Publié dans Angleterre, crime, crise économique, maltraitance, Passion polar, pouvoir politique

Passion polar: Les Chemins de la Haine, Eva Dolan.

Itinéraire d’un immigré estonien sur les routes de la déchéance: vols, alcool, foyer, squat…Il pensait trouver une vie meilleure, mais la crise économique et le chômage en ont décidé autrement.

L’auteur:

Eva Dolan, originaire de l’Essex, est une romancière britannique. Elle a exercé le métier de critique littéraire spécialiste des littératures policières avant de se lancer dans l’écriture de romans policiers.

Le roman:

Les Chemins de la Haine, Long Way Home en version originale parue en 2014, a été publié then 2018 par les éditions Liana Levi. Le style d’Eva Dolan est fluide: on se glisse dans l’histoire comme un poisson dans l’eau. Les actions sont détaillées comme dans un film: « Ferreira mit en marche l’enregistrement et Ahmal décapuchonna son stylo Mont-Blanc, tenant la plume prête au-dessus du bloc en papier jaune. Dehors, le vent projetait des vagues de pluie sur les vitres en verre dépoli au-dessus de leurs têtes. Un peu d’eau parvenait à s’infiltrer à travers le cadre en métal rouillé et les gouttes tombaient à intervalles irréguliers, faisant l’effet d’un ingénieux supplice. » (Page 173).

Les nombreux dialogues, que ce soit au sein de l’équipe d’enquêteurs ou entre les protagonistes de l’histoire, font progresser l’intrigue et la rendent vivante.

Thèmes: la misère sociale, l’intolérance, les travailleurs clandestins, le racisme non envers les hommes de couleur mais envers les blancs: « Et chaque fois que le Daily Mail publiait un article incendiaire sur l’immigration ou le chômage, ou sur une entreprise anglaise qui avait perdu un contrat au profit d’un concurrent étranger, d’autres déçus de tout se ralliaient à la cause. » (Page 124).

L’intrigue:

Un homme est retrouvé brûlé vif dans l’incendie de l’abri de jardin des Barlow, à Peterborough. Les restes ne permettent pas d’identifier le malheureux. Un SDF? Un clandestin? S’agit-il d’un accident? D’un meurtre?

Les propriétaires de l’abri déclarent n’avoir rien entendu, et pas vu que leur abri était en feu alors que la fenêtre de leur chambre donne de ce côté. Pourquoi n’ont-ils pas ouvert lorsque leur voisin a frappé chez eux pour les avertir? Vengeance? Règlement de compte?

Finalement, les enquêteurs parviennent à identifier le cadavre: Jaan Stepulov, un travailleur immigré estonien, venu de loin à la recherche d’une vie meilleure, comme les nombreux habitants de ce quartier de Peterborough. Le problème est que nombreux sont ceux qui voudraient les voir disparaître, les accusant de prendre le travail des Anglais.

Crime racial? Il est vrai que le chômage chronique, la crise économique qui frappe Peterborough de plein fouet, la cherté de la vie exacerbent les tensions sociales. Mais Zigic et sa co-équipière Mel Ferreira n’ont aucun idée de ce qui se trame sur les chantiers de construction et dans les usines installées en périphérie de la ville: ici, l’être humain n’est qu’une marchandise, un esclave traité comme une bête. L’horreur à l’état pur…

Difficultés de l’enquête: la méfiance de la population vis-à-vis de la police qu’elle rend plus ou moins responsable de l’insécurité des rues, de la délinquance, des conditions de vie souvent précaires de ces gens venus en vain chercher ici un meilleur avenir: « Dans les pays d’où venaient ces gens, on ne faisait pas confiance aux hommes qui portaient l’uniforme, quelle que soit sa couleur…Il ne pouvait pas leur en vouloir de penser qu’en Angleterre c’était pareil. » (Page 31)…OIP.jpg

…Mais également difficultés à enquêter sur des personnes qui n’avaient aucun point d’attache, ni famille, ni amis, pas de travail stable, qui vivent en marge de toute société car souvent clandestins: « Pas d’ordinateur portable à passer au crible, pas de numéro de téléphone régulier ou de compte en banque à éplucher. Comment faisait-on pour résoudre les affaires autrefois? Quand on enlevait toutes les traces électroniques de la vie moderne, on ne pouvait plus s’en remettre qu’à ce sentiment que quelque chose ne tournait pas rond. » (Page 278).

Les personnages:

  • Zigic Dushan: inspecteur d’origine serbe, dirige la section des crimes de haine.
  • Mel Ferreira: sergent appartenant à l’équipe de Zigic; née au Portugal, arrivée en Angleterre à l’âge de sept ans ; caractère parfois abrupt, souvent hargneuse, ne s’en laisse pas compter, manque de diplomatie.
  • Bobby Wahlia: membre de l’équipe de Zigic chargé des investigations sur le net; manie les gens avec douceur.
  • Riggott: commissaire, supérieur hiérarchique de Zigic; Irlandais.
  • Adams: flic à la Criminelle; excellent détective, du flair, peu d’états d’âme; ambitieux.
  • Phil Barlow: propriétaire de l’abri de jardin; dirige une entreprise de réparations et entretien.
  • Gemma: son épouse.
  • Craig: fils de Phil Barlow.
  • Clinton Renfrew: pyromane récemment sorti de prison.
  • Andrus Tombak: loueur de « chambres » pour travailleurs immigrés.
  • Pablo: travailleur immigré portugais.
  • Emilia: jeune serveuse; petite amie de Viktor, frère de Jaan Stepulov.

