Publié dans empreintes digitales, enquête criminelle, Histoire de la police, justice, préfecture de police

Histoire de la police: les sommiers judiciaires, ancêtres des fichiers de police.

Dans les Histoires Extraordinaires d’Edgar Allan Poe, le détective Dupin est ami de « G…, le préfet de police », personnage inspiré d’Henri Gisquet qui occupa ce poste délicat d’octobre 1831 à septembre 1836. Dans ses Mémoires, écrits en 1840, il décrit le premier grand fichier de police en France.

A cette époque, il existait, à la préfecture de police, un  bureau où l’on composait une collection, remontant à près de 120 ans, de tous les arrêts et jugements portant condamnation afflictive et infamante, peines moins lourdes que le peine capitale, ou correctionnelle, rendus par les cours royales et les tribunaux de France. Afin qu’il n’y ait aucune lacune dans ce recueil, les ministres avaient soin de transmettre au préfet de police le bordereau des peines appliquées annuellement dans le royaume. Les bordereaux devaient mentionner les nom, prénom, lieu de naissance, domicile, âge et signalement des individus condamnés. Ils y joignaient également la liste de ceux traduits en justice sous la prévention d’un crime ou d’un délit caractérisé, même s’ils ont été acquittés. Toutes les indications propres à permettre de les identifier étaient ajoutées.

préfecture de police
Préfecture de police de Paris

L’utilité de cette collection, appelée « les sommiers judiciaires » et contenant plus de 500 000 noms, ne se démentit jamais, car elle seule permettait aux enquêteurs de trouver les renseignements relatifs aux antécédents d’un accusé traduit en justice: plus cet accusé commettait de mauvaises actions, plus il avait intérêt à cacher son identité en prenant un faux nom et en utilisant de faux papiers. Heureusement, ces ruses étaient déjouées grâce à l’infaillible exactitude de ces « sommiers ».

Quoi de plus ordinaire que de voir un certain prévenu qui, devant ses juges, ne croyant pas possible d’être reconnu malgré ses métamorphoses successives, soutient hardiment qu’il n’a rien à voir avec les faits qu’on lui reproche et s’enferre dans une histoire à dormir debout?

Quoi de plus ordinaire que d’entendre le président du tribunal lui dire à peu près ce qui suit: « Accusé, vous prétendez que votre nom est Nicolas Lebrun, que vous êtes né à tel endroit dans la Corrèze, que vous avez trente-deux ans, que vous exercez la profession de cordonnier, et que jamais on n’a eu de reproches à vous faire; cependant, nous trouvons jointe à votre dossier une note qui nous paraît mériter plus de confiance que vos déclarations; elle nous apprend que vous vous nommez François Dupont, que vous êtes âgé de trente-cinq ans, que vos parents habitent la commune de… département de … où vous êtes né; que vous avez successivement exercé les métiers de maçon, de jardinier, de cuisinier, de portefaix, etc; que vous avez paru sous le nom de Pierre Dubois, le 10 décembre 1818, comme prévenu de vol, devant le tribunal de Limoges, qui vous a condamné à deux ans de prison. Vous avez subi cette peine dans la maison d’arrêt de… images (1)Ensuite, le 15 mars 1822, on vous arrêta auprès de Niort, sous une prévention de complicité dans l’exécution d’un vol à main armée; vous parûtes à ce sujet devant les Assises de la Cour Royale de…sous le nom de Jacques-Guillaume Patou. On vous acquitta faute de preuves suffisantes. Six mois plus tard, vous eûtes un nouveau démêlé avec la justice: la Cour Royale de Bordeaux vous condamna à cinq ans de réclusion pour vol qualifié; on vous connaissait à cette époque sous le pseudonyme de Jules Gaillard. On vous a vu encore figurer sur les bancs de la Cour d’Assises de Dijon en 1829, et devant la police correctionnelle de Paris le 19 juin 1831, où vous avez subi de nouvelles condamnations sous d’autres noms d’emprunt. Si vous niez l’exactitude de ces renseignements, nous aurons un moyen simple de constater votre identité, car, pendant que vous subissiez une détention à …, l’on s’est aperçu que vous portiez au côté gauche une tache violette, ayant la forme d’une feuille de chêne; de plus, voua avez reçu, dans une querelle avec d’autres détenus, un coup de couteau qui vous a blessé au bras droit, et dont l’empreinte existe encore à trois pouces de l’épaule. »

Comment le plus endurci des criminels ne se verrait pas accablé par la désespérante précision de ces énonciations, et comment, en l’absence de ces fameux « sommiers judiciaires » la justice aurait-elle pu être au courant des antécédents de l’accusé? Combien de malfaiteurs échapperaient à l’application des peines dans le cas de récidives si ce précieux document n’existait pas ??!!

