Publié dans enquête criminelle, guerre, Paris, Passion polar historique

Passion polar historique: Seules les femmes sont éternelles, Frédéric Lenormand.

Loulou Chandeleur, voilà un nom qui ne s’invente pas! Ou plutôt si, surtout pour un homme. Première enquête d’une jeune femme étonnante et pleine de ressources…

L’auteur:

téléchargement (1)Frédéric Lenormand est un romancier français né à Paris en 1964, auteur de romans policiers, de romans policiers historiques ainsi que de littérature de jeunesse. Extrêmement prolifique, il compte à son actif plus d’une soixantaine d’ouvrages, tous genres confondus, notamment une série consacrée aux enquêtes du juge Ti, personnage créé par Robert Van Gulik décédé en 1967; une autre se situant dans la ville de Venise, ainsi que la série consacrée au philosophe Voltaire qui apparaît comme un enquêteur bien peu conventionnel.

Le roman:

Seules les femmes sont éternelles, publié par les éditions La Martinière en novembreéditions la martinière 2017, est le premier opus de la série consacrée aux enquêtes de Loulou Chandeleur. Le style est vif, le ton sarcastique adapté au contexte de l’entrée en guerre de la France, en septembre 1914, bien dans l’expression à laquelle l’auteur nous a habitués: « Qui prenait soin des belles maisons? Qui conduisait madame dans ces belles automobiles chromées? Y avait-il encore de vrais sauciers diplômés dans les restaurants à nappes blanches? La survie des gens chics se heurtait à des tracas dont le commun n’a pas idée. » (Page 51).

Sous les dehors d’une plume grinçante, virevoltant de mots en phrases à un rythme effréné, Frédéric Lenormand porte un regard lucide et sans concession sur l’humanité, avec toujours la petite touche qui remet les choses en perspective: « On mésestimait les principes. Toute cette guerre était une boucherie organisée au nom des grands principes…Les Français étaient prêts à sacrifier autant de vies que nécessaire pour récupérer l’Alsace et la Lorraine, quitte à tuer plus d’habitants que n’en comptaient ces deux régions. Pour sa part, Ray aimait bien le Kouglof, mais il ne réclamait pas qu’on assassine des gens pour éviter d’avoir à le payer en marks » (Pages 136-137).

L’intrigue:

th (1).jpegSeptembre 1914. Afin d’échapper à la mobilisation, Ray, policier, devient Loulou Chandeleur, détective privée en bas de soie et voilette. Mais Ray va vite comprendre qu’être une femme jusqu’au bout des ongles n’est pas si simple: « Penser comme une femme! Il ne suffisait donc pas de porter des talons! » (Page 34). Il va également découvrir que l’habit ne faisant pas le moine, il est aussi habile enquêteur en pantalon qu’en robe.

Il se fait engager par l’agence Barnett dirigée par la charmante miss Barnett qui, bien évidemment, ne connaît pas son secret. Pour sa première affaire, Loulou enquête sur une curieuse histoire de lettres de menaces reçue par la baronne Schlésinger. Les choses deviennent sérieuses lorsque le maître chanteur met son plan à exécution et que les cadavres jonchent la piste suivie par le duo de choc qui devra déjouer de nombreux pièges pour avoir le fin mot de l’histoire.

Contexte historique: Frédéric Lenormand décrit, avec sa touche d’humour un tantinet sarcastique, le nouveau rôle des femmes dans une France plongée dans la guerre jusqu’au cou: sorties de leurs cuisines ou de leurs boudoirs, elles prennent courageusement la relève la relève, telle « la conductrice du tramway, cramponnée à un volant deux fois large comme un plat à tarte…la receveuse, une grande brune munie de la casquette et de la planche à tickets…Il fallait se rendre à l’évidence: chaque jour l’humanité féminine abordait de nouveaux domaines d’activité par un mouvement exactement proportionnel à la disparition des hommes. » (Page 10).

