Publié dans Interviews exclusives, roman historique, roman policier

Interview de Jean-Christophe Portes pour sa série de polars historiques consacrée à Victor Dauterive.

Vous êtes nombreux désormais à connaître Jean-Christophe Portes, l’auteur de la série de polars historiques dont le personnage principal est Victor Dauterive, jeune gendarme œuvrant dans le Paris de la révolution. Jean-Christophe nous dévoile ici, avec beaucoup de gentillesse, son parcours, quelques-unes des ficelles de ses romans ainsi que son avis sur le métier d’écrivain. Je le remercie pour les réponses détaillées et intéressantes que je vous laisse découvrir…

1)Pouvez-vous évoquer rapidement votre parcours scolaire ?

J’ai eu un bac littéraire A1. Ensuite j’ai réussi le concours de l’ENSA (École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs), dans la section cinéma-vidéo-animation. J’ai ensuite fait mon service national à l’ECPA, l’ancien cinéma des armées.

2)Et votre parcours professionnel ?

À la suite de mon service militaire, j’ai travaillé dans une petite société d’audiovisuel d’entreprise, puis j’ai commencé une carrière de caméraman pour les chaînes du câble, Paris Première et RTL-9. J’ai ensuite été JRI (journaliste reporter d’images) pour les informations de M6, RTL-TVI et France 3, puis j’ai peu à peu abandonné la caméra pour réaliser des sujets plus longs : d’abord pour des magazines comme Reportages (TF1) puis Envoyé Spécial (France 2) ou Capital (M6). Ensuite j’ai réalisé une vingtaine de documentaires de 52’ ou 90’ pour la télévision, essentiellement France 5 et France 3.

3)Quelle place occupe la lecture dans votre quotidien ?

La lecture occupe une place très importante dans mon quotidien, je crois qu’il ne s’est pas passé une journée sans que je lise au moins une page de n’importe quel livre. J’ai toujours un roman en cours et je n’ai jamais connu de « panne de lecture », si un genre me déplaît, je prends autre chose. Si je suis en trop-plein de fiction, je prends un essai. Le livre est une des plus belles inventions au monde et pour moi le meilleur des compagnons.

4)Quelles sont vos influences littéraires ? Quel auteur en particulier vous a donné envie d’écrire ?

Aucun auteur ne m’a donné envie d’écrire en particulier, mes influences sont multiples. Avec le recul, elles sont essentiellement françaises et classiques : Zola, Flaubert, Molière, Racine, Labiche, Jules Verne, Dumas, Simenon, Maupassant. J’ai beaucoup lu Tintin (jusqu’à connaître les albums par cœur) et les classiques de Enid Blyton (le club des Cinq, etc…). Une des collections que j’ai dévorées le plus était « J’ai lu leur aventure », des récits d’aventure et historiques. Par la suite j’ai découvert la littérature russe (enfin une partie) avec Dostoievski, Tolstoï et Tourgueniev.

5)L’écriture de romans est-elle une vocation ?

Je ne sais pas si c’est une vocation. Ce qui est sûr, c’est que j’ai toujours écrit. Quand j’avais une douzaine d’années, j’ai rédigé une sorte de nouvelle qui était un mélange entre Tolkien et « Un conscrit de 1813 » de Erckmann-Chatrian. Je l’avais reliée et illustrée. Ensuite, j’ai écrit trois ébauches de romans avant l’âge de 20 ans. Au moment de mon service militaire, j’avais du temps et j’ai écrit 4 scénarios de long-métrage. J’en avais envoyé un au réalisateur Jacques Deray, qui m’avait répondu deux ans plus tard pour m’encourager : il n’aimait pas l’histoire mais avait apprécié le rythme. Par la suite, j’étais très occupé par mon métier de journaliste et réalisateur, et j’ai laissé de côté mon envie d’écrire de la fiction, mais je crois qu’elle est toujours restée en moi, et qu’elle est finalement ressortie naturellement.

6)Comment et à quel moment vous est venue l’idée d’écrire des polars historiques ?

Je n’ai pas réfléchi particulièrement à un genre ou à un autre au moment de me lancer : c’était tout simplement le type de livres que j’aimais lire à ce moment-là (donc au début des années 2000). Mes lectures du moment étant Anne Perry et Van Gulik (les enquêtes du juge Ti), j’ai donc commencé de cette façon.

7)Et pourquoi des polars historiques ?

