Publié dans amitié féminine, amour, éditions J'ai Lu, énigme historique, Passion littérature française, place des femmes, secrets de famille

Passion littérature française: Le Baiser, Sophie Brocas.

« Marthe appartiendrait à cette race de femmes qui finiront mal puisqu’elles pensent trop. »..Réponse dans ce roman lumineux, vibrant de passion…

L’auteur:

OIP (1)Sophie Brocas, journaliste et haut-fonctionnaire française, est également romancière, auteur de trois romans, dont Le Baiser. Diplômée en sciences politiques, elle a été conseillère du président du Sénat, secrétaire générale de la Préfecture de Paris, préfète d’Eure-et-Loir jusqu’en octobre 2019, et conseillère de la ministre de la transition écologique et solidaire depuis novembre 2019.  Après avoir disséqué la psychologie féminine dans un premier roman très remarqué, Le Secret des femmes paru en 2014, construit autour d’un secret caché par trois générations, elle aborde dans Camping-car , publié en 2016, le caractère taiseux des hommes et leurs difficultés à exprimer leurs sentiments.

Le roman:

Le Baiser a été publié par les éditions J’ai Lu en 2019. Il est écrit dans un style énergique, téléchargement (1)plaisant jusqu’à l’opulence: « Ah comme la table croule alors sous l’abondance des mets, des zakouski, des pâtés, des jambons, des coupes en argent remplies de concombres à la crème, des soupières fumantes, des légumes croquants, des gros cornichons au vinaigre. Ah, les petits piroscki si fondants, les poissons blancs délicatement fumés à travers leur peau nacrée, l’ikra grise et crémeuse servie sur lit de glace. » (Page 24)… »Elle a mis des mots et un sens aveuglant sur ce que mon cœur me murmurait sans que je l’entende, ce que ma chair ressentait sans que je le comprenne, ce que mon esprit concevait dans la confusion. Pour la première fois, je comprends ce que signifie avoir une lecture politique du monde. » (Page 90)…Un style exubérant comme l’âme slave, dans un vocabulaire riche, évocateur: « Ici, c’est le monde entier qui se presse, se croise, se hèle, s’interpelle, se moque, se découvre, se renifle, s’aime, se quitte, se retrouve, s’évite, s’invite. Tant d’accents rauques, de belles langues, d’inflexions chantantes, d’outrages à la grammaire, de verbes maltraités, d’expressions inventées, de moues à la place des mots tricotent un langage cosmopolite, coloré, poétique, vivant. » (Page 70)…

Tout l’attrait du roman repose sur ses qualités intrinsèques telle que la puissance d’évocation: « Qu’importe, quel spectacle, un fleuve qui prend de force une ville tout entière, la violente et l’oblige. L’eau a tellement gonflé. Elle a trouvé la force d’une évidence que nul ni rien ne peut plus arrêter. Elle veut, elle prend. Voilà tout. Il y a deux jours qu’elle a jailli de son lit, ivre de rage et de fureur. »(Page 16)… »Les premiers tombent, puis d’autres et d’autres encore. La neige saigne. Un homme s’écroule auprès de moi, face contre glace. Je tremble de tout mon corps. J’ignore où je trouve le courage de ma baisser pour le retourner. « Respire, respire. » Il est jeune, à peine plus âgé que moi. Je soulève son torse pour l’adosser à ma cuisse. La moitié de son visage est emportée par la mitraille. Je ne parviens pas à détacher mon visage de la plaie béante. » (Pages 36-37).

Et les descriptions imagées, modelées en phrases courtes, seulement quelques mots: « J’aime sentir mes pieds nus sur le velouté du parquet qui enlace et croise ses carrés de bois, comme un cannage. J’aime les deux chenets en bronze, tête d’angelot aux fossettes enfantines, corps de poisson aux écailles larges, qui sont les sentinelles de la cheminée. J’aime la console étroite, au tablier marqueté d’ébène et de délicates fleurs d’ivoire, qui tient je ne sais comment sur ses deux grandes jambes arquées, comme si elle était une autruche. » (Page 30)… »Plus loi, sur une stèle en pierre, repose une dormeuse. Elle est d’une blancheur d’aube. L’oeuvre tient tout entière dans l’ovale du visage. Pas de buste, non, juste un visage, couché sur le côté. Un visage endormi, apaisé, serein. C’est à peine si le nez est esquissé. Une crête, légère, droite et fine, suffit à l’évoquer. Une bouche délicate, le renflement d’une paupière close, l’arc étiré d’un sourcil… » (Page 98).

L’intrigue:

téléchargementMarc Gomard, directeur des cimetières parisiens, reçoit une étrange requête: un marchand d’art parisien exprime le souhait de son commanditaire de desceller la sculpture nommée Le Baiser, réalisée par l’artiste roumain Constantin Brancusi, de la tombe qu’elle accompagne dans le cimetière de Montparnasse. Il s’agit de la tombe d’une jeune inconnue, morte un siècle plus tôt.