Les personnages:

  • Raymond Février, allias Loulou Chandeleur: policier/détective privé en jupons.
  • Chabrol: policier, ancien collègue de Ray.
  • Baronne Schlésinger: dirige un service à l’hôpital; la cinquantaine, veuve.
  • Léonie: prostituée amie de Ray.
  • Cécily Barnett: directrice de l’agence Barnett pour remplacer son père parti au front.
  • Paul Schlésinger: fils de la baronne Schlésinger.
  • Agostino Fredinelli: chauffeur de la baronne.
  • Maxime Deschamps: ami de Paul.
  • Ignace Bourdelle: ancien flic devenu privé; témoin de Paul.

Les lieux:téléchargement.jpeg

Paris du début de la guerre n’a plus rien à voir avec la ville-lumière mondialement célèbre: le Grand Palis transformé en hôpital de fortune, les rues encombrées de charrettes à cheval et d’ambulances plus modernes transportant les hommes partis la fleur au fusil et revenus estropiés à vie.

L’agence Barnett, comme surgie d’un autre monde, occupe « un rez-de-chaussée dans une impasse. » Sa porte d’entrée est munie d’une minuscule clochette, sa salle d’attente est séparée des bureaux par une porte vitrée…Un décor peu reluisant en disant long sur la prospérité de l’agence, mais Ray/Loulou doit absolument trouver un travail, et il/elle ne sait rien faire d’autre que mener des enquêtes policières.

En conclusion:

Je retrouve avec toujours autant de jubilation le style inimitable de Frédéric Lenormand, son humour léger et parfois caustique: « de nouvelles personnes se profilaient à l’entrée de la salle d’attente et il ne souhaitait pas être dérangé pendant qu’il jouait du pipeau à l’oreille de sa future bienfaitrice. Engager une femme comme détective, c’était délicat, même lui aurait refusé. » (Page 41)… »En langage parisien, une « villa » était une allée fermée par une grille, où des maisons de très grand luxe édifiées au siècle précédent permettaient à des gens très fortunés de rester entre soi au sein d’un quartier bien ventilé. » (Page 66).th (2)

Seules les femmes sont éternelles est un polar historique illuminé par la verve de Frédéric Lenormand qui, au passage, livre ce qu’il pense de la guerre, quelle qu’elle soit, de l’absurdité d’un système judiciaire aveugle et inhumain. La vie est notre plus précieux trésor. Pourquoi la gâcher ou pire la perdre pour de fallacieux prétextes? Raymond devenu Loulou le sait bien, lui…

Citations:

« A la place de la destinataire, Ray aurait eu du mal à ne pas obéir tout de suite. Il lui suffisait sûrement de vendre un château. Que valaient de vieilles pierres au regard d’un enfant unique? Il lui transmit la consigne de la préfecture, qui était de ne jamais donner raison aux malfrats. » (Page 21).

« Comment faire disparaître un homme dans une ville où il n’y aurait bientôt plus que des femmes? En quoi le déguiser? Comment le faire entrer dans un de ces corps de métier qui n’étaient pas mobilisés? Il n’avait pas quarante ans, il ferait toujours tache. Il aurait fallu le vieillir, lui blanchir les cheveux. C’était soit femme, soit vieillard, soit mort. » (Page 28).

« La nuit était quasiment noire lorsqu’ils en sortirent, après avoir réglé leur affaire à quelques fruits de mer. L’éclairage tamisé par l’administration plongeait les rues dans une atmosphère mystérieuse et inquiétante dont l’invention  du lampadaire au gaz avait fait perdre l’habitude. Loulou se sentit serrée de près par un malotru que l’armée avait oublié d’appeler à la grande fête des balles et de la glèbe. » (Pages 158-159).

« La police était une administration, l’administration ne raisonnait pas en personne saine d’esprit. Elle avait ses propres buts, sans rapport avec le bien et le mal. Son propre mode de fonctionnement, sa propre échelle de valeurs lui permettaient de broyer ses administrés sans un remords, sans états d’âme. L’administration était l’humanité devenue machine. » (Page 165).

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