D’abord, j’ai toujours été un passionné d’Histoire, ce qui est assez logique quand on est journaliste : c’est bien de connaître le passé pour raconter le présent (de la même façon qu’il est utile de savoir ce qui existe à l’étranger pour raconter le local). L’autre chose, c’est que dans mes lectures, il y a toujours eu du polar : Simenon, mais aussi dévoré Agatha Christie et Maurice Leblanc. Et Alexandre Dumas qui est l’un des précurseurs du genre. Le polar historique permet de plonger le lecteur dans un passé recréé et de redécouvrir la grande Histoire et sa face cachée, avec un vrai plaisir de lecture.

8)La série consacrée à Victor Dauterive se situe pendant la Révolution Française. Pourquoi avoir choisi cette période ?

Comme souvent, les choses viennent au fil du temps. En fait, le premier roman que j’ai fini était un polar historique qui se déroulait à la fin du Directoire, au moment de l’arrivée au pouvoir de Bonaparte. Ce livre a fait l’objet d’une douzaine de ré-écritures et remaniements mais au bout du compte, il n’a jamais été publié. Cela m’a pris une dizaine d’année mais j’en ai tiré des enseignements essentiels. J’ai compris que la Révolution était une époque formidable (pour la fiction), car à la fois universellement connue, mais dont les détails sont le plus souvent méconnus. Il s’est passé une infinité de choses dans un temps très court. Cette période met en avant des enjeux universels : la quête de liberté, de pouvoir, la lutte pour un idéal. Ses acteurs sont connus de tous : La Fayette, Louis XVI, Olympe de Gouges, Robespierre… Elle regorge d’événements à la fois dramatiques et imprévus, donc un décor de rêve pour un thriller. On oublie que 4 ans séparent la prise de la Bastille de la chute du roi. Entre les deux, c’est une succession de coups de théâtre et de rebondissements. J’ai imaginé une série qui traverserait la Révolution au plus près, en exploitant au maximum les événements aujourd’hui laissés de côté car trop complexes, et en montrant aussi à quel point cela a été un enchaînement dramatique de faits, qui ont mené à la Terreur. Avec Dauterive, on lit entre les lignes de l’histoire écrite, on entre dans les interstices.

9)Vos romans sont extrêmement bien documentés. Comment procédez-vous pour réunir la documentation requise ? Combien de temps consacrez-vous à cette étape ?

Je commence en effet à avoir une documentation importante, car mes premières recherches datent du début des années 2000. Au fil du temps elle s’est un peu étoffée, dans trois grandes directions. D’abord les sommes historiques sur la Révolution : les livres de Furet et Richet, Soboul, les Girondins de Lamartine, le Louis XVI de Jean-Christian Petitfils, le Robespierre de Jean Massin et Jean-Clément Martin, que je relis régulièrement. Ensuite il y a les biographies ou mémoires sur d’autres personnages moins centraux : Olympe de Gouges, Madame Élisabeth, Barras, Governeur Morris, Mme Campan, Vidocq, mais aussi les livres de Mercier et de Restif de la Bretonne. Il y a d’autres livres plus précis sur les « archives du corps », sur l’histoire des messageries, de la gendarmerie, que j’utilise de façon plus ponctuelle. Je peux citer également les ouvrages de Arlette Farge ou ceux, très importants, de Olivier Blanc qui a beaucoup traité de la corruption et de l’espionnage sous la terreur. Enfin, il m’arrive aussi de lire certains mémoires peu connus qui sont en libre accès sur Internet (de mémoire, j’ai découvert le récit d’un peintre qui avait fréquenté l’atelier de David et qui fourmille d’anecdotes). Il y a enfin la documentation officielle, par exemple les compte-rendu de l’Assemblée Nationale. Je me documente un peu tout le temps, surtout au moment de préparer le plan d’un futur livre. Mais la vraie chose importante est de bien noter, et de savoir où retrouver tel ou tel détail au moment de l’écriture.

10)Comment construisez-vous vos intrigues ? Partez-vous de l’aspect historique ou polar ?

Pour chaque livre j’ai l’ébauche d’un plan en tête. Une fois qu’il est bien en place, avec le début, le développement et la fin, je suis capable d’écrire l’histoire sur une page. Si ça tient, je continue en respectant une sorte de charte. Chaque livre se construit toujours sur trois axes : une histoire criminelle ou d’espionnage, qui se résout dans les dernières lignes du livre. Cette intrigue doit être rattachée à un événement historique clé de la période. Enfin l’intrigue doit apporter une évolution personnelle de Dauterive et de son entourage. Je pense qu’un bon polar historique doit d’abord être un polar ou un thriller, et que l’aspect historique ne vient qu’en deuxième, comme un décor.

