Publié dans adultère, Paris, Passion thriller

Passion thriller: Thérèse Raquin, Emile Zola.

Un roman sombre, cruel, bien dans la veine des thrillers modernes, une plume tout à la fois acerbe et élégante. Le portrait sans concession de deux êtres livrés pieds et poings liés à leurs passions…

L’auteur:

Emile Zola est un journaliste et romancier français né le 2 avril 1840 à Paris où il est mort le 29 septembre 1902. Il est considéré comme le fondateur de l’école littéraire du naturalisme, suite logique du réalisme, mouvement qui consiste à décrire la réalité le zola.jpegplus précisément possible, sans omettre ni ses aspects immoraux, ni ses aspects vulgaires, dans le but de démontrer que le milieu dans lequel naît et vit le personnage influence notablement son comportement, justifiant en cela son intérêt particulier pour les classes sociales défavorisées, le petit peuple. Comme un entomologiste avec les insectes, le romancier étudie ses personnages à la loupe selon la méthode des sciences humaines et sociales utilisée en médecine par Claude Bernard.

Zola est l’un des romanciers français les plus populaires, traduits et commentés au monde. Il est principalement connu pour son cycle littéraire Les Rougon-Macquart ou histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire. Nombre de ses romans ont été adaptés au cinéma.

Le roman:

Thérèse Raquin, publié en 1867, bien avant le cycle des Rouquon-Macquart commencé en 1871, le troisième roman de Zola, le fera connaître du grand public. Quelques années plus tard, en 1873, il en tirera une pièce de théâtre qui obtiendra un certain succès. Le roman, jugé pornographique, est très mal accueilli par la critique, notamment par le journaliste Louis Ulbach qui publie dans Le Figaro un article virulent intitulé « La littérature putride ». Dans la préface de la seconde édition, Zola se justifie en ces termes: « Dans Thérèse Raquin, j’ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères. Là est le livre entier. J’ai choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair. Thérèse et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus. J’ai cherché à suivre pas à pas dans ces brutes le travail sourd des passions, les poussées de l’instinct, les détraquements cérébraux survenus à la suite d’une crise nerveuse (…)On commence, j’espère, à comprendre que mon but a été un but scientifique (…)étant donné un homme puissant et une femme inassouvie, chercher en eux la bête, ne voir même que la bête, les jeter dans un drame violent, et noter scrupuleusement les sensations et les actes de ces êtres. J’ai simplement fait sur deux corps vivants le travail analytique que les chirurgiens font sur des cadavres. »

thérèse raquin film
Affiche d’une des adaptations cinématographiques

Le style: bien que Zola soit avant tout un journaliste, on peut souligner la richesse de sa plume, utilisant de nombreux adjectifs et adverbes: « Une fois, il resta jusqu’au matin sous un pont, par une pluie battante; là, accroupi, glacé, n’osant se relever pour remonter sur le quai, il regarda, pendant près de six heures, couler l’eau sale dans l’ombre blanchâtre… » (Page 146); sa musicalité: « …les vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les marchandises de reflets verdâtres; au-delà, derrière les étalages, les boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans lesquels s’agitent des formes bizarres. » (Page 15) et le sens de la description, sa capacité à restituer une atmosphère particulière en quelques mots, comme dans le passage suivant, qui ont fait sa notoriété: « Les bonnets neufs, d’un blanc éclatant, faisaient des taches crues sur le papier bleu dont les planches étaient garnies. Et, accrochées le long d’une tringle, les chaussettes de couleur mettaient des notes sombres dans l’effacement blafard et vague de la mousseline. » (Page 18)… »Ils s’attablèrent sur une sorte de terrasse en planches, dans une gargote puant la graisse et le vin. La maison était pleine de cris, de chansons, de bruits de vaisselle. » (Page 91)

Le roman étant en lui-même une étude physiologique de tempéraments, il comporte peu de dialogues et de scènes d’action, mais de nombreux passages construits comme un compte-rendu médical, ce qui lui confère une certaine sécheresse et un manque de rythme qui pourraient rebuter le lecteur moderne. Cela dit, la puissance de l’évocation et la tension dramatique compensent cet inconvénient: « Thérèse n’avait pas faim; seulement elle était lasse et inquiète. Elle ignorait les projets de Laurent, ses jambes tremblaient sous elle d’anxiété. »

L’intrigue:

vieux paris 1Thérèse, orpheline, est élevée par la sœur de son père, elle-même veuve et mère d’un garçon à la santé fragile, Camille. Arrivés à l’âge adulte, les deux cousins se marient. Aux côtés de leur mère/tante, ils vivent une vie sans éclat à la campagne. Mais très vite le jeune homme se lasse et rêve de travailler dans une grande administration parisienne. Madame Raquin acquiert alors une boutique et un logement situés dans le passage du Pont-Neuf. Les deux femmes ouvrent une mercerie tandis que Camille se fait embaucher dans l’administration des chemins de fer d’Orléans.

