Publié dans inquisition, Italie, Moyen-Age, Passion polar historique, superstition

Passion polar historique: L’élixir des Templiers, Alfredo Colitto.

Je vous invite à vous asseoir à mes côtés dans la merveilleuse machine à remonter le temps mise au point par Alfredo Colitto et à la régler sur l’année 1310 à Bologne…Une histoire aux relents de soufre qui vous séduira assurément…

L’auteur:

téléchargementAlfredo Colitto est un romancier italien né à Campobasso, dans la région de Molise, en 1958.Il est également le traducteur italien de Don Winslow et de Joe R. Lansdale. Il vit à Bologne où il enseigne l’écriture créative. Primé par plusieurs prix littéraires, il est connu en Italie pour ses romans historiques traduits en sept langues et publiés dans une vingtaine de pays. L’élixir des Templiers est le premier à paraître en français. Il a également participé à l’élaboration de recueils de nouvelles.

Le roman:

L’élixir des TempliersCuore di ferro dans la version originale parue en 2009 aux éditions téléchargement.pngPiemme, a été publié par les éditions L’Archipel en 2012. Il est raconté à la troisième personne, au passé, d’un point de vue omniscient . Le style est vivant et très agréable à lire, utilisant un vocabulaire accessible. Les phrases relativement courtes, bien construites, impriment un rythme souvent haletant au récit.

Thèmes: l’intrigue de ce roman est construite autour de trois axes:le procès des

alchimie symbole
Symbole de l’alchimie

Templiers, Sophia, la déesse de la Sagesse et l’Alchimie, l’auteur étant très au fait des connaissances de l’époque, aussi bien concernant les ouvrages: « Mondino s’était même procuré une copie du Lober Aneguemis, traduction latine d’un manuscrit arabe, que l’on considérait comme le livre traitant de la face obscure de l’alchimie. » (Page 25)…que les accessoires utilisés: « L’objet était moins élaboré que les alambics habituels à serpentins, mais il semblait fonctionnel. -C’est un alquitara, expliqua l’alchimiste en remarquant son intérêt. » (Page 122)… »Dans l’alchimie, l’avancée scientifique est le reflet de l’avancée intérieure. Un alchimiste qui ne perfectionne pas ses qualités personnelle aura beau appliquer des formules et des processus expliqués dans les livres, il n’obtiendra aucun résultat. » (Page 287).

Reconstitution historiqueL’élixir des templiers, outre son aspect ésotérique, propose au lecteur une reconstitution historique très réaliste de la société dans laquelle Mondino  exerce son activité de médecin et les autres personnages évoluent, que ce soit d’un point de vue politique, religieux et scientifique, montrant combien la politique étaittempliers intrinsèquement liée aux questions religieuses, suscitant un intérêt supplémentaire pour cette histoire déjà fascinante. L’action se situe en 1310, en pleine chasse aux Templiers ordonnée par le roi de France Philippe le Bel, avec un impact direct sur le récit: « Des procès sont en cours contre votre ordre, le grand maître de Molay est en prison et risque de finir sur le bûcher, l’Inquisition vous recherche. Il suffirait que je crie pour que vous ayez tous les sbires de la ville à vos trousses. » (Page 30). A cela s’ajoute l’attitude intransigeante et obscurantiste de l’Eglise face à la science: « Mais je dois me cacher à cause de l’Eglise qui

inquisition
Inquisition

s’oppose aux progrès de la science et ne perd pas une occasion d’interférer. » (Page 38)… », Alfredo Colitto attestant ainsi combien Mondino marche sur des œufs, pris entre l’exercice de la médecine et de la chirurgie dans le but de soulager ses patients et de sauver des vies: « Accuser en public l’Eglise de prévarication et d’orgueil mal placé est le meilleur moyen de s’attirer des ennuis. » (Page 103).

A ce contexte religieux déjà bien complexe s’ajoute la situation politique de Bologne, déchirée entre deux factions: « Ce n’était un mystère pour personne que Mondino se rangeait, d’un point de vue politique, du côté des Lambertazzi: c’était un gibelin, favorable au gouvernement de l’empereur et opposé à celui du pape. Ses convictions lui avaient coûté l’exil et il n’avait pu rentrer à Bologne que moyennant le paiement d’une amende considérable. » (Page 39)…et les tentatives de l’Eglise pour prendre la direction de la ville: « Bologne ne retrouverait jamais les fastes du siècle passé tant que les Bolonais continueraient à se laisser déchirer par les rivalités entre guelfes et gibelins, respectivement dirigés par les familles Geremei et Lambertazzi. Mais la ville n’était pas non plus disposée à céder sans lutter à la domination que l’Eglise voulait imposer à la commune. » (Page 69).

La médecine en 1310: nos préjugés d’hommes modernes, aux techniques évoluées, nous font oublier combien le parcours de nos aïeux pour y parvenir fut semé d’embûches, mais aussi combien le Moyen-Age ne fut pas toujours une période sombre et arriérée. Ainsi, Mondino de Liuzzi, médecin, professeur et chercheur, s’appuie-t-il sur les travaux de Galien, célèbre médecin grec ayant vécu au IIe siècle après J.C., et Avicenne, philosophe et médecin persan du XIe siècle, tout en poursuivant ses propres expérimentations en vue d’éditer un traité d’anatomie.

