Publié dans Belle-Epoque, infanticide, Les grandes affaires criminelles, maternité, Paris

Affaire n° 15: L’ogresse de la Goutte-d’Or.

Premier profil de la série à évoquer les crimes d’une femme infanticide: deux procès, batailles d’experts, vindicte populaire sont les ingrédients de cette affaire peu banale, qui, à l’époque, a connu un énorme retentissement.

Acte 1 : Qui est Jeanne Weber ?

Qui est cette femme, connue comme la plus célèbre tueuse d’enfants en série ? Née le 7 octobre 1874 à Kérity, petit village situé à côté de Paimpol, dans les Côtes du Nord ( aujourd’hui les Côtes d’Armor), son père est pêcheur et sa mère est ménagère. Elle est l’aînée de leurs cinq enfants. La famille est pauvre et Jeanne n’a jamais fréquenté l’école. Afin d’avoir une bouche de moins à nourrir, ses parents l’envoient à Paris en 1888 avec 25 francs en poche, les économies de tout un hiver de pêche.images

Une fois arrivée à Paris, elle exerce différents petits métiers, notamment bonne d’enfants chez un architecte domicilié rue de Clichy . C’est à cette époque qu’elle rencontre son futur mari, Jean Weber, un enfant du quartier avec ses trois frères Charles, Pierre et Léon. Ils se marient le 2 juin 1894 à la mairie du 18ème arrondissement. Jean est cocher et Jeanne domestique. C’est une petite femme aux manières un peu rustres, pratiquement illettrée mais elle semble bien s’entendre avec sa belle-famille.

Acte 2 : Fatalité ?

Le 4 novembre 1894, elle met au monde leur premier enfant, Marcel Jean. Malheureusement, le bébé décède trois mois plus tard pour des raisons inconnues. Un second fils, Marcel Charles, voit le jour le 9 janvier 1898. Deux ans plus tard, le 3 janvier 1900, Jeanne accouche d’une fille prénommée Juliette, mais l’enfant décède un an plus tard d’une pneumonie.

C’est à cette époque que le couple s’installe au 8 bis passage de la Goutte d’Or. Jean travaille désormais comme camionneur tandis que son épouse effectue de menus travaux. Elle est taciturne et montre un certain penchant pour la bouteille. Pour se faire un peu d’argent, elle garde volontiers les enfants du voisinage ou ceux de ses belles-sœurs.images (1).jpg

Ainsi, le 25 décembre 1902, elle s’occupe de la petite Lucie, fille d’un veuf domicilié rue Robert. Quand il rentre chez lui, en début d’après-midi, sa fille est au plus mal. Le décès est constaté à 16 heures. Cause : pneumonie aiguë. Quelques mois plus tard, en 1903, Jeanne est chez les Poyata, une famille de laitiers dans le quartier de Clignancourt, dont elle garde Marcelle âgée de trois ans. A nouveau, la petite fille est retrouvée sans vie dans les bras de Jeanne, sans doute décédée d’une pneumonie. Quelques jours plus tard, elle tente de s’en prendre au garçon de la famille, Jacques, âgé de quatre ans, mais le petit garçon prend peur et s’enfuit.

Acte 3 : Escalade meurtrière.

Curieusement, la vie reprend son cours. Selon les témoignages des voisins et de la famille, Jeanne tient très bien sa maison. En mars 1905, la jeune femme est à nouveau enceinte. Mais la fatalité semble s’acharner sur les enfants dont elle s’occupe. Le 2 mars, Georgette, la fille de Pierre et Blanche Weber, âgée de 18 mois, meurt dans ses bras. Diagnostic médical : convulsions. Le 11 mars, c’est leur seconde fille Suzanne, âgée de presque trois ans, qui décède dans les bras de sa tante. Le 26 mars, cette fois c’est la petite fille de Léon et Marie Weber, âgée de sept mois, qui décède en présence de Jeanne. Le 29 mars, c’est son propre fils, Marcel Charles, âgée de sept ans, qui meurt.

Cette série de morts suspectes commence à semer le doute dans les esprits. D’autant qu’on se souvient qu’à chaque fois, Jeanne envoie les personnes présentes hors de la maison sous des prétextes divers. On se souvient également qu’à chaque fois on a retrouvé Jeanne serrant les petits cadavres fortement contre elle. On se remémore aussi son état d’excitation inhabituel. On se souvient également avoir relevé sur les cous des enfants des traces suspectes, mais dans son entourage proche on en reste là.

