Publié dans éditions City, énigmes historiques, Passion polar historique

Passion polar historique: La disparue de Saint-Maur, Jean-Christophe Portes.

Troisième volet des aventures du gendarme Victor Dauterive: une jeune femme disparue sans laisser de traces, tandis que La Fayette lui confie à nouveau une délicate mission. Une passionnante enquête en perspective…

L’auteur:

téléchargementJean-Christophe Portes est un journaliste, réalisateur et écrivain français né à Rueil-Malmaison le 21 mars 1966. Il a fait ses études à l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs. Il travaille pour les principales chaînes de télévision françaises pour lesquelles il a réalisé plus d’une trentaine de documentaires d’investigation, de société ou d’histoire. Afin de mieux le connaître, je vous invite à lire l’interview qu’il nous a accordée en tout début d’année 2019 ici

Le roman:

La disparue de Saint-Maur a été publié par les éditions City en 2017. ce troisième volettéléchargement des enquêtes de Victor Dauterive présente une réécriture romanesque mais tout à fait crédible des événements de l’hiver 1791, selon un éclairage certes pas inédit mais qui mérite réflexion: le duc d’Orléans, cousin du roi Louis XVI, l’un des hommes les plus puissants du royaume, serait le maître d’oeuvre occulte de la révolution: « l’émeute du 14 juillet avait commencé dans les jardins de son Palais-Royal; les hommes de main de son parti avaient été vus dans la foule lorsqu’elle avait envahi Versailles pour ramener le roi et sa famille à Paris en octobre 1789. » (Page 146).

palais-royal
Palais-Royal

Les faits et l’ambiance politique qui règne dans Paris sont méthodiquement et clairement exposés. La plume de Jean-Christophe Portes est très agréable à lire, dans un style fluide, au vocabulaire riche et choisi sans être rébarbatif et aux phrases bien tournées.

Le sens de la description est une des qualités notables de l’auteur: « Un arbre se dressait dans le lointain, à une demi-lieue. Posté au sommet d’une colline, il jetait ses branchages tordus vers le ciel, triste vigie contre un firmament plus triste encore. On aurait dit un personnage d’épouvante, bras et cheveux dressés, guettant les voyageurs. » (Page 185).

L’intrigue:

Depuis une semaine, la jeune Anne-Louise de Ferrières a disparu: aucun mot, aucune trace, aucune raison apparente de partir. Néanmoins, quelques détails sont intrigants: comme cela lui arrivait souvent, elle est partie le matin à cheval mais, à l’heure du dîner à 6h30, elle n’était toujours pas de retour alors que son cheval se trouvait à l’écurie soigneusement étrillé. Pourquoi personne dans le village où vit la famille Ferrières ne semble être au courant de la disparition de la jeune fille?

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Eglise de Saint-Maur

Pourquoi la baronne de Ferrières congédie-t-elle Victor?  Pourquoi le baron semble-t-il indifférent à la disparition de sa fille? Quels secrets honteux cache la famille? Auraient-ils un rapport avec la mort de leur fils unique survenue trois ans plus tôt? Ou avec une affaire d’enlèvement quelques années auparavant? Fortement intrigué, Victor se lance sur la piste d’Anne-Louise, rencontrant sur sa route maints obstacles et dangers.

Mais La Fayette lui confie une mission: mener une enquête sur Petion, principal adversaire du marquis pour l’élection à la mairie de Paris, trouver ses points faibles, s’il est corruptible. Alors que Victor continue ses investigations, estimant que la mission confiée par son mentor pouvait attendre, il est subitement dessaisi de l’affaire. Comment parviendra-t-il à savoir le fin mot de cette histoire et à prouver que la jeune femme a été assassinée?

Les lieux:

manoirDans cette enquête, construite comme un roman à énigme, les endroits dans lesquels se sont déroulés les faits principaux revêtent une importance particulière et, dès lors, bénéficie d’une description soignée, de façon à les restituer tels qu’ils étaient à l’époque des faits: « saint-Maur était un bourg de quelques dizaines de maisons, certaines en pierre assez cossues. Au-delà, on devinait un grand parc arboré puis une plaine qui descendait en pente douce vers ce qui lui parut la boucle d’une rivière… » (Page 16).

La demeure seigneuriale de la famille de Ferrières, Le Mesnil, « cernée d’un mur en grosses pierres …était en outre défendue par un fossé et par endroits d’une haie vive (…)Le logis était formé d’un vaste pavillon d’un étage où s’appuyait une grosse tour. De part et d’autre s’allongeaient les dépendances, l’une servant d’écurie. Le toit trop moussu du pavillon principal, les carreaux de verre remplacés par du papier huilé, les herbes folles en bas du mur, tout indiquait non pas la misère, mais une certaine gêne. » (Pages 19-20)

L’intérieur du manoir n’est guère plus resplendissant que les extérieurs: « Après l’entré carrelée de tomettes brunes, il fallait emprunter un très vieil escalier à vis, dont les marches s’étaient peu à peu creusées au fil du temps. Au premier étage s’ouvrait un couloir long d’une douzaine de toises, percé de hautes fenêtres, où régnait un froid violent.