L’intrigue: 

bologne
Bologne

Dans le contexte d’une Europe soumise au démantèlement dramatique de l’ordre des Templiers, un des leurs se rend à Bologne à la recherche de l’élixir de longue vie. Retrouvé mort la cage thoracique ouverte et le cœur transmuté en fer, par un élève de Mondino, Gerardo, ce dernier emmène le cadavre chez son maître afin que l’Inquisition ne mette pas la main dessus.

Pourquoi l’assassin avait-il tué de cette façon? Qu’espérait-il ainsi accomplir ou démontrer? Chacun mû par une motivation propre, Gerardo et Mondino décident d’unir leurs forces afin de démasquer le tueur diabolique et le secret alchimique qui se dissimule derrière ses agissements mystérieux. dans le même temps, Guillaume de Trèves arrive à Bologne en quête d’un « secret détenu par les alchimistes arabes, bien avant la naissance du Christ, et qui provenait probablement des Indes lointaines. Il s’agissait de ce que les savants européens appelaient l' »élixir de longue vie », une poudre sèche capable de prolonger indéfiniment la vie et de guérir toutes les blessures et toutes les maladies du corps. » (Pages 83-84).

L’enquête menée par Mondino et son disciple s’avère bien plus dangereuse que les deux hommes ne s’y attendaient: au risque de finir  sa carrière dans les geôles de l’Inquisition, Mondino doit retrouver le coupable pour se disculper et déjouer les manœuvres de ceux qui ont juré sa perte. Dès lors, une folle course contre la montre nous entraîne dans les rues de la Bologne médiévale, dans une intrigue retorse, construite avec beaucoup de vraisemblance et de finesse, jusque dans les méandres des agissements inquisitoriaux, exploitant à bon escient  le contexte de rivalité entre l’Eglise et la Commune.

Les personnages:

abbaye bologne
Abbaye

L’élixir des Templiers propose une galerie de personnages hauts en couleur, chacun incarnant un pan de la société médiévale, de la sorcière au mendiant, en passant par le moine et le tavernier; des personnages jouant chacun un rôle propre à faire avancer l’intrigue, ou tout du moins à rendre vivant ce tableau historique.

  • Mondino de Liuzzi: chirurgien, médecin, professeur de médecine; veuf, père de trois fils; la quarantaine, paraît plus jeune que son âge, grand, mince, allure athlétique, yeux d’un vert intense, large front; caractère ombrageux et déterminé, caduceus-2029254__340parfois entêté, prêt à tous les sacrifices pour la pratique de son art: « Tout ce que tu ne parviens pas à expliquer t’attire, et ton esprit n’est pas en repos tant que tu n’as pas trouvé une réponse satisfaisante » (Page 87).
  • Francesco Salimbene, allias Gerardo de Castelbretone: étudiant en médecine; moine confiant et un peu naïf; mais son personnage évoluera au cours de cette histoire et deviendra plus aguerri.
  • Angelo de Piczano: moine templier, première victime.
  • Remigio Sensi: riche banquier, prête de l’argent aux Templiers réfugiés à Bologne; âgé, cheveux rares, regard avide, nez écrasé, ventre proéminent.
  • Hugues de Narbonne: templier français, ancien commandant lors du siège de Saint-Jean d’Acre, responsable des vaisseaux templiers et de leur cargaison; cheveux gris, grand, robuste, tête carrée, bouche cruelle, yeux bleus au regard intelligent; caractère opportuniste, habitué à commander et à être obéi aveuglément.
  • Uberto de Rimini: moine dominicain, inquisiteur s’occupant du procès des Templiers; intransigeant et tenace; mince et petit, totalement chauve, yeux noirs légèrement rapprochés.
  • Guido Arlotti: prêtre défroqué, homme de main de l’inquisiteur; cheveux courts et châtains, silhouette trapue, bras musculeux.
  • Fiamma: fille adoptive de Remigio âgée de 19 ans; yeux noirs, cheveux blonds, cicatrice barrant le côté gauche de son visage; jeune fille instruite qui s’occupe des comptes de son père.
  • Liuzzo di Liuzzi: oncle de Mondino; excellent médecin, de nature prudente, ne courant aucun risque, sens du politique.
  • Guillaume de Trèves: templier ayant combattu en Terre Sainte.
  • Rinaldo de Concorenzzo: archevêque de Ravenne; chargé par le pape du procès des templiers de l’Italie septentrionale.
  • Adia: sorcière arabe convertie; peau ambrée, voix rauque; femme intelligente, instruite, courageuse; apparaît comme l’antithèse de Fiamma.

