Publié dans éditions Zulma, guerre, paix, Passion littérature scandinave

Passion littérature scandinave: Ör, Audur Ava Olafsdottir.

Cinquième roman de l’auteure de Rosa Candida et de L’Embellie. Une fable autour du thème de la vie et de la mort, posant la question de l’essentialité. Drôle et émouvant…Une belle lecture pour cet été.

L’auteur:

Audur Ava Olafsdottir est une romancière islandaise née en 1958 à Reykjavik. Elle a fait rosa candidases études d’histoire de l’art à Paris. Elle est professeur d’histoire de l’art à l’université d’Islande; directrice de son Musée,  Audur Ava Olafsdottir est très active dans la promotion de l’art. A ce titre, elle a donné de nombreuses conférences et organise régulièrement des expositions.

Le roman:

Ör, Ör (mot signifiant « cicatrice » en islandais) en version originale éditée en 2016, traduit par Catherine Eyjolfsson, a été publié par les éditions Zulma en 2017. Il est le cinquième roman de l’auteure islandaise. Raconté à la première personne, il se compose de chapitres plus ou moins longs s’enchaînant au fil des pages sans autre transition que des titres souvent insolites, tel que « Le temps est plein de chats morts » ou que « Une cicatrice est une formation dermique anormale là où une plaie ou une lésion s’est refermée. »éditions zulma

Un rythme lent caractérisé par de nombreux passages introspectifs et de scènes minutieusement décrite: « Il enfile des maniques rouges, ouvre le four, tire avec précaution la grille et plonge le thermomètre à sonde dans le gâteau (…) Il verse de la crème dans un bol et branche le batteur. Il me tourne le dos, concentré sur sa tâche. Une fois la crème battue, il rince les pales et les met dans le lave-vaisselle. » (Page 40) =>Comme si le temps avait suspendu son vol afin de s’attarder un infime instant sur la destinée de Jonas, un homme banal qui se rend compte qu’il s’est perdu, noyé dans tout ce qui n’est pas essentiel.

Le style est moins fantaisiste, plus dense, plus essentiel que les romans précédents, tendance sans doute justifiée par le thème grave développé par Ör: la vie/la mort, le souvenir que l’on laisse derrière soi: « Vers la fin de la semaine prochaine, le monde tournera sans moi? Que disent les prévisions météo dans ce monde sans moi? » (Page 77); mais aussi la guerre dans ce qu’elle a de plus absolu, dans cette vision plus cruciale des priorités de survie: « Il devait faire un geste au moment de recevoir une balle. Nous avons rejoué la scène six fois avec des litres de faux sang. Le soir venu, on s’est bien amusés. Tout n’était que bluff alors. Et puis tout est devenu réel et le film ne voulait plus rien dire. » (Page 145).

L’intrigue: islande 2.jpg

Jonas vit seul depuis qu’il s’est séparé de sa femme Gudrun, huit ans plus tôt. Son quotidien se résume à son travail, les irruptions de son voisin Svanur qui ne comprend pas sa femme Aurore, sa fille Nymphéa qui n’est pas sa fille, sa mère Gudrun placée en maison de retraite et son ex-femme Gudrun qui s’inquiète pour lui. Conscient de la vacuité de cette existence qui ne lui apporte plus rien, il décide de se supprimer. Mais comme il ne veut pas infliger la découverte de son cadavre à sa fille, il décide de partir dans un pays en guerre où les chances de disparaître de la surface de la terre sans laisser de trace sont plus probables.

Une fois ses affaires en ordre, il quitte l’Islande avec pour tout bagage une petite caisse à outils et sa perceuse. Arrivé dans le pays qu’il a choisi, il s’installe dans un hôtel qui vient juste de rouvrir ses portes à la faveur d’un armistice signé entre les belligérants depuis peu. Entre ses souvenirs mêlés à des questions existentielles et ses errances dans une ville profondément marquée par les stigmates de la guerre, Jonas prend conscience de la non-légitimité de ses états d’âme comparé à ces gens pour qui chaque jour écoulé est une victoire sur la mort. Sa vison des choses va alors changer du tout au tout.

