Publié dans corruption, crise économique, espionnage, fantômes du passé, Passion thriller, services secrets

Passion thriller: La fille du traître, Leif Davidsen.

Et si la Guerre Froide, que l’on croyait enfouie sous les décombres du mur de la honte, avait finalement revêtu une autre apparence, plus insidieuse et plus perverse? Vous trouverez la réponse dans ce thriller d’espionnage captivant.

L’auteur:

leif davidsenLeif Davidsen est un journaliste, reporter et romancier danois né le 25 juillet 1950 à Otterup, sur l’île de Fionie, troisième plus grande île du Danemark. Abritant de nombreux châteaux et manoirs, parcs et jardins, elle est désignée comme étant le « Jardin du Danemark ». Hans Christian Andersen y est né en 1805. Après avoir exercé divers petits métiers, il reprend ses études. Son diplôme de journalisme en poche en 1976, il devient correspondant à l’étranger pour Radio Danemark notamment à Moscou et dans les pays de l’est. Il écrit son premier roman en 1984. Mais c’est en 1988 qu’il publie sa trilogie russe, thrillers d’espionnage inspirés de ses expériences de journaliste.Biographie

Le roman:

La fille du traître, Djaevellen i Hullet en version originale parue en 2016, a été publié par les éditions Gaïa début 2019. Le style est fluide, plus travaillé que lors de ses premiers écrits dont l’écriture portait plus son empreinte de journaliste. Le ton est désabusé: « Quand elle regardait dans leurs yeux marron pleins de vie un matin comme celui-ci, elle pouvait se mettre à pleurer en pensant à ce qu’ils pourraient devenir si personne ne les prenait par la main. » (Page 60).éditions Gaïa.jpg

A part le prologue, le rythme très lent se déroule au fil d’un récit fourmillant de détails, où l’on reconnaît la patte de journaliste de l’auteur: « C’était une neige gelée et dure qui mordait les joues. Il enfonça son bonnet de ski blanc sur son front et s’agenouilla, prêt à faire feu, derrière un des cygnes en pierre noirs qui bordaient les étangs devant le palais. Il avait la vue dégagée sur la route qui menait à l’entré principale de la résidence. » (Page 31)…. »Dietmar tenait sa tasse en l’aire, face à lui, comme si elle avait une valeur particulière, alors que Laila l’avait achetée avec cinq autres au supermarché du coin. Il but une autre gorgée et reposa sa tasse à moitié vide devant lui sur la table, avec un léger bruit clair. Par la fenêtre ouverte, on pouvait entendre les mouettes et le grondement saccadé d’une yole à moteur. » (Page 74).

Ainsi, l’intrigue se met en place très lentement par une succession de tableaux, un peu comme lorsqu’on rassemble les pièces d’un puzzle par couleurs ou par motifs, au rythme de longs chapitres dans lesquels il ne se passe pas grand chose. Cela dit, la façon dont  Leif Davidsen raconte cette histoire d’espionnage est captivante.

Thèmes: le poids des fautes passées, le pardon, la rédemption, mais aussi les conséquences de la chute du communisme, le capitalisme, l’exploitation de la misère humaine.roman espionnage.jpg

L’intrigue:

2014. Le président ukrainien s’apprête à quitter le pays, sans un regard pour son peuple déchiré par un conflit qui le dépasse.

Laila, jeune danoise propriétaire d’un modeste camping dans une station balnéaire du nord de l’île de Fionie, traumatisée par l’abandon de son père vingt ans plus tôt, reçoit la visite de Torsten et de Dietmar, deux hommes qui ont bien connu son père du temps où ils travaillaient pour les services secrets danois et allemand. Que lui veulent-ils?

Confrontés aux bouleversements qui redessinent la carte de l’Europe, les deux ex-agents reprennent du service pour une mission bien particulière: retrouver le père de Laila, ancien agent danois qui a trahi son pays en passant à l’est. La jeune femme, d’abord réticente, finit par accepter. Commence alors une formation qui la conduira en territoire ennemi, à Ples, petite ville russe où son père a pris sa retraite. Laila devra agir seule.

Connaît-elle le véritable objectif de sa mission? Les deux anciens espions lui ont-ils tout dit ou la manipulent-ils dans un but non avouable?  Laila, avide de vengeance, n’en a cure et saisi l’occasion de faire enfin payer à son père les années de rancœur qu’elle a vécues après sa trahison.