Tout pourrait aller pour le mieux si un jour Camille ne présentait à sa famille son collègue Laurent, un ancien camarade d’école, peintre raté, vivant chichement dans une mansarde. Peu à peu, le jeune homme devient un habitué de la maison Raquin. Il peint le portrait de Camille, prend ses repas en famille et…devient l’amant de Thérèse, frustrée par sa vie conjugale bien plate et sans passion. Laurent et Thérèse, unis par leur rêve d’une vie de paresse et d’insouciance, trouvent le mari bien encombrant.

Un dimanche, lors d’une promenade en barque, ils le poussent par-dessus bord et le noient, faisant passer leur forfait pour un regrettable accident. Quelques mois, plus tard, les deux amants maudits se marient. Commence alors une descente aux enfers bien pire que la mort…barque

Les personnages:

Dans ce roman de jeunesse, Zola cultive déjà l’art du portrait, mêlant aspects physique et moral

  • Thérèse Raquin: cousine et épouse de Camille; front bas et sec, profil grave et pâle, nez long, étroit, effilé, lèvres minces, menton court et nerveux, yeux noirs, Thérèse n’est pas une beauté; née à Oran d’une mère « indigène » d’une grande beauté; beaucoup de sang-froid, n’exprime jamais aucun sentiment, ni positif, ni négatif; en apparence dévouée et silencieuse, d’une froideur indifférente sous laquelle couvent les braises d’une nature sanguine.
  • Madame Raquin: mère de Camille, tante de Thérèse; la soixantaine; visage gras et placide; ancienne mercière de Vernon, veuve, vivant de ses rentes.
  • Camille Raquin: fils unique de madame Raquin; petit, chétif, d’allure languissante, cheveux d’un blond fade, barbe rare, visage couvert de taches de rousseur; de santé fragile, surcouvé par sa mère; esprit inquiet, tourmenté; férocement égoïste.
  • Michaud: ancien commissaire de police, ami de madame Raquin; face blafarde de vieillard tombé en enfance.
  • Olivier: fils de Michaud; grand garçon de trente ans, sec et maigre, marié et père de famille; travaille à la Préfecture de police.
  • Suzanne: épouse d’Olivier; petite femme lente et maladive; pâle, yeux vagues, lèvres blanches, visage mou.
  • Grivet: collègue de Camille, premier commis; visage étroit, yeux ronds, lèvres minces.
  • Laurent: ancien camarade de classe et collègue de Camille; grand, fort, visage frais, front bas, rude chevelure noire, joues pleines, lèvres rouges, cou large et court; d’une beauté sanguine; opportuniste et égoïste, paresseux avec des envies de jouissances faciles et durables.

Les lieux:

Le sens de la description dont Emile Zola fait preuve dans ses romans n’est plus à corroborer, que ce soit pour ses personnages ou pour les décors dans lesquels ils évoluent. Ceux-ci participent en propre à l’intrigue, comme si les êtres qui y vivent se trouvaient stigmatisés, marqués jusque dans leur chair par ses caractéristiques.images

Un lieu = un personnage…Un décor sombre, à l’atmosphère délétère ne peut que cacher des passions sourdes, violentes, irrépressibles. Ainsi la boutique dans laquelle Thérèse passe ses jours: « …se trouvait une boutique dont les boiseries d’un vert bouteille suaient l’humidité par toutes leurs fentes…Pendant le jour, le regard ne pouvait distinguer que l’étalage, dans un clair-obscur adouci…Le soir, lorsque la lampe était allumée, on voyait l’intérieur de la boutique. Elle était plus longue que profonde; à l’un des bouts se trouvait un petit comptoir; à l’autre bout, un escalier en forme de vis menait aux chambres du premier étage. Contre les murs étaient plaquées des vitrines, des armoires, des rangées de cartons verts; quatre chaises et une table complétaient le mobilier. La pièce paraissait nue, glaciale; les marchandises, empaquetées, serrées dans des coins, ne traînaient pas çà et là avec leur joyeux tapage de couleurs. » (Pages 17-19).

Quant au logement, situé au-dessus de la boutique, il revêt l’apparence d’un modeste intérieur petit-bourgeois: « L’escalier donnait dans une salle à manger qui servait en même temps de salon. A gauche était un poêle de faïence dans une niche; en face, se dressait un buffet; puis des chaises se rangeaient le long des murs, une table ronde, tout ouverte, occupait le milieu de la pièce. Au fond, derrière une cloison vitrée, se trouvait une cuisine noire. De chaque côté de la salle à manger, il y avait une chambre à coucher. » (Page 20).

On retrouve dans ce roman particulièrement ténébreux, pessimiste, l’ambiance des romans gothiques qui ont fleuri tout au long des 18e et 19e siècles: « Au bout le la rue Guénégaud, lorsqu’on vient des quais, on trouve le passage de Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de longs et deux de large, au plus; il est pavé de dalles jaunâtres, usées, descellées, suant toujours une humidité âcre; le vitrage qui le couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse. » (Page 15).