Les personnages:

Des portraits esquissés finement, comme dans une aquarelle aux couleurs un peu passées, des personnages en quête de leur vérité dans un monde qu’il ne comprennent pas toujours. Le choix de prénoms identiques pour les trois générations de femmes qui gravitent autour de Jonas  symbolise l’impression d’enfermement qu’il ressent, justifiant son besoin d’évasion, de quête de soi…

  • Jonas Ebeneser: narrateur; un frère, divorcé, une fille de 25 ans; a fait une année d’études philosophiques avant de reprendre l’entreprise familiale; a encore tous ses cheveux coiffés en brosse.
  • Gudrun Stella Jonasdottir Snaeland: mère de Jonas, ancien professeur de mathématiques et organiste; vit en maison de retraite; lui rend visite une fois par semaine.
  • Gudrun: ex-femme de Jonas; cheveux roux, teint rosé, taches de rousseur.
  • Gudrun Nymphéa: fille de Jonas; célibataire; spécialiste en biologie marine.
  • Svanur: voisin de Jonas; mécanicien; porte des lunettes à verres épais; ses deux sujets de préoccupation sont les véhicules à moteur et la condition des femmes dans le monde.
  • Fifi: gérant de l’hôtel; jeune homme d’une vingtaine d’années; parle très bien anglais.
  • May: soeur de Fifi avec lequel elle gère l’hôtel qui appartient à leur tante partie en exil; veuve, un enfant.
  • Adam: fils de May.

Les lieux:apocalypse-2570868_640

L’hôtel où Jonas s’est réfugié pour se suicider est situé dans un pays en guerre dont le nom n’est pas révélé, anonymat attestant que la situation de pays dévasté par la guerre n’a malheureusement rien d’exceptionnel. Il est touchant de voir combien les deux jeunes gens qui gèrent l’hôtel, malgré leurs blessures et leurs souffrances, concentrent tous leurs efforts à tenter de se reconstruire une existence qui ait à nouveau un sens: Fifi restaure les mosaïques de la cave; May entreprend avec l’aide de Jonas de menues réparations en vue d’une éventuelle future saison touristique. L’hôtel Silence, ancienne destination touristique appréciée pour ses sites archéologiques et ses bains de boue réputés, est situé au bord de la mer, à une heure de route de l’aéroport.

En conclusion:

Un peu déstabilisée par le style moins fantaisiste de ce cinquième roman, j’ai éprouvé quelques difficultés à pénétrer dans cette histoire, mais au final j’ai été bouleversée par ce récit pudique et profond qui a le mérite de faire réfléchir sur la valeur que l’on donne à la vie humaine avec beaucoup de délicatesse non dénuée de poésie. Comme à son habitude, Zudur Ava Olasfdottir nous propose avec Ör un très beau moment de lecture.

Citations:

paix
Colombe de la paix

« Je suis une forêt pleine de ténèbres et de grands arbres sombres mais qui ne craint pas mes ténèbres trouvera sous mes cyprès des guirlandes de roses. » (Page 83).

« Toujours triste de voir les hommes si peu généreux les uns envers les autres. Il disait: « Quand je serai grand, je consolerai le monde…Parce que le monde souffre tant, parce qu’il faut qu’on en prenne soin… » (Pages 26-27).

« Une grand et impressionnante cicatrice révèle une personne qui a regardé la bête sauvage les yeux dans les yeux, qui a affronté sa propre peur et a triomphé. » (Page 47).

« Les meilleurs moments de ma vie, raconte Svanur, sont ceux où je suis seul avec mon fusil dans la lande, au point du jour, à plat ventre dans mon sac de couchage à attendre que les oiseaux se réveillent. On se tait en observant la croûte de neige. C’est comme être dans le ventre de sa mère. On se sent en sûreté. Pas besoin d’en partir. Pas besoin de naître. » (Page 68).

« Comment dire à cette jeune femme qui a eu tant de mal à survivre avec son petit garçon et son frère, dans un  pays où le lit des rivières est baigné de sang et où des pelotons d’exécution il y a quelques semaines encore coloraient l’eau de rouge, que j’ai fait tout ce chemin pour me supprimer? » (Page 130).

« Je voulais faire des études d’histoire (…)mais depuis que j’ai découvert qu’elle n’est écrite que par des vainqueurs, l’envie m’en est passée. » (Page 141).

 

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2 commentaires sur « Passion littérature scandinave: Ör, Audur Ava Olafsdottir. »

  1. Le thème de cet homme qui aimerait mourir et puis en a honte en voyant tous ceux qui cherchent à vivre… c’est interpellant. Se replacer dans « un tout », sortir « de son trou », oui c’est une découverte!

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