Publié dans éditions De Borée, cadavre, corruption, guerre, manipulation politique, Passion polar historique, police, soif de pouvoir

Passion polar historique: Mort d’un sénateur, Pascal Chabaud.

Véritable coup de cœur que ce roman policier historique atypique, très abouti, captivant, retraçant une époque très troublée avec brio et les difficultés de mener une enquête policière en 1940 dans une France coupée en deux.

L’auteur:

Pour une fois, laissons la parole à l’auteur:

th (1)« Professeur d’histoire-géographie, j’ai souvent regretté d’être limité à l’histoire « événementielle, » où les individualités sont absentes. Ce sont ces histoires individuelles aux prises avec l’histoire officielle que j’ai voulu raconter.
Ce roman est l’aboutissement d’une démarche personnelle et de longues recherches.
La démarche, pour commencer : bien avant d’enseigner l’histoire, j’ai aimé en écrire. Des nouvelles « à la manière de… » René Barjavel, Edgar Poe. Lointaine période adolescente où je passais plus de temps au cinéma qu’à essayer de comprendre les cours d’algèbre. Puis vint le temps des études d’histoire, où, à travers le plaisir de la recherche je découvrais des histoires individuelles aux prises avec l’histoire officielle tel Pierre Tillonbois de Valeuil, garde-marteau des forêts du comté d’Évreux, chargé d’appliquer le code forestier de Colbert. Puis ce fut le temps de l’enseignement, où « la marche de l’histoire » laissait de côté les hommes et les femmes pour ne s’intéresser qu’aux événements.
Des recherches ensuite. J’ai choisi l’été 1940 comme contexte de mon roman parce que ces mois de juin et juillet ont sans doute été ceux où les hommes de pouvoir ont dû faire des choix dramatiques alors qu’ils étaient dans l’incapacité de les faire. Leurs mémoires, leurs récits, croisés avec des documents d’archives et des analyses d’historiens ont apporté un cadre rigoureux dans lequel j’ai placé mes personnages, face au chaos. »

Le roman:

Mort d’un sénateur a été publié en 2018 par les éditions De Borée, que je remercie au th (3)passage. Le style, énergique et efficace, se déploie dans une langue populaire, directe. Mis à part le prologue qui explique pourquoi l’inspecteur Dumont en veut à la terre entière, on pénètre tout de suite dans l’histoire en retrouvant l’inspecteur sur la scène de crime. Cette immédiateté particulièrement appréciable dans un roman policier.

L’intrigue:

Adversaire affiché de Pierre Laval et du nouveau régime de Vichy, le sénateur Etienne Ferrand est retrouvé assassiné dans sa chambre d’hôtel, au moment où il s’apprêtait à l’affronter. Assassinat politique? Crime crapuleux? Crime Passionnel? Vengeance familiale? Les pistes sont trop nombreuses au goût de l’inspecteur Dumont qui trouve dans la chambre un pied-de-biche qui n’est pas l’arme du crime. Que faisait-il là?

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Pierre Laval

Pourquoi le sénateur n’était-il pas à Vichy pour le vote qui allait mettre fin à la République? Que faisait-il dans cette chambre d’hôtel à plus de cinquante kilomètres de Vichy? Aucune piste, aucun indice à part des mégots de cigarette, personne n’a rien vu, ni entendu. Il n’y a pas eu d’effraction et rien ne semble avoir été volé. Alors?? Que s’est-il passé dans cette chambre anonyme?

Une enquête difficile pour l’inspecteur Dumont qui a l’impression de marcher sur des œufs: « La personnalité de Ferrand montrait un homme déterminé, qui avait pu se faire une palanquée d’ennemis potentiels. Tous n’étaient pas des assassins, et certains seraient vite éliminés de la liste des suspects. Mais la plupart des élus étaient retournés dans leur circonscription, et la zone nord était difficilement accessible.. » (Page 143) D’autant que la victime est catalogué par Laval lui-même comme un « adversaire sournois prêt à saper l’autorité de l’Etat ». Dumont se rend compte que le président se fiche pas mal de savoir par qui et pourquoi le sénateur a été assassiné: « l’essentiel étant de faire coïncider les résultats de l’enquête à la demande de l’Etat. »

Dans ces conditions, soit Dumont passe pour un traître aux yeux du nouveau gouvernement et risque d’être viré; soit il renonce aux principes de justice et d’équité auxquels il croit. Cruel dilemme…Un rapport avec les agissements de La Cagoule, bras armé de Vichy?

Les personnages:

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Sénateur

Les nombreux personnages occupent chacun un rôle défini dans la grande toile de ce roman complexe et riche en événements et pistes potentielles.