Les lieux:

La ville de Bologne, principal théâtre des étranges événements de ce récit, apparaît en filigrane tout au long des prospections menées par Mondino et Gerardo: les rues et les places qu’ils traversent, les bâtisses et monuments, autant d’indices semés sur notre route afin de rendre la cité bien plus vivante qu’un simple décor: « Il était sorti à l’aube de l’école de médecine pour se consacrer à la recherche d’un nouveau logement. Il avait naturellement changé de quartier et opté pour la zone de porta Stiera, et plus

piazza grande
Piazza Grande

précisément le Borgo del Rondone, non loin de l’église Santi Naborra e Felice »… »La rue était malodorante, comme toutes les rues étroites de la ville, jonchées d’immondices et d’excréments, en dépit de la vigilance des ministériaux de contrée, censés dénoncer ceux qu’ils prenaient en flagrant délit d’abandon de déchets. » =>Certes, ces indications ne servent de rien à nous lecteurs modernes, mais elles créent tout un monde qui, l’espace d’un instant, crée l’illusion que nous aussi arpentons ces rues médiévales à la poursuite d’un secret mystérieux…

La maison de Mondino: minutieusement décrite, elle est un lieu majeur dans cette histoire, témoin muet de conversations, de conflits et d’événements participant activement à l’évolution de l’intrigue. « dans la maison de famille des Liuzzi, située dans une rue perpendiculaire à la Via San Vitale, la lumière grise de l’après-midi et l’odeur de terre humide de la cour entraient par la fenêtre ouverte. » (Page 67).

En conclusion:

Pourquoi j’ai voulu lire ce roman: première raison, j’adore les polars historiques; seconde raison, la période, 1310, et le lieu, Bologne; mais ce qui m’a définitivement séduite, c’est le rapport avec l’alchimie…J’avoue que ce polar est largement à la hauteur de mes attentes.

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Four alchimique

Le +: grâce à une documentation précise, la reconstitution très fine de l’époque à travers les vêtements, la vie quotidienne, les règles inhérentes soit à la religion, soit à la gestion laïque de la Commune, forme un tableau très vivant dans lequel les personnages évoluent de manière tout à fait fluide, sans jamais peser: « Mondino poussa la cruche de vin et le bol de noix, approcha la lampe et déroula le parchemin sur la table. Il s’agissait d’une petite feuille de qualité supérieure, douce et sans taches, provenant de la partie interne de la peau de l’animal. » (Page 142).

Le ++: les  scènes d’action élaborées avec soin, les rebondissements ancrés dans l’intrigue et le contexte confèrent à L’élixir des Templiers un rythme soutenu, grâce auquel le lecteur ne s’ennuie jamais: « Le Templier se pencha pour ramasser l’arme et s’écarta promptement, évitant l’assaut du second homme qui s’était rué sur lui, mais se retrouva à brasser de l’air de ses grands bras. Gerardo décocha un coup de pied qui le toucha à la tête et l’envoya rejoindre son compère. » (Page 92).

Le ++: j’ai également beaucoup apprécié l’intelligence des dialogues, notamment entre l’inquisiteur et le médecin, reprenant les croyances et superstitions de l’époque, ainsi que les réflexions personnelles de Mondino concernant la médecine et l’anatomie telles qu’elles étaient pratiquées au XIVe siècle, apportant un éclairage intéressant sans pour autant ennuyer le lecteur moderne: « Et si les artères et les veines étaient reliées par des vaisseaux aussi fins que des cheveux, si petits que l’on ne pouvait les déceler à l’œil nu? Et si ces vaisseaux permettaient d’obturer une ou deux veines sans pour autant interrompre la circulation du sang dans le reste du corps? » (Page 242).

Une lecture que je recommande à tous les amoureux des intrigues bien ficelées, des polars historiques bien construits et des mystères ésotériques…

Citations:

« Je sais parfaitement qui vous êtes. Celui qui a corrompu l’art de la médecine en introduisant la pratique de la dissection des corps humains, contrevenant ainsi à une bulle pontificale. Il n’est pas étonnant que vous fassiez preuve de tant d’insolence envers ceux qui diffusent la parole du Christ. » (Page 35)

« Le seul moyen d’empêcher la renaissance de l’hérésie était de l’éradiquer, quels que fussent les efforts à fournir. On commettrait des erreurs, c(était certain. Des innocents finiraient sur le bûcher, mais leur âme serait sauvée parce qu’ils seraient morts pour la gloire de l’Eglise. » (Page 48).

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« Je ne te demande pas de renoncer à tes principes. D’ailleurs, je ne le demanderai à personne: que reste-t-il d’un homme à qui on enlève ce en quoi il croit? » (Page 102).

« Dieu nous parle en mettant sur notre chemin les épreuves que nous avons à affronter (…)Ce sont parfois des obstacles destinés à tremper notre caractère. Parfois des bonheurs, petits ou grands, dont nous ne devons pas nous enorgueillir. D’autres fois encore, il nous fait rencontrer les bonnes personnes au bon moment. » (Page 164)

« Le temps est un élément que nous devons utiliser, pas subir, déclara-t-elle. Sans quoi, il devient une cage. » (Page 284).

 

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