Publié dans crise économique

Passion lecture: Le cuisinier, Martin Suter.

Que se passe-t-il dans les coulisses de ce pays réputé lisse et sans heurts? C’est ce que vous propose de savoir Martin Suter avec ce roman sur le thème de l’immigration politique. Savoureusement délicieux !!

L’auteur:

Martin Suter, romancier suisse d’expression allemande, est né le 29 février 1948 à Zurich. Il a longtemps travaillé dans le domaine de la publicité en signant des reportages pour différents magazines, dont Géo, et pour la télévision. Depuis le début des années 90 il se consacre à l’écriture de façon permanente. Son succès international et les nombreuses traductions de ses écrits en font actuellement l’auteur suisse le plus lu. Ses romans, à la fois romans noirs, romans psychologiques et romans de mœurs, sont inclassables, ce qui participe sans doute un peu de leur charme faussement désuet…

Le roman:

Le cuisinier, Der Koch en version originale, a été publié en 2010 par les éditions Christian Bourgeois. Le style, comme à son habitude, est soigné, tout en finesse, jamais de vulgarité gratuite. Le ton léger, un rien ironique, est teinté d’un humour un peu caustique, attestant du regard lucide que porte l’auteur sur ses contemporains: « Pour le reste, on trouvait là un importateur de voitures, le propriétaire d’une agence de publicité et un président de banque dont la démission récente n’avait pas été tout à fait volontaire, tous avec leurs grandes, minces, blondes deuxièmes épouses. » (Page 15)…montrant du doigt leurs défauts et travers: « Un aide, dans une cuisine, ça sert à aider. Tu es là pour aider, nettoyer les poêles, rincer les assiettes, laver la salade, essuyer ce qu’on a renversé. Mais m’apprendre la cuisine? Je te remercie, ça devrait aller, je devrais être capable de préparer un petit curry! » (Page 34).

épicesL’écriture de Martin Suter est très précise, avec le sens du détail. Dans le contexte de ce roman, ce sont les odeurs qui sont particulièrement mises en exergue: « Lorsque Nangay avait épluché neuf des petites feuilles de caloupilé que Maravan était allé lui cueillir sur l’arbrisseau devant la cuisine, qu’elle les jetait dans l’huile de coco brûlante, alors la cuisine étroite s’emplissait d’un parfum qu’il voulait garder sur lui aussi longtemps que possible. » (Page 19) Il suffit de fermer les yeux quelques instants pour visualiser la sensualité des gestes accomplis, la fragrance des épices: « Les chappatis étaient prêts. Il en prit un, fit couler dessus un peu du condensat frais, ferma les yeux et inspira l’odeur. Puis il prit un morceau, le mâcha soigneusement, le garda en bouche, le souleva avec la langue contre le palais, expira lentement par le nez… » (Page 31).

L’intrigue:

Maravan, jeune cuisinier tamoul très doué réfugié en Suisse, travaille depuis un an comme commis de cuisine au Huwyler, restaurant « nouvelle cuisine » fréquenté par le monde de la presse et de la finance. Il y fait la connaissance d’Andrea avec laquelle il entretient une brève liaison avant de se faire licencier.

Ne retrouvant pas de travail, il décide alors de se faire connaître comme cuisinier indépendant auprès de la communauté tamoule. Dans sa cuisine, il entreprend des expériences culinaires complexes afin de retrouver les fumets de son enfance auprès de Nangay, sa grand-tante.food-577222__340

Andréa, son ancienne collègue, qui a toujours caressé l’espoir de travailler à son compte, fait sa réapparition et lui propose de s’associer avec elle afin de réaliser des dîners aphrodisiaques à domicile. Maravan , dont les papiers ne sont pas en règle, et craignant de corrompre sa passion, hésite. Mais face à la nécessité de soutenir sa famille, il accepte…

Milieu de la gastronomie: Martin Suter décrit un monde exigeant, très hiérarchisé, qui peut se montrer impitoyable, en proie à des rivalités vipérines: « Son aversion pour les chefs se développait à chaque changement de poste. Cela tenait peut-être à la hiérarchie rigoureuse qui régnait en cuisine. Au fait que les chefs se comportaient comme s’ils avaient des droits sur le personnel de service féminin…Car dans les cuisines, même les plus simples, on pratiquait un culte des stars qui poussait les chefs à se juger irrésistibles. » (Pages 43-44)

Les personnages:smurf-2055304__340

  • Maravan: jeune tamoul, cuisinier très doué, habile et inventif; silhouette et gestes gracieux; plus jeune d’une fratrie de quatre enfants; passionné par la cuisine; caresse le rêve d’ouvrir un jour son propre restaurant à Colombo, capitale économique du Sri Lanka.
  • Andréa: serveuse au Huwyler, affublée d’une grande beauté qu’elle porte plus comme un fardeau que comme un trophée; s’enthousiasme vite, s’ennuie facilement.
  • Eric Dalmann: conseiller et intermédiaire financier, homme de réseau; avocat sans en exercer les fonctions.
  • Hans Staffel: directeur d’une entreprise familiale dans le secteur de la machine-outil.
  • Schaeffer: collaborateur de Dalman.