  • Etienne Ferrand: sénateur chargé de faire le lien entre les parlementaires et le ministère de l’Intérieur, franc-maçon, farouchement opposé au nouveau gouvernement de Vichy et à Pierre Laval; passionné de botanique.
  • Yvonne Ferrand: fille du défunt; ne supporte pas qu’on la contredise.
  • Grégoire Ferrand: fils du défunt, frère d’ Yvonne.
  • Bérengère de Siorac: seconde épouse du défunt; collabore au Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes.
  • Marie-Louise: vieille gouvernante du défunt.
  • Antoine: mari de Marie-Louise, homme à tout faire du domaine.
  • Jacques Vendroux: sénateur, ami de Ferrand.
  • Joseph Dumont: inspecteur de police de la brigade mobile; veuf.
  • Nestor Bondu: inspecteur travaillant pour la police scientifique, chargé d’étudier les indices et d’identifier les empreintes.
  • Jean Espinasse: inspecteur, marseillais.
  • Armand Champeix: commissaire; voix grave et tranquille; sait donner la bonne direction à une enquête grâce à ses questions pertinentes.
  • Lucien Thévenet: directeur de la confiserie familiale; collabore avec les Allemands pour « affaires ».
  • Henri Thévenet: fils de Lucien avec lequel il s’entend très mal.
  • Goigoux: homme de main.

Contexte historique:téléchargement.jpg

Juillet 1940. Suite à sa défaite rapide et peu glorieuse, la France est coupée en deux: la partie nord occupée par l’ennemi; la partie sud menée par le gouvernement fantoche de Vichy, dirigé par un maréchal Pétain dépassé par les événements, auquel l’Assemblée vient de donner les pleins pouvoirs, nommant Pierre Laval vice-président du Conseil. De surcroît, le vieux maréchal assume le pouvoir législatif jusqu’à la formation de nouvelles assemblées. S’ajoute à cela les activités criminelles du Comité Secret d’Action Révolutionnaire, plus connu sous le nom de Cagoule, constituée, à part ses cadres, d’un « ramassis de repris de justice et de petites frappes. »

Dans ces circonstances, la police, en pleine épuration, ne peut exercer sa mission de protéger les Français et de chasser les criminels. Comme le dit le sénateur Vendroux, « Bientôt, vous ne serez plus là pour arrêter les méchants mais pour leur prêter main-forte, ou arrêter les ennemis de l’Etat comme les Juifs, les syndicalistes et les francs-maçons. » (Page 222). L’inspecteur Dumont, pris entre deux feux, ne dispose d’aucune latitude pour mener son enquête en toute impartialité.

En conclusion:

vichy
Vichy

Roman intelligemment construit selon les difficultés dues au statut de vaincu de la France et son occupation par les Allemands, avec le contexte politique tendu pouvant donner lieu à de nombreux développements pour l’enquête criminelle menée par Dumont. Chaque camp est décrit et illustré avec beaucoup de justesse, la réalité et la fiction se mêlant harmonieusement.

Le+ : Pascal Chabaud en décrivant avec précision l’état d’esprit d’une grande partie des politiques de l’époque, montre combien le climat socio-politique tendu pouvait ouvrir la voie à tout débordement: « Pardonnez-moi, cher monsieur, mais vous ne pouvez qualifier d’envahisseurs ceux qui vont libérer le pays du complot judéo-maçonnique. Un redressement moral est nécessaire, et indispensable, si nous ne voulons pas tomber dans les griffes des socialo-communistes! » (Pages 191-192).

Un premier roman à la documentation et l’écriture soignées, très abouti et très convainquant que je recommande chaleureusement.

Citations:

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Vichy

« C’est cette extraordinaire intelligence qui lui permettait d’être tolérant. Et s’il était convaincu que la vie éternelle était une invention de l’Eglise, destinée à recruter des fidèles, il l’était aussi que la vie quotidienne des soldats ne pouvait se satisfaire du discours positiviste selon lequel le progrès peut vaincre l’obscurantisme. Alors que là où nous étions, tout concourait à prouver que l’homme est capable de mettre en scène sa propre destruction. » (Page 101).

« Je crois que cette guerre a fait ressortir ce qu’il y a de plus sombre dans l’être humain. Je me suis fait insulter lorsque j’arrêtais des gens par le bras pour leur demander un peu d’eau ou un morceau de pain pour cette dame. Après des heures d’attente, alors que j’avais perdu tout espoir et que je ne pouvais me résoudre à la laisser toute seule, quatre soldats français se sont arrêtés. Ils étaient les seuls survivants de leur régiment. Ils ont partagé avec nous les rations qui leur restaient. » (Page 117).

« Un grand soleil illuminait la place, déserte, à part un livreur à cheval et un vélo-taxi qui roulait sur les voies sans voiture. Quelques véhicules militaires allemands stationnaient autour de la colonne de Juillet. Joseph ne pouvait se défaire de cette étrange impression que Paris ne ressemblait pas à la ville qu’il avait imaginée, alors qu’elle ne semblait pas en guerre. L’omniprésence des soldats allemands, les panneaux indicateurs en bois et les drapeaux à croix gammée faisaient penser à un décor de cinéma. Qui n’avait pourtant rien d’éphémère, pensa Joseph. » (Page 238).

2 commentaires sur « Passion polar historique: Mort d’un sénateur, Pascal Chabaud. »

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