Publié dans éditions De Borée, Passion roman historique

Passion roman historique: Fils de Rabelais, Valérie de Changy.

« Ne pas rêver pour lui d’un devenir selon mes propres valeurs, c’est peut-être ainsi que je peux l’aimer vraiment »: un excellent premier roman basé sur une vérité historique même si le personnage du moinillon est tout droit sorti de l’imagination de l’auteur…

L’auteur:

OIP (3)Valérie de Changy est née en Italie en 1968 de père français et de mère belge. Elle fait des études de lettres puis enseigne quelques années en France. Actuellement, elle vit en Belgique avec ses quatre enfants.

Le roman:

Fils de Rabelais, premier roman de l’auteur, a été publié en 2009 puis en 2018 par les éditions De Borée dans la collection Vents d’Histoire. Il a téléchargementobtenu le Prix de la Première Oeuvre et le Prix Jean Muno. Il est l’un des cinq romans finalistes du Prix Rossel 2009. Le style est à la fois râpeux et musical: « Alors, délaissant livres et plumes, Justus prenait possession du trésor. Ses paupières engourdies par l’étude se levaient haut sur ses yeux clairs, ses mains endolories par l’immobilité retrouvaient leur agilité: il sentait, il observait, il tâtait, il pétrissait, il comparait. D’un bond, il emmenait le butin dans la cuisine où, selon l’inspiration, il pressait, pelait, farcissait, écrasait, coupait. » (Page 30). La langue est riche, parfois sensuelle, parfois plus sèche, selon le propos.

L’intrigue:

Gargantua
Gargantua

Automne 1544. François Rabelais a déjà publié Gargantua et Pantagruel. Une sombre époque où les idées humanistes d’Erasme et de Du Bellay, entre autres, sont vivement combattues par des esprits fâcheux, bien pensants qui considèrent ces idées comme hérétiques. La situation de Rabelais étant elle aussi compromise, Marguerite de Navarre demande à Geoffroy d’Estissac, évêque de Maillezais, de le convaincre de se réfugier à la cour de Navarre.

Justus, moinillon auquel Rabelais dispense une instruction tournée vers l’amour de la nature, de la cuisine et des humanités latines et grecques, se rend dans la forêt avec sa jument Imago ramasser des champignons et visiter Eulalie, la magicienne. De découvertes en merveilles, le jeune garçon fait l’apprentissage de la vie, apprend à décoder le monde si énigmatique et obscur des adultes.

pantagruel
Pantagruel

Pourtant, la menace sourde qui semblait se maintenir en retrait de La Devinière, refuge de Rabelais, se précise: « Le vent ne souffle pas du côté des humanistes, ces derniers temps. Pour qui veut faire de longs jours, il fait meilleur avoir ses protections à la Sorbonne et au Parlement…quelques grands esprits hostiles à notre évêque de Maillezais, hostiles aux idées nouvelles, hostiles à beaucoup de choses…se retrouvent-ils à Brénezé. Et c’est pourquoi ni Chinon ni Loudun ne me semblent aujourd’hui aussi sûres qu’elles ne l’étaient auparavant. Puits-Herbault irait-il jusqu’à la Devinière importuner ton ma^tre? Pous l’instant, non, je ne crois pas. Mais disons que, à travers lui, l’ennemi se rapproche. » (Pages 73-75).

C’est alors que Blanche, fille adoptive du seigneur de Puits-Herbault, enfuie de son château afin d’échapper à un mariage qu’elle ne désire pas, se réfugie chez Eulalie où Justus, l’aidant à la réfection de sa maison, s’est installé pour l’hiver. Rabelais parviendra-t-il à empêcher Puits-Herbault, chantre de l’orthodoxie rigide et formaliste prônée par la Sorbonne, à porter atteinte à ses protégés, et donc à lui-même et aux humanistes? La bataille contre les préjugés et l’obscurantisme s’annonce très rude…

Contexte historique: le terme humanisme dont se réclament Rabelais et ses pairs

humanisme
Humanisme

désigne un mouvement culturel prenant naissance en Italie au XIVe siècle avant de se développer dans le reste de l’Europe les décennies suivantes. Symbole du moment de transition du Moyen-Age aux Temps Modernes, l’humanisme est tout entier porté par l’esprit laïc à l’origine de la grave crise de confiance qui ébranle les institutions religieuses au cours du XVIe siècle. Ses adeptes, tirant leurs méthodes et leur philosophie de l’étude des textes antiques que l’on re-découvre suite notamment à la chute de Constantinople, placent l’Homme et les valeurs humaines au-dessus de toutes les autres valeurs, ce qui ne pouvait qu’attiser les foudres de l’Eglise: « Cette vérité avait parfois la saveur du danger: car ces livres, comme les drogues concoctées par son maître, pouvaient se révéler aussi périlleux pour leur auteur que salutaires pour leurs lecteurs. Pas un mois ne s’écoulait sans que Justus n’entendît parler de livres brûlés ou d’écrivain emprisonné. » (Page 38).

=>Ainsi, la menace qui pèse sur Rabelais, esprit fort s’il en est, est bien réelle: « Le roi ne pourra plus rien pour toi si la Sorbonne parvient à t’inculper. Or, de tous côtés, elle cherche des occasions de le faire…Quand ils ont arrêté Etienne Dolet l’an passé, nous avons cru que nous ne pourrions lui sauver la vie. Il s’en est fallu de si peu! Sur le bûcher apprêté pour brûler l’homme, ils ont dû se contenter d’enflammer ses ultimes éditions. » (Page 16).