Acte 4 : Sauvé in extremis.téléchargement (1).jpg

C’est alors qu’ avril 1905, une jeune femme, portant dans ses bras un enfant âgé de dix mois au visage couvert de traces bleuâtres, se présente à l’hôpital Bretonneau. L’interne de service, le docteur Saillant, constate que le petit Maurice souffre de suffocation et présente autour du cou un curieux sillon rouge. La mère du petit garçon, ouvrière résidant dans le quartier de la Goutte-d’Or, raconte que, devant faire une course, elle avait confié son enfant à Jeanne Weber, sa belle-sœur. En rentrant chez elle, elle avait trouvé le bébé râlant, le visage violacé, Jeanne assise près de lui en train de comprimer sa poitrine de toute sa force.

Le petit Maurice est sauvé in extremis, mais ses parents portent plainte contre Jeanne. Peu après, le commissaire Monentheuil reçoit les époux Pierre Weber et Léon Weber qui tous portent également plainte. La jeune femme, interrogée par le juge d’instruction Leydet, nie farouchement et déclare être la proie d’ignobles calomniateurs ; ses propos sont décousus, son esprit semble confus. Quelques jours plus tard, elle fait une fausse couche.

Acte 5 : L’autorité d’un expert.

Afin d’en avoir le cœur net, on confie au docteur Thoinot, professeur de médecine légale et auteur d’ouvrages de référence, la mission d’examiner le petit Maurice afin de confirmer ou d’infirmer le constat établi par le médecin de l’hôpital Bretonneau, examen qui permettrait d’envisager l’exhumation des autres victimes. Dans le même temps, Jeanne, incarcérée à la prison pour femmes de Saint-Lazare, est soumise à une expertise psychiatrique qui la déclaré ni folle, ni hystérique. Le 13 avril, le docteur Thoinot et son équipe procèdent à l’autopsie des quatre enfants Weber morts le mois précédent. Selon l’expert, les résultats sont formels : les enfants seraient morts non des suites d’une strangulation mais des suites d’une laryngite diphtérique et de contraction de la glotte.

Acte 6 : Premier procès.

Le procès s’ouvre le 29 janvier 1906 à la Cour d’Assises de la Seine, présidée par le juge Bertulus. Accusée du meurtre de cinq enfants, Jeanne nie farouchement. Le procureur reconstitue l’emploi du temps de Jeanne, écoute divers témoignages. Pour lui, aucun doute : Jeanne Weber est coupable. Mais le rapport du docteur Thoinot fait pencher la balance du côté de l’accusée. Certes, on ne sait pas de quoi sont morts exactement les enfants, mais selon lui Jeanne n’a ni étouffé ni étranglé les petites victimes. Pour plus de sûreté, la cour soumet le dossier à deux autres experts, les docteurs Brouardel et Vibert, qui renoncent à se prononcer, faute d’éléments suffisants. Jeanne Weber est acquittée.

Acte 7 : Le quartier de la Goutte-d’Or.

téléchargement (3)Décrit par Zola dans L’Assommoir, le quartier a longtemps eu mauvaise réputation, notamment à cause de la présence des Apaches et d’une prostitution endémique. Considéré comme un quartier trop cosmopolite, impénétrable et inquiétant, il constitue l’un des quartiers de la capitale les plus pauvres, où règnent misère et où la mortalité infantile est plus élevée que la moyenne, raison pour laquelle Jeanne Weber ne fut pas immédiatement suspectée.

Acte 8 : Autre nom, autre crime.

Comme il fallait s’en douter, l’affaire de « l’ogresse de la Goutte d’Or » a fait grand bruit au niveau national. En lisant son histoire dans la presse, Sylvain Bavouzet, cultivateur à Chambon, petit village de l’Indre, est pris de compassion pour cette femme durement éprouvée par la vie. Convaincu de son innocence, il lui écrit pour lui proposer de s’installer chez afin d’élever ses enfants !! Jeanne qui voit ses voisins et sa famille lui tourner le dos, voit là une solution appréciable. Mais Jean refuse de quitter Paris et son travail.

Finalement, la situation entre les deux époux se dégradant à cause du manque d’argent et de leur alcoolisme, Jeanne décide de répondre favorablement à la proposition de Sylvain Bavouzet. Arrivée à Chambon le 13 mars 1906, le brave homme la présente comme étant une cousine de sa défunte épouse sous le nom de Jeanne Glaize. Les trois enfants, Germaine 16 ans, Louise 11 ans et Auguste 9 ans semblent lui faire bon accueil.

Le 17 avril 1907, Auguste rentre de l’école un peu fébrile. Jeanne le met au lit. Lorsque Sylvain Bavouzet et ses filles rentrent chez eux le soir, ils trouvent le jeune garçon suffocant dans son lit, Jeanne penchée sur lui. Le père le veille toute la nuit. Au matin, il se rend à la ferme voisine chercher du lait frais pour son fils. C’est alors que Jeanne accourt affolée. Pris de terribles convulsions, Auguste vient de mourir dans ses bras. Le médecin appelé à son chevet ne peut que confirmer. Néanmoins, constatant des traces suspectes autour du cou du jeune garçon, il confie ses soupçons au maire qui en réfère à la justice. Une autopsie est ordonnée.