1910. Tania, fille d’aristocrates russes, est envoyée à Paris chez une tante afin d’étouffer les idées subversives devenues siennes depuis qu’elle fréquente l’université où elle étudie la médecine pour en faire son métier; mais surtout depuis qu’elle a assisté au massacre du peuple lors du dimanche rouge en janvier 1905, tragique journée au cours de laquelle un jeune homme est mort dans ses bras.

Etouffée par ce milieu sclérosé, engoncé dans un univers de convenances étriquées, incapable de voir que les choses changent et évoluent, que l’ancien monde craque de toutes parts, Tania confie ses rêves et ses pensées à son journal intime. La jeune fille, éprise de liberté, refuse qu’on lui impose les règles de sa vie: elle veut décider de son avenir, étudier la médecine et devenir médecin, faire un mariage d’amour… »Paraître toujours la bonne petite Tania, insolente à l’occasion, audacieuse parfois, mais incapable de remettre en cause les règles de mon clan et le principe du mariage bienfaiteur, de la descendance bénie, telle sera ma couverture…Bien protégée derrière le loup de ces apparences, je poursuivrai avec entêtement ma quête de liberté et d’indépendance. » (Page 91).

Néanmoins, Tania, qui a toujours vécu une existence riche et protégée, n’a aucune idée de ce que travailler pour survivre signifie. Pour elle, le seul moyen d’être libre pour une femme, est d’être indépendante financièrement, d’où son ambition de devenir médecin. Mais sa rencontre avec le sculpteur Brancusi, pour qui elle posera, va bouleverser son destin à jamais…

Un siècle plus tard, Camille, intriguée par cette histoire, part en quête de cette jeune fille russe, afin de comprendre pourquoi elle s’est suicidée, et défendre la statue qui empêche qu’elle ne sombre dans un éternel anonymat.

Contexte socio-politique en 1910:

L’année 1910 se distingue par diverses luttes politiques, écloses dans le but d’améliorer les conditions de travail des ouvriers, souvent réprimées dans la violence: grève des facteurs l’année précédente avec pour résultat la révocation de centaines d’entre eux et l’interdiction du droit de vote pour les fonctionnaires; combat reprit par les femmes qui militent pour l’égalité des sexes et pour que les femmes soient traitées comme des êtres humains et non comme des esclaves: « Pourquoi mon cerveau n’est-il pas l’égal du sien? Pourquoi mon labeur n’est-il pas rétribué comme le sien? Pourquoi faut-il que je lui consente les faveurs sexuelles qu’il exige? Pourquoi me fait-il payer avec mon corps le fait de rester à la maison pendant qu’il travaille alors que je le sers déjà comme une domestique? » (Page 87). =>Questions parfois encore d’actualité malgré les avancées sociales acquises au fil des années de lutte.

Les personnages:

  • Tatiana: jeune fille russe de 22 ans; vit à Paris avec sa tante; ambitionne de devenir médecin, assistante de recherche du docteur Bénard; modèle de Brancusi.
  • Tante de Tania: vieille fille bigote, pingre; conception étriquée de l’existence qui repose sur le seul concept de l’ordre à tout prix. Incarne le vieux monde.
  • Docteur Bémard: d’origine roumaine, à Paris pour préparer sa thèse de médecine, spécialisé dans les pneumobacilles; homme d’allure revêche et grave.
  • Marthe: amie de Tania célibataire et indépendante; piqueuse de bottines; guerrière des droits des ouvrières; ne mâche pas ses mots.

    téléchargement (2)
    Constantin Brancusi
  • Sergueï: étudiant en médecine, ami de Tania.
  • Youri: étudiant en médecine, ami de Tania.
  • Constantin Brancusi: sculpteur roumain réfugié à Paris en 1904; ami du docteur Brémard; apparence d’un homme des bois.

Un siècle plus tard:

  • Camille: avocate spécialisée en analyses juridiques, célibataire, passionnée de tricot; sourit rarement, tout entière consacrée à sa tâche au sein du cabinet prestigieux McAnton; se juge avec sévérité, ne voyant que ses défauts; vit dans un studio malgré ses très confortables revenus.
  • Ameline: meilleure amie de Camille; partie vivre à Rodez, dans la ferme familiale, pour s’occuper de son frère handicapé mental.
  • Jean-Pascal Tulian: chef du service patrimoine au ministère de la culture; énarque, excellent juriste, amateur de vins rouges.
  • Igor de Loverstein: descendant du père de Tania, toxicomane.