Pendant ce temps, à Ples, le commandant Cherskov demande à John de reprendre du service afin d’identifier les fomenteurs d’un coup d’état en vue de renverser l’actuel président dont la politique compromet leurs activités commerciales. Trahira-t-il son pays et sa famille une seconde fois?

Contexte:

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Guerre froide

Leif Davidsen est un fin connaisseur de la Russie pendant et après la Guerre Froide. Mettant à profit son immense expérience du monde et de la civilisation slaves,  ses nombreuses allusions à l’histoire contemporaine et au contexte politique de l’URSS puis de la Russie moderne, donnent tout son souffle à La Fille du Traître: »Avec les sanctions économiques contre la Russie et le boycott suicidaire du pays à l’encontre des produits alimentaires occidentaux, peu de touristes avaient envie de se rendre à Moscou en ce début décembre. Et les hommes d’affaires n’avaient plus vraiment de raisons d’y aller non plus. »(Page 156).

Un  pays en déroute: « Elle avait du mal à se figurer qu’elle se trouvait dans un pays en proie à une profonde crise économique et dirigé par un président autoritaire qui, par sa politique, avait entraîné son peuple dans une confrontation grave et très risquée avec le monde auquel elle appartenait…Ici, au Bolchoï, on aurait dit que personne n’avait conscience de la catastrophe qui les guettait. » (Page 340).

russieLa Russie moderne, finalement guère différente de l’URSS communiste: « Les discussions étaient certes vives, mais teintées de cette prudence qui lui rappelait l’époque soviétique. Il y avait de nouveau des codes à connaître. Certaines formulations étaient nécessaires, d’autres désapprouvées, voire interdites. Encore une fois, il se mit à regretter les folles années 1990 de cet ivrogne d’Eltsine, qui avait instauré un débat ouvert, libre et fantastique. La Russie était alors …un phénix libéré qui allait renaître des cendres du totalitarisme et déployer ses ailes…Mais ce n’était plus le cas. L’oiseau s’était révélé être un dragon, et des œufs qu’il avait pondus avaient surgi le glaive et la croix qui, une fois de plus, menaçaient de plonger la Russie dans les ténèbres. » (Page 137)

Les personnages:

  • Laila Christensen: fille de Arnborg qui l’a abandonnée lorsqu’elle avait 13 ans; gérante d’un camping dans une petite station balnéaire danoise; séparée depuis peu d’Anders; aime la poésie; caractère instable et emporté; ancien officier interprète en langue arabe. Marquée au fer rouge par son passé dont elle ne parvient pas à s’affranchir, elle se lance dans cette quête d’elle-même avec fougue et détermination: « On n’oublie pas une trahison, et celle de son père l’avait marquée au fer rouge. Elle était la fille du traître, et les gens ne mettaient généralement pas beaucoup de temps à le découvrir, chaque fois qu’avec sa mère elles déménageaient dans une nouvelle ville. » (Page 47)
  • Tor Ivanovitch Arnborg: 26 ans, demi-frère de Laila; ancien militaire.
  • John Arnborg: ancien officier de liaison danois entre les services sacrets danois et l’OTAN passé à l’est; père de Laila et Tor.
  • Torsten Molde: cousin de John, ancien officier des services secrets danois.
  • Dietmar Kramer: ami et associé allemand de Torsten; ancien officier du renseignement allemand.
  • Colonel Cherstov: officier du FSB, anciennement KGB; « ami » de John qui lui confie une ultime mission.
  • Oleg Patrushev: mécène installé à Ples rénové et modernisé grâce à son argent; propriétaire de plusieurs maisons d’hôtes et du plus grand hôtel; ami de John; moderniste.
  • Alla: épouse russe de John; mère de Tor.

Les lieux:

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Bogense

Tout comme l’histoire, les lieux sont construits autour de deux axes: Bogense au Danemark et Ples en Russie. Toutes les deux sont des stations touristiques, l’une maritime, l’autre fluviale.