La chambre d’Anne-Louise: « la pièce, très haute de plafond, était dotée d’énormes solives en chêne et d’une cheminée en pierre blanche qui ne semblait pas servir. Les murs écaillés étaient peints à la chaux comme ceux d’une cellule monacale. » (Page 45) =>Certes, il est évident que la famille Ferrières ne nage pas dans l’opulence mais l’ambiance pesante qui émane de ces lieux laisse penser à Victor que les membres de la famille lui cachent des choses: « Ses bottes résonnaient sur le plancher de chêne. Il n’y avait aucun bruit en bas. Il eut la sensation que toute la maison guettait ses allées et venues. » (Page 46)… »Plus il y revenait, plus il voyait le manoir autrement. Il n’était pas triste par avarice ou parce qu’on y étouffait sous la morale. C’était la peur qui y régnait, la violence et les secrets malsains. » (Page 149).révolution 2

Le contexte social et politique, toile de fond de l’intrigue.

Victor Dauterive doit mener son enquête dans un contexte politique pour le moins orageux, ce qui rend ses investigations parfois difficiles à mener. En effet, depuis l’arrestation du roi à Varennes l’été précédent, les aristocrates en exil se sont multipliés, notamment les officiers de certains régiments, laissant les soldats livrés à eux-mêmes;  rassemblés en Allemagne, ils menacent d’envahir le royaume et de délivrer le roi et sa famille, tenus pratiquement prisonniers au palais des Tuileries. D’un autre côté, le peuple parisien constate dans son quotidien que la Révolution n’a en rien amélioré ses conditions de survie, bien au contraire: par exemple le prix du sucre, dont la France est à l’poque le premier producteur mondial, a triplé.

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Marquis de La Fayette

Dans le même temps, les différentes factions politiques s’affrontent, non dans le but de défendre le peuple mais dans celui de s’imposer et de prendre les rênes du royaume. Les députés vivent dans la terreur que les émigrés reviennent en France avec une armée autrichienne, ce qui aurait pour conséquence désastreuse de stopper net la révolution et de faire un grand bond en arrière.

Situation que résume le marquis de La Fayette, revenu à Paris incognito: « Les émigrés continuaient à grossir leur armée, à la frontière. A Paris, perturbateurs et anarchistes semaient la haine et la division. Il n’était plus possible de fermer les yeux: lui seul pouvait encore sauver le trône ». » (Page 159) =>Mais la reine déteste le marquis…

Contexte religieux: à cela s’ajoute « la constitution civile du clergé qui avait déchiré la France en deux partis, celui des prêtres assermentés et celui des réfractaires, ou non-jureurs. Nombre d’églises ou de bâtiments cultuels, vendus comme biens nationaux, avaient été détruits ou transformés en édifices laïcs, parfois en entrepôts. » (Page 133).

En conclusion:

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Louis-Philippe d’Orléans, cousin de Louis XVI

Le +: l’objectivité avec laquelle l’auteur met en scène les protagonistes de la Révolution, d’un côté les représentants de l’Ancien Régime, de l’autre ceux du monde nouveau en pleine mutation, chacun avec ses arguments. La manière habile dont l’enquête policière est enchâssée dans le contexte politique et social de l’époque, prétexte à soulever des questions intemporelles, telle que la liberté des peuples, le droit pour tous de disposer de sa vie, l’accès pour tous à des conditions de vie décentes…

Comme dans les précédentes enquêtes du désormais célèbre gendarme, la reconstitution historique, que ce soit la vie quotidienne, les nombreuses conditions climatiques qui entravent Victor dans ses recherches, l’organisation de la toute nouvelle gendarmerie, la justice et les conflits politiques, donne au roman une vie, un rythme, une dimension particulièrement riches. Un voyage dans le temps captivant, des rencontres intéressantes, des aventures palpitantes. Un moment de lecture rare…L’affaire de l’homme à l’escarpin L’affaire des corps sans tête

Citations:

olympes de gouges
Olympe de Gouges

« Elle a lu je ne sais quoi, elle s’est enflammée, elle s’est laissé prendre à ces idées. Mais la vie, Monsieur, ce ne sont pas ces divagations de rimailleurs. La vie n’est pas un rêve! Quand on rêve trop, la vie n’est jamais assez belle. Non, la vie n’est pas un rêve! » (Page 54).
« Je n’ai reçu mes titres de noblesse qu’à l’âge de trente ans, mais rien n’y faisait. Plus je m’élevais, plus ils me méprisaient. Ils venaient à mes fêtes, ils buvaient mon champagne mais je savais ce qu’ils disaient de moi quand j’avais le dos tourné. » (Page 118).

« Mais quand donc pourrons-nous, nous, les femmes, décider de notre propre sort? Quand pourrons-nous quitter notre mari s’il nous bat? Quand donc cessera-t-on de nous interdire le divorce, au motif qu’il serait sacrilège, et qu’il rompt les liens sacrés du mariage? Est-il sacrilège de vouloir vivre sa vie? Est-il sacré de vivre sous le joug d’un mari ou d’un père, de subir l’injustice et de devoir se tire toute sa vie durant? » (Page 137).

« La guerre est bonne pour les officiers militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui spéculent sur ces sortes d’événements. Elle est bonne pour les ministres, elle est bonne pour la cour, elle est bonne pour le pouvoir exécutif dont elle augmente l’autorité. » (Page 178).
« Marquises, duchesses, bourgeoises, femmes de notaire ou de laboureur, elles se débarrassaient du nourrisson à peine né. Les premières pour préserver leur vie sociale (et parce que les maris voulaient reprendre au plus vite leurs droits sur elles); les autres parce qu’elles étaient trop pauvres pour arrêter de travailler ne serait-ce qu’un mois. » (Pages 389-390)

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