11)Combien vous est nécessaire pour écrire un épisode de la série?

Il me faut environ 6 mois si je ne compte pas les interruptions et temps de repos (laisser reposer le texte avant relecture, intervalles entre envoi et Bat). Si je les inclus ce serait plutôt 9 ou 10 mois.

12)Victor Dauterive est votre personnage principal. Comment l’avez-vous créé ? Vous êtes-vous inspiré d’éléments réels ou est-il totalement fictif ?

Dauterive est un personnage totalement fictionnel. Il est cependant assez proche de certains personnages qui ont réellement existé, à savoir toute une classe de la petite aristocratie qui se sentait proche des idées des philosophes. Un grand nombre de révolutionnaires étaient dans ce cas, que ce soit Bonaparte, Robespierre ou Davout. J’ai pensé qu’un noble qui renonce à la particule par amour des idées réformatrices était assez symbolique de la période. Il est à la fois de l’ancien monde et du nouveau, et c’est plus intéressant car plus la Révolution avance, plus il sera confronté à des choix. C’est donc parfait pour un héros de roman. Enfin j’ai fait en sorte qu’il ait une vraie raison de plonger dans les secrets de l’époque : il est enquêteur, au service des puissants – il est en danger, donc doit absolument résoudre les énigmes s’il veut survivre. Il n’assiste jamais aux événements par hasard, mais parce que son destin l’y a conduit, et il est acteur et pas seulement spectateur, ce qui est je pense essentiel pour le lecteur.

13)Vos romans comportent de nombreux personnages historiques, certains très célèbres. N’est-ce pas compliqué d’évoquer des personnages très célèbres ? Quelle marge de manœuvre cela vous laisse-t-il ?

La présence de personnages célèbres dans une telle série est absolument indispensable à mon avis. Les lecteurs me disent souvent qu’ils sont ravis de retrouver Marie-Antoinette, Robespierre, etc… (de la même façon qu’ils me demandent systématiquement si le fond historique est réel – et je réponds toujours : oui !). Ce que j’essaye d’éviter pour les personnages historiques, c’est de faire — pardon du terme — du « name dropping ». Il faut que l’irruption dans le récit de ces personnages célèbres soit réellement justifiée. Sinon je pense que ce serait détestable. Ensuite, il faut faire attention à respecter leur caractère, leur temporalité, leur façon de parler. C’est très facile car plus ils sont connus, plus on a de matière pour se renseigner. Je n’ai jamais été gêné ou bloqué, car j’essaye de coller à l’Histoire documentée. Pour prendre un exemple, j’ai eu un immense plaisir à retracer la fuite du roi et son arrestation à Varennes en collant heure par heure à la vraie chronologie, et en retranscrivant les dialogues tels que les témoins les ont relatés.

14)Je voudrais m’attarder quelques instants sur le personnage de Joseph. Pourquoi l’avoir créé ? Est-ce un personnage symbolique ?

Je fais des plans avant d’écrire (sur une dizaine de pages en général), donc à la fois rigoureux, mais qui laissent la place aussi à la narration. Il arrive donc que des personnages prennent une direction imprévue, mais aussi que d’autres « apparaissent » et s’imposent. Au départ, Joseph était un petit mendiant qui au début devait garder le cheval de Dauterive, il n’avait même pas de nom et ne devait pas réapparaître. Et tandis que j’écrivais, je me suis aperçu que Dauterive était touché par lui, parce qu’il lui rappelait sa propre enfance malheureuse. Il le chassait puis à la fin le gardait à son service. Ça c’est fait sans moi ! Il est symbolique parce qu’il représente la dureté de l’époque. Ensuite c’est un miroir de l’enfance de Victor : tous les deux ont été maltraités, d’une certaine manière, et les temps extraordinaires qu’ils vivent leurs offrent une autre chance. Ce personnage humanise Victor, il lui donne des responsabilités, il devient presque comme son fils adoptif. Il renvoie aux rapports de Dauterive avec son père et avec La Fayette. Comment Dauterive va faire, maintenant qu’il est responsable de quelqu’un ? Bref, Joseph n’est pas près de disparaître de la série !

15)La série consacrée à Victor Dauterive comporte quatre épisodes. Les deux premiers mêlent l’intrigue policière aux événements historiques. Mais dans le troisième, « La disparue de Saint-Maur », l’intrigue policière cède le pas à l’Histoire. Est-ce un choix délibéré de votre part ?