Les lieux:

L’action de Les Chemins de la Haine se déroule principalement à New England, quartier nord de Peterborough, ville anglaise située à l’est du pays, « une banlieue animée, juste au nord du centre-ville, où vivait le plus grand nombre des ouvriers immigrés de Peterborough ». (Page 13). Peterborough montre un visage de ville sinistrée par la crise économique, avec ses nombreux magasins fermés, ses immeubles gris et ses rues désolées.

A l’image de cette désolation, le Fenland (ou Fens), région agricole de l’est de l’Angleterre à la lisière de laquelle se trouve Peterborough, offre des paysages aussi tristes et mornes que la vie de ses habitants: « Un sol uniformément plat, ponctué de quelques bâtiments de fermes et d’éoliennes qui tournaient à un rythme étonnamment lent au vu des rafales de vent qui s’écrasaient contre la voiture…L’immensité du paysage avait quelque chose d’oppressant. Tout cet espace vide qui vous entourait, ce ciel sans fin, donnait le sentiment d’être minuscule, insignifiant. » (Page 148).

Salle de travail de la section des crimes de haine: un aperçu des conditions difficiles dans lesquelles Zigic et son équipe travaillent: « La section des crimes de haine était reléguée au troisième étage du commissariat de Thorpe Wood, dans une salle beige qui rendait claustrophobe, avec un faux plafond quinze centimètres trop bas et au sol un lino vert arsenic parsemé de vieilles brûlures de cigarettes. Il y avait quelques tables rangées par deux dos à dos, une rangée de vieux casiers gris d’un côté de la pièce et de l’autre plusieurs tableaux blancs …Des fenêtres écaillées…laissaient passer le bruit des moteurs et leurs gaz d’échappement ainsi que de petits courants d’air qui venaient vous poignarder en plein travail. » (Page 43) =>Charmante ambiance!!

En conclusion:téléchargement (1)

Les Chemins de la Haine constitue un excellent polar social, dénonçant le sort des immigrés, les conditions souvent sordides dans lesquelles ils survivent pour un maigre salaire: « Ils monteraient dans des camionnettes qui les conduiraient vers l’est et les grands champs noirs du Fenland, ou vers l’une des usines éparpillées tout autour de la ville où ils empaquetteraient douze heures durant, des shampoings ou des bagels ou des pièces de moteur. Rivés à leur poste, ne bougeant que les mains au-dessus d’un tapis roulant qui couinerait sans cesse, défilant à une cadence suffisamment rapide pour ne pas être confortable. » (Page 107)… »Ils travaillaient dur, ils faisaient tout ce qu’on leur disait de faire, et ils étaient quand même traités comme des animaux. » (Page 189). Logés dans des conditions insoutenables de promiscuité et de saleté, à six ou huit par chambres, sur des matelas posés à même le sol, exploités par des hommes violents et sans scrupules.

Le +: tension dramatique instaurée par une description de la scène de crime lentement, élément par élément, jusqu’à la découverte du cadavre.

Un premier roman fort, puissant, dénonçant l’exploitation de la misère humaine avec finesse et objectivité. Les Chemins de la Haine n’est pas un cri de vengeance et de haine, ce serait trop simple, mais un appel à l’humanité qui, peut-être, subsiste quelque part en chacun de nous…

Citations:

« Au Portugal, il avait lu des articles sur la façon dont les Chinois venaient clandestinement en Europe. Ils réunissaient les maigres économies des membres de leur famille et empruntaient le reste auprès de gangsters, tout cela pour la promesse d’un travail mieux payé. On les faisait passer par la montagne pour traverser la frontière. Certains mouraient de froid ou de faim, d’autres tombaient dans des ravis. Ceux qui survivaient pouvaient s’estimer chanceux. » (Page 36).

« Il y avait beaucoup de boîtes de ce genre dans sa tête. Fermées à double tour, quelque part dans l’ombre. Au fil du temps certaines se désintégraient, ce qui la débarrassait définitivement des souvenirs qu’elles contenaient, mais d’autres se mettaient à rouiller et à fuir. Des fragments de conversations et d’étranges visages remontaient alors à la surface sans crier gare, réveillés par l’odeur particulière d’un tabac ou par quelques notes d’une chanson à la radio. » (Pages 68-69).

« On arrivait avec juste de quoi subvenir à ses besoins pendant les premiers temps, ou, plus souvent, le recruteur qui vous faisait travailler vous fournissait aussi un logement de fortune dont le loyer était retenu sur votre salaire à prix fort. Il y avait des milliers d’Andrus Tombak qui faisaient vivre les immigrés dans des conditions que ne toléreraient jamais ceux qui déversaient leur haine sur eux. » (Page 125).

« Vingt pour cent de budget en moins. Pas la peine d’être un génie pour deviner quels départements en souffriraient le plus. Tout ce dont les électeurs se désintéressaient n’était pas indispensable. Violence domestique, harcèlement sexuel, crimes de haine. Les femmes et les étrangers. Ça pouvait passer à la trappe sans que la réputation du maire en pâtisse. » (Pages 310-311).

« A quel point les gens seraient-ils indignés, choqués, quand toute l’histoire ferait surface? Quand ils apprendraient que des travailleurs étrangers étaient maintenus en esclavage à quelques minutes du centre-ville de Peterborough? Qu’ils étaient quotidiennement brutalisés, sauvagement assassinés? Il voulait croire que ça ferait bouger les choses. » (Page 315).

2 commentaires sur « Passion polar: Les Chemins de la Haine, Eva Dolan. »

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