La statue:

OIPLa statue intitulée Le Baiser, représentante de l’art de Brancusi opposé au réalisme, dans sa quête jamais achevée de la beauté naturelle, du principe même du miracle de la vie, de l’âme transparaissant sous l’apparence des choses, constitue le fil rouge de ce roman dédié à la liberté individuelle, au droit pour chacun, homme ou femme, de décider de sa vie: « Après toute cette chantilly de décors finement ouvragés, ces odes au patriotisme et à la bravoure, après le triomphe de l’académisme, Le Baiser de Brancusi lui fit l’effet d’une eau claire et vivifiante de torrent. »(Page 64).

Les lieux:

Cimetière Montparnasse: bien que moins connu que le célèbre Père-Lachaise, le cimetière Montparnasse abrite néanmoins les tombes d’artistes contemporains, de sculpteurs, de peintres, notamment cette curieuse sépulture surmontée de la statue Le Baiser, aux antipodes, il faut bien l’avouer, des monuments funéraires traditionnels.

Paris de 1910: la langue riche et sensuelle de Sophie Brocas restitue à merveille l’atmosphère du vieux Paris, à jamais disparu, que, l’espace d’un instant, elle fait revivre sous nos yeux: « Les quais, la Seine qui coule à pleins bords, le rythme soutenu des ponts qui n’arrêtent jamais le regard, la ligne accidentée des toits sur les quais hauts, trouée, ici et là, par une flèche d’église, la proue du square du Vert-Galant avec la statue équestre d’Henri IV. Mon chemin préféré…J’adore ce vieux Paris. Ses murs encollés de réclames, ses cafés, ses ruelles, ses cours crapoteuses, ses odeurs de café qu’on brûle et de soupes qui cuisent.. Les commères qui s’interpellent sur le pas de porte, le claquement du fouet sur les croupes des vieux chevaux, les cochers qui jurent, le petit tramway jaune qui gronde. » (Pages 67-69).

En conclusion:

La construction en allers-retours, basé sur le voyage dans le journal de Tania écrit en 1910, propose une enquête passionnante entre présent et passé, réalité et fiction. A vrai dire, on ne sait pas si la jeune Tania a été la maîtresse de Brancusi ou du docteur Bémard, si elle s’est suicidée par amour pour l’artiste ou pour le médecin. Mais finalement, peu importe! Seul compte ce magnifique portrait d’une jeune femme éprise de liberté, animée du souffle de vie qui pousse à sortir de sa zone de confort, à découvrir le monde, à vivre passionnément et intensément chaque minute qui nous est accordée, portrait esquissé en parallèle de celui de Camille, asservie par d’autres dogmes que ceux de la caste sociale.

Le +: en filigrane du destin tragique de Tania, Sophie Brocas ébauche une réflexion sur l’art, juste de quoi attirer notre attention sur l’essence intrinsèque de l’art: « Quels critères pour juger la notion d’oeuvre? Qu’est-ce qui définit un artiste? Une pièce brute de fonderie polie à la main par l’artiste est-elle une oeuvre d’art? faut-il obligatoirement modeler une oeuvre d’après nature pour que cela soit de l’art? » (Pages 214-215). =>Le débat est lancé…

Citations:

« Elle m’étouffe sous ses interdits, ses règles, ses rites. Elle me traite comme une enfant. Pis, comme une idiote frissonnante, effarouchée, incapable de penser par elle-même. Elle me refuse la liberté élémentaire d’une jeune fille de vingt-deux ans. Pour elle, la jeunesse est une maladie infantile dont il faut surveiller le moindre épanchement avec une attention constante. » (Page 18).

« Chez les aristocrates, c’est si vulgaire d’étaler ses émotions, ses inquiétudes, ses espérances. Chez les aristocrates, on traverse l’existence avec retenue et élégance.  » (Page 77).

« Il dit que les hommes devraient s’inspirer davantage de la nature qui offre une place à chacun, contrairement au monde tel qu’il va où les puissants n’ont de cesse de réduire en esclavage les plus faibles. Il dit que, dans la nature, l’homme ne lutte pas avec les éléments. Non, dans la nature, l’homme est partie prenante du cycle de vie, maillon infime du grand tout, ruisseau fragile qui rejoint le vaste océan. » (Page 100).

« Dans son quotidien réglé comme une horloge, dans son asservissement volontaire au cabinet McAnton, dans ses notes juridiques sans état d’âme, dans ses mémoires en défense cousus de mauvaise foi, dans sa vie sans amour, sans fantaisie, dans cette absence crasse de bienveillance pour elle-même, sous le couvercle que Camille avait solidement vissé sur sa vie, Ameline introduisait de la joie, de tendres moqueries, une absence constante de jugement… » (Page 108).

« Vous ne mesurez pas ce que représente celle qui inspire, qui initie, qui invite à la création. C’est l’être précieux. Le plus précieux du monde à cet instant-là. L’être qui, par une alchimie mystérieuse pour l’artiste, stimule, libère, permet le geste, l’expression, le sens. On ne sait pas comment ni pourquoi cet être-là ouvre une veine puissante. Mais le fait est. » (Page 169).

 

 

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