Publié dans amour, Angleterre, littérature britannique, Passion lecture, prison, psychologie des personnages, suffragettes

Passion lecture: Pressentiments, Katherine Webb.

Découverte à la lecture de son premier roman « Héritages », ce second récit confirme le talent de la romancière britannique à explorer les tréfonds de l’âme humaine, les secrets de famille, les ambiances délétères…Un de mes coups de coeur de l’année !!

L’auteur:

Katherine WebbKatherine Webb, née en 1977 dans le Kent, comté situé au sud-est de Londres, est une romancière britannique, auteur de huit romans, dont seulement les quatre premiers ont été traduits en français. Elle a étudié l’histoire à l’université de Durham.

Le roman:

Pressentiments, The Unseen en version originale parue en 2011, a été publié par les éditions Belfond en 2013 dans la collection Littérature étrangère. Le style est fluide, très agréable à lire, laissant les pages filer sans jamais lasser le lecteur. Les nombreuses descriptions sont claires et précises, jouant sur les couleurs, les paysages bucoliques et l’intérieur bourgeois de la demeure du révérend.téléchargement

Le roman est organisé selon deux axes temporels: 2011, raconté au passé car ne servant que de prétexte à la narration de 1911, racontée au présent, constituant de loin la partie la plus importante du roman, aussi bien en nombre de pages qu’en événements romanesques. Pressentiments s’enrichit de quelques lettres écrites par Hester ainsi que d’extraits du journal intime du révérend Canning, son époux. Tous ces éléments concourent à rendre l’intrigue plus proche, plus réelle, comme si le lecteur en suivait l’évolution non comme spectateur lointain mais en tant qu’acteur.

téléchargement (1)Les thèmes évoquent la condition et l’émancipation des femmes avec en arrière-plan l’action des suffragettes, le droit de chacun de disposer de soi-même et de sa vie, mais également la théosophie et la question de l’existence des fées. Bien que l’action du roman de Katherine Webb se situe quelques années auparavant, ce thème m’a aussitôt fait penser au film de Charles Sturridge, sorti en 1997, dans lequel le réalisateur raconte l’histoire de deux fillettes britanniques qui, en 1917, âgées de seize et dix ans, ont produit une série de cinq photographies qu’elles avaient prises en compagnie de fées. L’affaire dite de Cottingley a connu à l’époque un retentissement national lorsque sir Arthur Conan Doyle, versé dans la pratique du spiritisme, s’y est personnellement intéressé au point de rendre visite aux fillettes.

L’intrigue:

2011. Suite à la découverte d’un cadavre de soldat non identifié, dans le village de Poperinge, en Belgique, Ryan, employé à la Commission des sépultures militaires, fait appel à son amie Leah, journaliste, afin qu’elle enquête et tente de découvrir l’identité de l’inconnu. En l’absence d’insignes de son régiment ou d’une plaque d’identité, la Commission n’a pas les ressources pour mener des recherches approfondies. Seuls indices: deux lettres écrites en 1911 par une certaine H. Canning. Le jeune soldat risque alors de retourner dans les limbes de l’oubli sans que personne ne sache jamais qui il était.

1911. Le village de Cold Ash Holt, dans le Berkshire. Un été caniculaire. Catherine Morley, la nouvelle servante des époux Canning, arrive au presbytère après un séjour particulièrement éprouvant dans les geôles de la capitale. Quelques semaines plus tard, le révérend invite le jeune théosophe Robin Durrant à séjourner dans sa maison afin d’y mener ses travaux, sans se douter une seule seconde que la vie paisible qu’il mène avec son épouse va être à jamais bouleversée par un drame si terrible que ses ondes destructrices se feront sentir cent ans plus tard…

Leah, dont la curiosité est attisée par ce mystère insondable, se rend à Cold Ash Holt afin de retrouver la trace de la piste refroidie, en espérant que non seulement elle identifiera le soldat inconnu, mais qu’elle découvrira les circonstances du drame qui s’y est déroulé cent ans plus tôt, en 1911, sans soupçonner une seule seconde du secret qu’elle et Mark mettront au jour. Commence alors une quête passionnante….

Les personnages:

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  • Robin Durrant: théosophe spécialiste des esprits de la nature.
  • Catherine Morley: servante des Canning, peu causante; instruite (sait lire et écrire); caractère insoumis, éprise de liberté.
  • Hester Canning: jeune épouse du révérend depuis l’année précédente; jeune femme naïve et peu sûre d’elle-même mais de bonne volonté.
  • Albert Canning: révérend et époux d’Hester; collectionne les papillons; esprit porté au mysticisme.
  • Amélia: soeur d’herter dont elle est très proche.
  • Sophie Bell: gouvernante des Canning.
  • George Hobson: marinier, boxeur amateur; amoureux de Cat.
  • Tess: fille de cuisine, amie de Cat avant son arrivée au presbytère.