Les personnages:

  • Justus: orphelin âgé de treize ans, moinillon à l’abbaye de Seuilly, protégé de Rabelais auquel il est très attaché.
  • Geoffroy d’Estissac: évêque de Maillezais; protecteur et ami de Rabelais; homme bon et miséricordieux, malgré son haut rang dans la hiérarchie ecclésiastique.

    téléchargement (2)
    Rabelais
  • François Rabelais: ancien secrétaire de l’évêque; caractère parfois renfrogné; à la fois moine, médecin et philosophe-écrivain.
  • Frère Bruinart: bon sens, regard droit, verbe simple, coeur inébranlable et poing robuste; moine à qui Rabelais confie Justus quand il s’absente.
  • Eulalie: magicienne, cuisinière, jardinière; calme, douce et pacifique, mais sait se défendre.
  • Blanche: demoiselle d’honneur et nièce de la dame de Puits-Herbault; forte et fragile.
  • Père Etienne: prieur de l’abbaye de Chassigny; homme bon et juste, doux de caractère.
  • Seigneur de Puits-Herbault: chevalier au comportement agressif et hautain; intolérance en matière religieuse, fanatiquement conservateur.

Les lieux:

La Devinière: refuge de Rabelais, désireux d’échapper au bruit vain et à l’agitation du monde, un endroit retiré pourvu d’un jardin redessiné par Rabelais lui-même dont la grande allée au milieu des plantations permettait au regard du promeneur de plonger vers le vallon, ouvrant une vaste perspective.

OIPSalle de travail de Rabelais, à la fois cellule de moine et espace de lecture et d’écriture: une pièce « sobre, presque austère; le sol, recouvert de tomettes inégales, poussiéreux. Sur de lourdes planches de chêne, des livres de tous formats et de tous cuirs se côtoyaient dans le désordre. Deux bancs étaient encombrés de piles de feuilles de papier et de parchemin. Sur une table massive, quelques ouvrages attendaient leur lecteur près d’une corbeille contenant tout le matériel pour écrire. Sur un pupitre voisin, une Bible imprimée était ouverte. » (Pages 11-12).

La Marelle: maison d’Eulalie et refuge épisodique de Justus: « La « petite maison » était un nid, un terrier, un cocon pour passer les mauvais jours » pourvue d’un jardin dans lequel la vieille femme faisait pousser toutes sortes de simples, de fleurs, de légumes et d’arbres fruitiers =>Un véritable petit paradis.

En conclusion:

téléchargementJustus, fils spirituel de Rabelais, assurément. Bien que le roman repose sur une vérité historique, Justus, ce petit moinillon tout droit sorti de l’imagination de Valérie de Changy, n’en symbolise pas moins cette part d’ingénuité intime et cachée du philosophe, un alter ego libre de penser et d’agir à sa guise dans un monde en mutation déchiré entre les forces vives de l’homme pensant à l’étroit dans son carcan d’obscurantisme, et les reliefs d’une société passéiste moribonde à laquelle les conservateurs, tant ecclésiastiques que laïcs, s’accrochent de toutes leurs forces.

Fils de Rabelais présente tous les ingrédients qui font les bons romans: de l’action, de l’aventure, un contexte historique revisité avec maestria, des personnages au caractère bien trempé, des vents contraires issus d’un siècle en pleine évolution. Un roman qui s’adresse autant aux spécialistes qu’aux novices: chacun y découvrira une des nombreuses facettes du créateur de Gargantua et autres, agrémentées de citations…Ouvrez vos yeux et regardez…Ouvrez vos oreilles et écoutez ce message tolérance émis par une voix venue du fond des siècles qui jamais ne s’éteindra…

Citations:

érasme
Erasmus

« Ce grand admirateur d’Erasme, ce cher protégé de Marguerite de Navarre, ce dénonciateur de la rapacité et de la luxure des moines, ce détracteur de la logique scolastique! Il attendait tant de toi! Et comme bien d’autres, il n’a vu dans ton premier livre qu’une vulgaire facétie, tout juste bonne à dérider la populace. L’esprit gaulois de ton oeuvre l’a fait fuir! » (Pages 17-18).

« Vis ta journée à l’aune d’une vie: le matin t’apportes les projets et l’innocence, le midi te livre la maturité de tes actions, lesquelles tu parachèves l’après-midi. Puis vient le soir et l’heure des bilans et des méditations. En faisant de chaque jour une nouvelle vie, tu agrandiras ton existence de mille possibles. »(Page 44).

« Ce n’est pas moi qui suis savante. Moi, je ne sais rien.C’est la nature qui détient les secrets, que parfois elle m’enseigne. Il y a des jours où elle me les chuchote à l’oreille. Ces jours-là, je retiens ma respiration et j’écoute, j’écoute…La nature toute entière parle. Elle enseigne beaucoup à l’homme qui la contemple, s’il est attentif et se laisse instruire. » (Page 58).

« Il y a épousé cette dame qui t’a semblé si triste, et il faut la comprendre: ce qu’elle porte sur le visage c’est la nostalgie de Venise, de la cour lettrée et cultivée dans laquelle elle vivait, du foisonnement des arts et de la profusion des livres. Elle vient du monde des lettres et du savoir, des arts et de la liberté. » (Page 73).

« Demandez et vous recevrez; cherchez et vous trouverez; frappez et on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit; quiconque cherche trouve et l’on ouvre la porte à quiconque frappe. » (Page 123)

 

 

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