Ambiance: 

L’existence de Thérèse, une existence convenue, étriquée, sans joie ni peine, passée entre un mari souffreteux et une sa tante/belle-mère âgée ne vivant que pour son fils, ressemble à un tombeau: « Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille ne s’absenta pas une seule fois de son bureau; sa mère et sa femme sortirent à peine de la boutique. Thérèse, vivant dans une ombre humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s' »tendre devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et chaque matin la même journée vide. » (Page 35). => Le décor est planté. Maintenant, que la tragédie commence !!

En conclusion:

Un des atouts de ce roman réside dans la psychologie des personnages, autant dans les portraits individuels que dans les contrastes qui les opposent, comme si Zola définissait ses personnages non pas seulement par leurs propres caractéristiques mais aussi par rapport aux autres personnages, les mettant en valeur ou, au contraire, les dévaluant. Ainsi, le contraste entre l’égoïsme grossier des « amis » de la maison Raquin et la douleur sincère et déchirante de la mère de Camille montre qu’elle semble être la seule capable d’éprouver des sentiments authentiques,

Contraste entre Camille et Laurent est également très parlant: l’un petit, chétif, maladif; l’autre fort comme un bœuf, grand, d’une beauté sanguine, l’un se caractérisant parce qu’il incarne l’antithèse de l’autre. J’ai beaucoup apprécié la façon dont l’auteur ébauche peu à peu la psychologie des protagonistes principaux, victimes non pas de l’environnement dans lequel ils ont grandi, ni de la conjoncture sociale, mais de leurs instincts qu’ils ne savent pas dominer.

Il dissèque avec un soin presque scientifique les motivations et les passions qui les conduiront au crime: « Pour lui, Thérèse, il est vrai, était laide, et il ne l’aimait pas; mais, en somme, elle ne lui coûterait rien; les femmes qu’il achetait à bas prix n’étaient, certes, ni plus belles ni plus aimées. L’économie lui conseillait déjà de prendre la femme de son ami…en admettant que Camille découvrît tout et se fâchât, il l’assommerait d’un coup de poing, s’il faisait le méchant. La question, de tous les côtés, se présentait à Laurent facile et engageante. » (Page 52).vieux paris

Thérèse et l’évolution de son personnage. Au début, avant de connaître Laurent « Thérèse repoussait les livres avec impatience. Elle préférait demeurer oisive, les yeux fixes, la pensée flottante et perdue. Elle gardait d’ailleurs une humeur égale et facile: toute sa volonté tendait à faire de son être un instrument passif, d’une complaisance et d’une abnégation suprêmes. » (Page 34). Ensuite, alors qu’elle se vautre dans l’adultère: « D’ailleurs, elle n’exagérait pas ses effets, elle jouait son ancien personnage, sans éveiller l’attention par une brusquerie plus grande. Pour elle, elle trouvait une volupté amère à tromper Camille et madame Raquin…elle savait qu’elle faisait mal, et il lui prenait des envies féroces de se lever de table et d’embrasser Laurent à pleine bouche, pour montrer à son mari et à sa tante qu’elle n’était pas une bête et qu’elle avait un amant. » (Page 67).

Dans la bibliographie de Zola, ce roman peu ou mal connu, digne des grands thrillers de notre temps, est à redécouvrir. Frissons garantis…

Citations:

« Elle revint rayonnante à Vernon, elle dit qu’elle avait trouvé une perle, un trou délicieux, en plein Paris. Peu à peu, au bout de quelques jours, dans ses causeries du soir, la boutique humide et obscure du passage devint un palais, elle la revoyait, au fond de ses souvenirs, commode, large, tranquille. » (Page 31).

« Tu ne saurais croire, reprenait-elle, combien ils m’ont rendue mauvaise. Ils ont fait de moi une hypocrite et une menteuse…Ils m’ont étouffée dans leur douceur bourgeoise, et je ne m’explique par comment il y a encore du sang dans mes veines. » (Page 59).

« Elle avait mené une vie d’affection et de douceur, et, à ses heures dernières, lorsqu’elle allait emporter dans la tombe le croyance aux bonheurs calmes de l’existence, une voix lui criait que tout est mensonge et que tout est crime. Le voile qui se déchirait lui montrait, au-delà des amours et des amitiés qu’elle avait cru voir, un spectacle effroyable de sang et de honte. » (Page 227).

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5 commentaires sur « Passion thriller: Thérèse Raquin, Emile Zola. »

  1. Je l’ai lu adolescente et j’avais été enthousiasmée. Il se trouvait dans la bibliothèque de romans comme bien d’autres classiques. Je n’ai pas vu le film. J’aime Zola comme Balzac, et bien d’autres. J’aimais lire. En conclusion, il va falloir que j’aille aller le prendre dans toute l’oeuvre de Zola que j’ai téléchargée. Chez moi pas de place, je dois trier alors que j’achète encore du livre papier 😉 Je ne peux pas faire autrement. Les brochés d’occasion sont très bien pour cela. 🙂

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