Bogense: possède un port de pêche couplé d’un port de plaisance, une marina, un ancien moulin, un hôpital désaffecté, plusieurs campings, dont celui de Laila, coincé « entre le port, les maisons neuves, les nouveaux restaurants et la mer ». Petite cité de pêcheurs qui vit essentiellement du tourisme saisonnier. Donne une impression d’abandon, de laisser-aller, à l’image de l’état d’esprit de Laila, abandonnée par son père à l’âge de 13 ans, puis par Anders, son compagnon, se retrouvant sans maison, sans argent, dans une ville sans perspective d’avenir.

plesPles: contrairement à Bogense, la petite cité russe est en plein essor depuis que le premier ministre s’y était fait construire un palais dans ses collines. Même en plein hiver, enfouie sous son épais manteau de neige, Ples donne l’impression d’être vivante, pimpante, accueillante: « Il y avait ces églises à coupoles et ces maisons sur les flancs des collines. Elles étaient si belles dans la lumière dorée du soleil…Les petits chalets, avec leurs fenêtres à croisillons, étaient peints en bleu, en vert profond et en marron. » (Page 34)…Construite sur la rive sud de la Volga, à moins de 400 kilomètres de Moscou, Ples est devenue « un petit paradis pour ce qu’on peut appeler la classe supérieure russe. Ils sont nombreux à y passer leurs week-ends ou leurs vacances. » (Page 89). Pourtant, sous ses apparences de carte postale, la ville est gangrenée par la corruption et l’argent.

En conclusion:

Le+: un des atouts de Leif Davidsen, fin observateur politique et social, est que sa connaissance du monde russe a évolué en même temps que celui-ci s’est transformé, passant de la Guerre Froide à la Pérestroïka, du capitalisme effréné au significatif retour en arrière opéré depuis l’avènement de Poutine. L’ancien journaliste ne se contente pas de raconter la Russie d’aujourd’hui. Il nous livre une fine analyse de la situation socio-politique actuelle grâce à laquelle le lecteur, tout en se divertissant, pénètre plus avant dans ce monde russe peu ou mal connu: « Les investissements sont inexistants. Le chômage ne cesse d’augmenter, tandis que les talents désertent le pays. Nous avons des infrastructures dignes d’un pays du tiers-monde. Les élites quittent le navire en perdition. » (Page 272).

Vous l’aurez compris, La Fille du traître propose une analyse avisée et complète de la Russie moderne, aussi bien sur un plan national qu’international. Mais, afin de lui donner plus d’épaisseur et de compléter le tableau en toute objectivité, il met en parallèle le Danemark d’aujourd’hui par de nombreuses allusions évoquant l’état d’esprit, le comportement, la vision des choses, l’attitude politique et sociale de ses compatriotes.

La Fille du Traître, sous ses apparences de leçon d’histoire politique russe et européenne, n’en est pas moins un roman passionnant et pas du tout ennuyeux que je vous recommande.

Citations:

fionie
Fionie

« Dès l’instant où il les avait vus, il avait su qu’ils étaient danois. Quelque chose dans leur look, dans leur démarche. Leur côté à la fois élégant et décontracté. Le fait que, malgré leur âge, ils étaient sportifs et bien conservés. Mais pas trop. A l’image de leur petit pays bien réglé, conscient de son exemplarité et qui de demandait pourquoi tout le monde ne faisait pas tout simplement pareil. » (Page 36).

« Ne savait-il pas que le traître est mal vu à la fois dans le pays qu’il trahit et dans celui où il se réfugie? » (Page 64)

« On pouvait espionner ses ennemis et ses alliés sans qu’ils s’en aperçoivent. De même qu’on croit maintenant qu’on peut faire la guerre avec des drones, sans jamais se salir les mains, parce qu’on ne voit l’ennemi que sur un écran…Pendant la guerre froide, il s’agissait de combattre un ennemi. Après 1991, il s’agissait de comprendre le monde extérieur. On faisait confiance aux satellites et on oubliait les vieilles vertus de l’infiltration, du recrutement et de l’évaluation ou de l’analyse qu’un humain pouvait faire d’une situation. » (Page 81-82).

« Nous devons tous nous sacrifier pour la patrie. Dieu et la Russie sont plus grands que nous, simples pécheurs, et Dieu et la Russie sont entourés d’ennemis qui nous veulent du mal. » (Page 130).

« Tout le monde a besoin de quelque chose ou de quelqu’un. Tout le monde a besoin de se débarrasser des boulets qu’il traîne pour avancer. » (Page 329).

« Qu’est-ce que tu ferais au Danemark? Qu’est-ce que tu ferais en Europe? L’Union européenne est au bord de l’effondrement. Il n’y a aucune politique commune sur les sujets essentiels, alors qu’ils dépensent une énergie folle sur des détails futiles. Elle ne peut pas protéger ses frontières. Elle n’a pas de solution à apporter à la crise des migrants. » (Page 384).

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