En pratique, tous les individus mis à la disposition du procureur du roi à Paris étaient aussitôt l’objet de recherches dans les « sommiers judiciaires », et qu’une note explicative et confidentielle était ajoutée aux dossiers de tous ceux qui avaient des précédents. Jusqu’en 1833, quatorze employés, chargés de ce travail, avaient peine à s’en acquitter tant la tâche était complexe: car les « sommiers judiciaires » n’étaient rien d’autres que 400 gros registres dans lesquels on ajoutait successivement, à la suite les unes des autres, toutes les notes qui parvenaient à ce bureau sans aucune méthode de classement.images.jpg

Comment retrouver, dans ces 400 registres, les détails relatifs à tel ou tel individu? Afin d’optimiser ce recueil et de ne pas perdre de nombreuses heures en recherches fastidieuses, on avait établi un répertoire dans lequel étaient inscrits par ordre alphabétique les 500 000 noms des gens concernés, avec des numéros de renvoi indiquant les registres et les pages où se trouvaient les notes relatives à chacun d’entre eux. Néanmoins, ce répertoire, composé de feuilles volantes afin d’en intercaler de nouvelles plus aisément, était devenu lui-même difficile à consulter et embarrassant, remplissant à lui seul quarante caisses de bois !!!

Un seul exemple va vous faire dresser les cheveux sur la tête. Plus de 40 000 noms commençaient par la lettre B; près de 10 000 par les deux lettres BA; plus de 3 000 noms propres étaient identiques, et 1000 avaient le même prénom; il fallait donc parcourir une trentaine de grandes pages sur lesquelles on ne voyait que des « Martin »; il en était de même pour de nombreux autres, tels que les Dubois, les Dupuis, les Lebrun, les Legrand, etc…Bref, on comprend aisément que les malheureux quatorze employés aient éprouvé des difficultés à s’acquitter correctement de leur tâche, d’autant que les matériaux augmentaient annuellement d’une manière exponentielle.sommiers judiciaires

Mais grâce à Henri Gisquet, ce travail de fourmi est devenu plus simple, assuré par seulement deux personnes. Tous les registres et le répertoire furent soigneusement dépouillés et remplacés par de petites feuilles de carton léger, qui, sous l’appellation de bulletins, contenaient chacune tout ce qui concernait un même individu. Les dits bulletins furent ensuite rangés dans des rayons par ordre alphabétique, de manière à rendre les recherches plus aisées.

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4 commentaires sur « Histoire de la police: les sommiers judiciaires, ancêtres des fichiers de police. »

  1. Bonjour !

    Puis-je insérer un lien sur mon blog pour joindre votre article ?

    Voici la brève description de mon blog et son adresse.

    Vieux bouquiniste amoureux des livres

    Livres à vendre / lundi, août 6th, 2018

    Bouquiniste passionné pensionné il me reste beaucoup de livres à libérer, je vais les partager avec vous.

    Curieux de ces nouvelles techniques je crée ce blog. Je me lance alors que son apparence n’est pas parfaite. Beaucoup me reste à apprendre sur le plan de la forme mais pas à pas je pourrai vous satisfaire.

    Quant au fond je vous décrirais au mieux les ouvrages libérés.

    Je vous soumettrai un lien pour mon catalogue de vente constamment modifié. Je compte aussi mettre certains ouvrages aux enchères.

    Je souhaite vous parler de livres neufs que j’aurais aimés, d’histoires de et du livre, de reliure, d’anecdotes, citer certains articles.

    Et bien d’autres choses vous l’aurez compris ce blog est consacré au livre dans tous ses états

    http://bit.ly/2Awbcjn

    Cordialement
    Louis MALFATTI

    J'aime

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