2011.

  • Leah Hickson: journaliste free-lance; jeune femme déterminée et curieuse.
  • Ryan: ex petit-ami de Leah; employé à la Commission des sépultures militaires.
  • Sam: amie d’enfance de Leah.
  • Mark Canning: descendant des époux Canning; caractère bon et chaleureux sous ses dehors bourrus et renfermés; aide Leah dans ses investigations.

Les lieux:

campagne anglaiseAfin de poser le décor de son intrigue, Katherine Webb joue sur le contraste entre les paysages qui ont vu se jouer le drame de 2011 et ceux du présent, bien ternes en comparaison. En effet, le presbytère actuel est dans un état d’abandon tel qu’un moment Leah le croit inhabité:  » C’était une bâtisse ancienne, de style Quenn Anne…carrée, symétrique et à moitié délabrée. La brique rouge faisait saillie, le mortier ayant disparu depuis belle lurette. Le jardin de devant était complètement envahi par la végétation… » Quant au jardin de derrière, il était envahi par des herbes arrivant à la hauteur du genou. « Tout au bout à gauche, elle entrapercevait le haut mur d’une cour, une série de dépendances disparates dont l’une avait un trou béant dans le toit. » (Pages 121-271).

Niché au coeur d’un  paysage champêtre tout à fait charmant, non encore dénaturé parpresbytère la civilisation moderne, le presbytère, bâtisse de deux étages en briques d’un rouge passé, offre au regard des visiteurs une façade ornée « de rangées de fenêtres symétriques aux châssis d’un blanc éclatant et aux vitres reflétant le ciel clair…ainsi que des jardins débordant de fleurs printanières, des étendues de gazon tondu de près…La maison se dresse en lisière du petit village, ses jardins sont contigus aux noues (larges fossés peu profonds). Au loin, semblable à un ruban argenté, une rivière se fraie un cours sinueux. » (Page 23)=> Qui pourrait croire que dans un paysage si tranquille, empreint d’une telle sérénité, se cache le Mal, prêt à s’abattre sur la famille Canning?

L’ambiance: 

La canicule qui étend ses tentacules sur la campagne du Berkshire en cet été 1911 crée une atmosphère étouffante, accrue par la tension qui peu à peu s’installe dans la demeure du révérend, une tension rendue plus palpable au fur et à mesure que les événements mènent au drame final.

En conclusion:

Dans ce second roman, Katherine Webb démontre avec talent sa capacité à restituer les moeurs, mentalités, préjugés et coutumes en vigueur au début du vingtième siècle. Grâce à la magie de sa plume délicate et élégante, le lecteur se trouve transporté dans le passé, vivant, avec délectation et un soupçon d’appréhension, les événements de ce fatal été.

Le +: reconstitution très évocatrice d’une séance de spiritisme; évocation très réaliste de la lutte menée par les suffragettes et des conditions dans lesquelles elles étaient incarcérées; de la situation des domestiques, en particulier des femmes.

Au-delà du drame et des secrets de la famille Canning, Pressentiments dresse le portrait de Catherine Morley, jeune femme consciente de sa dignité d’être humain, au caractère farouche et entier, prête à braver les convenances pour conquérir son droit à sortir de sa condition héritée de sa mère afin de mener sa vie comme elle l’entend, ciselé avec beaucoup de pudeur et de mordant, la rendant particulièrement vivante.

Citations:images (3)

« Elle se retourne lentement vers la porte, rassemble tout son courage comme si elle allait découvrir quelque horreur. Les murs de la petite pièce s’inclinent vers elle, adhèrent à elle comme un linge humide. Ses genoux tremblent et, chancelant comme une vieille femme, elle se dirige vers la porte, persuadée qu’elle ne pourra pas sortir. » (Pages 25-26).

« Ce que ces gars n’ont pas l’air de savoir, voyez-vous, c’est que ce n’est pas la force des coups qu’on peut balancer qui fait gagner, c’est la force de ceux qu’on peut encaisser. » (Page 101).

« Une domestique sait toujours d’après les bruits de la maison où se trouvent les maîtres. C’est utile à savoir afin de pouvoir les éviter, se glisser d’un endroit à un autre, nettoyer et ranger sans jamais être vue. Pour s’accorder une toute petite pause, pour s’appuyer une seconde à une cheminée chaude, examiner son reflet dans un miroir doré, ou regarder le vaste monde par la fenêtre, un monde dont elle est exclue. » (Page 183).

« Rien ne dure éternellement…Mais la plaisanterie est à vos dépens. Aux dépens des hommes. Les femmes sont bel et bien immortelles. Nous laissons une trace de nous-mêmes dans nos enfants et les enfants de nos enfants; pendant que les hommes essaient d’être les premiers à revendiquer l’ascension d’une montagne. » (Page 332).

 

 

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4 commentaires sur « Passion lecture: Pressentiments, Katherine Webb. »

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