Coup de théâtre : Germaine, la fille aînée du cultivateur, vient confier à la gendarmerie qu’elle a vu Jeanne Glaize en train d’étrangler son petit frère. L’enquête révèle alors la véritable identité de la gouvernante : c’est « l’ogresse de la Goutte-d’Or » !!

Acte 9: Second procès.téléchargement (2)

Cette fois, tout le monde pense que Jeanne Weber n’échappera pas à la justice, d’autant que le juge Belleau est convaincu de sa culpabilité. Mais c’est sans compter l’arrogance de Thoinot car l’autopsie à laquelle ont procédé les légistes de l’hôpital de Châteauroux révèle la terrible erreur qu’il a commise lors du premier procès en permettant l’acquittement de l’accusée. Ayant obtenu de procéder à une seconde autopsie du petit Auguste Bavouzet, il conclut à une fièvre typhoïde.

Le procès de Jeanne se transforme alors en un procès de l’expertise médico-légale. Les experts se déchirent par revues scientifiques interposées. On fait intervenir le Conseil de l’Ordre et l’Académie de médecine. De grands pontes tel que Lacassagne se mêlent aux débats. Finalement, afin de clore la querelle, les professeurs Brissaud, Lande et Mairet procèdent à une troisième autopsie. Du jamais vu !! Jeanne Weber est innocentée, l’honneur de Thoinot est sauf. Restent les familles éplorées…La colère gronde parmi le peuple. On accuse la justice d’être complice des légistes et de l’accusée. Même la presse, Le Matin en tête, prend la défense de la « pauvre femme ».

Acte 10 : Ultime victime.

Objet de toutes les sollicitudes, Jeanne Weber reçoit même l’aide du président de la Société Générale de protection de l’enfance, qui lui trouve une place dans une crèche où elle travaillera quelques temps avant de sombrer à nouveau dans l’alcoolisme. Un soir de mars 1908, elle se présente spontanément à la Préfecture de police afin d’avouer ses crimes. Mais celle qui fut innocentée par deux fois est une bien encombrante criminelle dont personne ne veut tant l’infamie serait criante !!

Les gendarmes établissent que Jeanne Weber, sans toit et sans ressources, ne s’est livrée à la police que dans l’espoir de dormir dans un lit et de manger un repas chaud. Remise en liberté par le juge Leydet qui avait instruit son premier procès, elle se livre à la prostitution.

C’est alors que le 8 mai 1908, à Commercy, petit village de la Meuse, une certaine Jeanne Moulinet se présente, avec un ouvrier rencontré peu de temps auparavant, chez les époux Poirot-Jacquemot, logeurs. Ils s’installent dans une chambre de l’établissement. Très vite, les époux lui confient la garde de leur fils Marcel, âgé de six ans.

Un soir une locataire entend des bruits suspects venant de la chambre de Jeanne. Ayant averti les propriétaires, ceux-ci, en l’absence de réponse, ouvrent la porte avec un passe pour découvrir une scène d’horreur : le petit garçon est allongé par terre, des traces de strangulation sur le cou et un filet de sang s’écoulant de sa bouche. Jeanne Moulinet est aussitôt arrêtée et interrogée mais elle ne prononce pas un mot.

L’autopsie révèle qu’elle a arraché la langue avec ses dents et qu’elle a étranglé l’enfant. Mais il n’y aura pas de procès. Déclarée folle, elle est transférée à l’asile de Fains-Véel, dans la Meuse. L’opinion publique, frustrée que « l’ogresse de la Goutte-d’Or ne soit pas jugée, fustige la police et la trop grande confiance accordée aux experts. Le professeur Thoinot essaie bien de se disculper en arguant que Jeanne Weber a tué l’enfant Poirot par « suggestion », la trop grande publicité faite autour d’elle et les mauvais traitements qu’elle aurait subis ayant fini par la convaincre qu’elle était bien une criminelle, mais personne ne l’écoute. Jeanne Weber décède 10 ans plus tard, le 23 août 1918, dans l’indifférence générale.

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4 commentaires sur « Affaire n° 15: L’ogresse de la Goutte-d’Or. »

  1. Oh mais quelle horreur ! Et pourtant, ton compte-rendu donne envie de le lire, pas pour le plaisir certes, mais pour peut-être vaguement comprendre ce qui peut mettre en scène cette envie de tuer des enfants. Visiblement… elle ne peut s’en empêcher!

    Aimé par 1 personne

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