Les lieux:

suisse
Berne

A travers les lieux évoqués dans Le Cuisinier, Martin Suter dévoile divers visages de la Suisse, du restaurant de l’époque Nouvelle Cuisine, au décor surfait et trop lourdement chargé, à l’appartement modeste de Maravan, situé dans un immeuble de location datant des années cinquante, « deux petites pièces, une salle de bains minuscule et une cuisine étonnamment vaste avec balcon, le tout relié par un couloir recouvert d’un linoléum élimé »…en passant par celui d’Andrea, situé dans un quartier plus chic, au troisième étage d’un immeuble bourgeois des années vingt: « Trois pièces hautes de plafond, une véranda, une salle de bains démodée…une grande cuisine équipée d’une gazinière et d’un nouveau lave-linge…C’était le genre d’appartement qu’on n’obtenait pas sans beaucoup de chance et de bonnes relations. » (Page 102).

Contexte socio-économique:port-2211791__340

2008-2009. En plein cœur de la crise économique qui s’est abattue sur l’Europe, n’épargnant nullement la Suisse, ce petit pays réputé pour sa richesse et se neutralité légendaire. Martin Suter en montre les effets dans la vie quotidienne de ses personnages, qu’ils soient réfugiés politiques comme Maravan, ou placés plus haut dans l’échelle sociale, comme le conseiller financier Eric Dalmann…

En une fine analyse: « Le monde extérieur n’offrait pas, il est vrai, un spectacle réjouissant. On s’était enfin aperçu que, depuis des années, les marchés financiers échangeaient de la monnaie de singe. Des banquiers insubmersibles tanguaient dangereusement et lançaient des SOS. Chaque jour qui s’écoulait plongeait de nouveaux secteurs économiques dans le tourbillon de la crise financière. Les constructeurs automobiles décrétaient le chômage partiel, les fournisseurs déposaient leur bilan et les financiers se suicidaient. Le taux de chômage grimpait partout, les Etats étaient au bord de la faillite…Et comme s’il pouvait aussi survivre à cet ouragan imminent dans son bathyscaphe, le petit pays alpin commença à s’enfermer de nouveau dans sa capsule. » (Pages 15-16)

En parallèle, l’auteur évoque la situation politique au Sri-Lanka (et ses répercutions indirectes sur la Suisse), bien plus préoccupante que les considérations économiques et financières: un pays bien plus dévasté par les manipulations politiques de ses dirigeants et de leurs opposants que le tsunami de 2004. Suite aux combats, plus de 250 000 Tamouls avaient quitté leur région, migrant vers le sud du pays, moins exposé. Mais pour Maravan, cela « signifiait qu’il lui fallait plus d’argent. Sa famille devait de plus en plus souvent aller s’approvisionner au marché noir, dont les prix grimpaient chaque jour. » ( Page 126).

En conclusion:spices-2353062__340

Avec sa finesse et son don d’analyse habituels, Martin Suter propose ici un roman délectable dans lequel il aborde des thèmes aussi graves que la diaspora tamoule suite à la situation catastrophique du Sri-Lanka, la crise économique en Europe, l’effondrement des marchés financiers à travers le portrait d’un jeune cuisinier tamoul, réfugié politique en Suisse, sa situation précaire, son ambition de devenir un grand chef et d’ouvrir son propre restaurant; mais également le choc des cultures européenne/tamoule, combien il est difficile de survivre dans un monde aux repères différents.

Ce qui fait du Cuisinier est un roman très intéressant, bouleversant parfois, drôle aussi, présentant des personnages attachants…ou pas. Le talent de Martin Suter réside dans sa capacité à poser sur son pays un regard lucide, sans concession, sans jamais juger. Il se contente de braquer le faisceau de sa lampe torche çà et là, dans les recoins parfois les plus inattendus, dévoilant des aspects insoupçonnés de ce petit pays si mal connu. Un grand moment de lecture…

Citations:tandoori-3856045__340.jpg

« Depuis qu’elle avait commencé à travailler au Huwyler, elle avait vu Maravan occuper tous les postes. C’était un virtuose dans la préparation des légumes. Quand il ouvrait des huîtres, il donnait l’impression qu’elles bâillaient volontairement à son intention; en quelques gestes bien rodés, il savait ôter les arêtes des soles et était capables de préparer les pattes de lapin avec un soin tel qu’on avait l’impression que l’os était encore dedans. » (Page 17).

« Elle eut l’impression d’être capable d’extraire la saveur de chacun des épices. Que chacune d’elles explosait et que le tour se déployait pour un feu d’artifice en mutation constante. Le piquant, lui aussi, était parfaitement dosé. Il ne brûlait pas sur la langue, se faisait à peine remarquer et descendait discrètement. Ensuite, il se comportait comme un parfum supplémentaire, une ultime intensification de cette expérience gustative, et laissait une chaleur délicieuse qui s’apaisait doucement pendant le laps de temps dot Andrea avait besoin pour former une nouvelle bouchée. » (Pages 56-57).

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