peu après la disparition d’Enjolras, Martin et son domestique transportant un étrange fardeau, sans aucun doute le corps d’une de leurs victimes…images

Acte 4 : Une étrange justice !

Le 18 juin 1833, après plus d’un an d’instruction, les quatre accusés comparaissent devant les Assises de l’Ardèche, à Privas. L’acte d’accusation est accablant : outre l’assassinat d’Enjolras, on leur reproche de nombreux autres meurtres et méfaits commis les années passées dans la région, la justice ayant prêté foi aveuglément aux dépositions des témoins, même les plus fantaisistes, sans vraiment chercher à démêler le faux du vrai.

Le procès est l’occasion de belles envolées lyriques au style convenu, mais la rigueur qu’on est en droit d’attendre d’un procès criminel fait cruellement défaut . En fait, il semble que le principal reproche fait au couple Martin est de s’être enrichi bien plus que n’auraient pu le faire de simples aubergistes. Il devient alors évident que leur fortune provient en partie des sommes dérobées à leurs victimes.

De ces victimes supposées, nulles traces, sinon le cadavre d’Enjolras qui, avant de disparaître, avait déclaré son intention de dormir à Peyrebeilhe. Or, à l’époque des faits, Pierre Martin ne tient plus l’auberge qu’il a revendue l’année passée !! Il s’agit alors de démontrer qu’Enjolras n’est pas allé à l’auberge mais au domicile des Martin. Les accusés se récrient en affirmant qu’ils ne connaissaient pas la victime. Mais un témoin important, Claude Pagès, est pourtant formel : le 25 octobre, il a rencontré Martin et son domestique Rochette qui transportaient un encombrant paquet duquel se dégageait une épouvantable odeur de putréfaction. Seulement voilà : Claude Pagès étant mort peu après, ce sont des proches qui ont communiqué son témoignage à la police… Face aux faiblesses de l’instruction et aux errements du procès, le président du tribunal envisage sérieusement d’acquitter les quatre accusés, d’autant plus que le jour supposé du meurtre d’Enjolras, trois personnes logeant chez les Martin, deux ouvriers agricoles et une couturière, ont affirmé n’avoir rien vu de suspect durant leur séjour.

Acte 5 : Rebondissement et coup de théâtre :

..affirmation sur laquelle ils reviennent, laissant entendre que, finalement, il se serait peut-être bien passé quelque chose de louche ce soir-là à Peyrebeilhe.

Revirement spectaculaire suivi d’un véritable coup de théâtre : un dénommé Laurent Chaze, vagabond alcoolique qui errait dans la région, vient à son tour témoigner : il prétend avoir dormi chez Martin aux côtés d’Enjolras et raconte les faits. Ne pouvant s’acquitter de la somme requise pour passer la nuit dans un lit, il fut mis dehors. Il se serait alors caché dans une remise, aux premières loges pour assister au meurtre. Peut-être que Chaze a réellement vu quelque chose de suspect mais comment en être certain alors qu’il s’exprime en occitan vivaro-alpin, contrairement au français utilisé pendant les audiences ?

La justice ne veut pas en entendre davantage : pour elle et pour les jurés, la culpabilité des époux Martin dans l’assassinat d’ Enjolras ne fait aucun doute et si le jeune neveu est acquitté, les trois autres sont condamnés à mort le 28 juin.

Acte 6 : Faire un exemple.images (1).jpeg

L’implacable justice n’en a toutefois pas terminé avec les coupables : après le rejet de leur pourvoi en cassation et de la demande de grâce auprès du roi Louis-Philippe, et souhaitant faire un exemple dans le but d’édifier une population décidément trop frustre et trop violente, le procureur du roi décide, contrairement à l’usage qui voudrait que l’exécution ait lieu sur la voie publique, devant la prison de Privas, décide que les bois de justice soient dressés sur les lieux même des crimes, à Peyrebeilhe. C’est ainsi que le 2 octobre 1833, Pierre Martin, sa femme Marie Breysse et Jean Rochette sont conduits à leur ancienne auberge en une macabre procession qui dure des heures, sous le regard curieux d’une foule nombreuse massée tout au long du parcours. A midi, les trois criminels sont guillotinés et Peyrebeilhe devient le lieu d’une fête obscène qui durera tard dans la nuit.

Acte 7 : Contexte historique et politique.

Cette sordide affaire doit être replacée dans le contexte très particulier de l’époque. L’année 1831 fut secouée d’une part par la révolte des Canuts à Lyon puis par celle des forêts royales en Ardèche. En effet, le droit du ramassage du bois dont bénéficiait les paysans fut réduit au profit des scieries. En rébellion, des bandes de coupeurs incendièrent et coupèrent le bois de certaines d’entre elles. Ils opéraient la nuit sur un terrain qu’ils connaissaient comme le fond de leurs poches et n’éprouvaient donc aucune difficulté à semer les gendarmes. Très inquiet, le préfet ordonna que l’ordre soit rétabli le plus rapidement possible. Dans ce contexte explosif, il ne pouvait envisager qu’une affaire de crimes aussi sanglants restât impunie.

Le procès des Martin s’inscrit également sur fond de règlement de compte politique. Tout le monde était au courant de leur appartenance au parti des ultra-royalistes, du fait que Pierre était un homme de main de la noblesse locale et que Marie Breysse, son épouse, avait caché un curé réfractaire. Circulait la rumeur selon laquelle il avait exercer une pression, plutôt brutale vu le caractère emporté du personnage, sur les propriétaires de la région afin qu’ils cèdent leurs biens à bas prix aux nobles revenus d’exil depuis peu afin que ces derniers reconstituent leur héritage spolié.téléchargement.jpeg

Dans ce contexte, on comprend aisément la nature de la vindicte populaire à leur encontre et le fait que la justice ait fait disparaître des pièces du dossier. Le procureur ne pouvait que juger sévèrement les accusés malgré les indéniables faiblesses et incohérences de l’instruction. Pour autant, le mystère de la culpabilité ou de l’innocence du couple Martin restera à jamais inexpliqué, à moins que des documents probants remontent à la surface du temps…

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