Il y a toujours les trois volets parallèles : l’intrigue criminelle, l’événement historique, et l’évolution des personnages. Ensuite, ce cadre est libre et je n’aime pas l’idée de garder toujours le même schéma. Dans la « Disparue de Saint-Maur », Olympe mène une enquête criminelle contre l’avis de Victor, qui estime cela trop dangereux pour elle (à juste titre d’ailleurs). C’est une sorte de galop d’essai : il comprend à la fin qu’une femme peut aussi mener des investigations, et il ne l’oubliera pas dans les épisodes suivants.

16)Dans le quatrième, « L’espion des Tuileries », plus d’enquête policière à proprement parler. Cela devient-il plus compliqué pour vous d’intégrer une intrigue policière à l’intrigue historique ?

Ce n’est pas compliqué, j’essaye juste de faire évoluer la narration. Dans le cinquième tome, il y aura deux enquêtes menées de front, qui sont vraiment des enquêtes policières avec de l’investigation : découverte d’indices, enquête en tiroir. La première enquête sera résolue vers la troisième partie du livre, l’autre enquête est reliée à une affaire historique et se termine à la toute fin. Je n’ai pas envie de me lasser ni de lasser le lecteur !

17)Sans dévoiler vos secrets, pouvez-vous nous dire s’il y aura un cinquième opus ?

Je crois avoir déjà répondu à cette question ! En fait je voudrais sortir ce tome 5 assez rapidement, car je publie mon premier polar contemporain chez Le Masque/JC Lattès au mois de mars, et je serai occupé avec pas mal de promotion, je compte donc ne pas prendre trop de retard pour pouvoir le publier aussi en 2019. Pour l’instant, le plan est presque fini, il y aura encore un bon mois de documentation, je commencerai l’écriture en février pour la terminer en juin.

18)J’aimerais en savoir un peu plus sur vous en tant qu’écrivain. Comment se déroule une journée de travail-type ? Un endroit particulier où vous écrivez ? Un moment ?

J’ai des journées très banales, les journées sont toujours divisées en deux. Soit je suis en écriture, et donc le matin j’essaye de faire au moins 5 pages par jour. Ensuite l’après-midi il y a toujours d’autre type de travail : correction, relecture. Il m’arrive souvent de travailler le soir si je vois que j’ai pris du retard. Ce mode de vie est très pénible pour l’entourage, si on ne fait pas attention, c’est tout le temps, même en vacances.

19)Pensez-vous que le romancier ait un rôle à jouer ? Si oui, lequel ?

Le rôle du romancier est de distraire et de faire rêver, pourquoi pas de faire réfléchir un peu. Si j’arrive à ces trois choses-là, ce sera déjà extraordinaire ! Ensuite, je pense que les grands romanciers, Hugo, Camus, Shakespeare, sont là pour élever nos âmes et nous faire grandir. Ces grands auteurs nous apportent une chose essentielle à mon avis, qui est la liberté de pensée, l’ouverture aux autres, la réflexion sur le monde.

20)En tant qu’auteur de romans historiques, que pensez-vous de la Mémoire ou des mémoires ?

C’est une vaste question. La mémoire est une grande et belle chose, mais je vois avec l’Histoire, justement, qu’elle est souvent manipulée ou tronquée. Elle est à la fois fidèle et trompeuse. On sait par exemple que l’Histoire est réécrite par les vainqueurs. L’exemple le plus frappant, c’est évidemment Robespierre, qui a été traîné dans la boue… par ses assassins, lesquels étaient ses amis de la veille, et étaient à la fois plus violents et corrompus. Il faut donc revenir sur ces témoignages et les prendre avec des pincettes en les confrontant avec d’autres points de vue… histoire de remplir un peu les vides et de comprendre les éventuels non-dits.

21)Votre calvaire va bientôt prendre fin (sourires), voici ma dernière question : si vous deviez emporter cinq œuvres littéraires sur une île déserte, quels seraient-ils ?

La question la plus dure était pour la fin ! Peut-être que je prendrais un recueil de Molière, l’anthologie de la poésie de Pompidou, la Bible et un recueil de Shakespeare. Je sais ça fait quatre mais comme ce sont des recueils, je triche un peu quand même !

Pour en savoir plus ici et ici

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5 commentaires sur « Interview de Jean-Christophe Portes pour sa série de polars historiques consacrée à Victor Dauterive. »

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