Publié dans Non classé

Dossier n° 20: Établir la vérité: le polygraphe, nouveaux procédés.

Le principe du polygraphe, plus connu sous le nom de détecteur de mensonges, repose sur les infimes variations physiologiques induites par le fait de mentir. Quelles sont ces variations? Sont-elles fiables? Je jure de dire la vérité, toute la vérité, rien que le vérité…

1-L’analyse de la voix.

Le meurtre du jeune Noir américain Trayvon Martin, tué par balle en février 2012, est l’une des affaires les plus célèbres dans laquelle a été utilisée la technique d’analyse du stress dans la voix, ASV. En effet, au cours de l’enquête, la police de Stanford a fait appel à l’ASV pour analyser les propos du suspect George Zimmerman. Selon le New-York Times, l’appareil aurait montré que ce dernier ne mentait pas quand il a affirmé que Martin l’a attaqué le premier et qu’il n’a fait que se défendre. Mais la fiabilité de la technique est très critiquée…

Mise au point dans les années 1970, cette technique est basée sur l’utilisation d’un logiciel spécial qui analyse les inaudibles variations survenant dans la fréquence de la voix, appelées « microtremblements ». Son principe repose sur l’hypothèse, à ce jour non démontrée, que lors du stress induit par le mensonge, les microtremblements disparaissent, selon Robert Ruiz, chercheur en acoustique à l’université de Toulouse-II-Le Mirail. Actuellement, cette méthode est utilisée aux Etats-Unis, au Canada et en Angleterre.

Depuis, une quarantaine d’années que le système existe, plusieurs types d’ASV ont été mis au point, le plus connu étant le Computer Voice Stress Analyzer, CVSA, conçu en 1971 par l’institut national de contrôle de la vérité américain.

Il n’empêche que pour de nombreux scientifiques, l’ASV relève de la pseudoscience. Ses fabricants affirment que le dispositif atteint un taux de réussite avoisinant les 100% mais aucun étude scientifique ne le confirme. En 1978, Franck Horvath, chercheur à la School of Criminal Justice, à l’université du Michigan State, n’a noté une fiabilité que de 70 %.

Cela dit, le dispositif présente certains atouts: moins lourd que le polygraphe; ne nécessite pas de relier au sujet expérimenté à un appareil de mesure; permet également d’enregistrer le mensonge dans les propos tenus au téléphone ou enregistrés.

2-L’observation de l’activité du cerveau.

Le docteur américain Lorne Semrau ment-il quand il affirme ne pas avoir commis de fraude à l’assurance santé pour un montant de trois millions de dollars? C’est à cette question cruciale que devait répondre la cour du district ouest du Tennessee, en juin 2010. Ce qui a le plus marqué les esprits dans cette affaire c’est que, afin de prouver sa bonne foi, l’accusé voulait être soumis à un détecteur de mensonges d’un nouveau genre, fondé sur les dernières recherches en neurobiologie: un scanner cérébral utilisant une technologie d’imagerie de pointe, l' »imagerie par résonance magnétique fonctionnelle » ou IRMF.

Selon ses inventeurs, cet outil pourrait définitivement reléguer le polygraphe de nos ancêtres aux oubliettes. Ces quinze dernières années, sa commercialisation aux USA auprès des tribunaux, des compagnies d’assurance et des bureaux de recrutement est devenue un marché florissant. Pourtant, la technique est loin d’avoir fait ses preuves..

Permettant de visualiser la structure figée du cerveau, l’IRM « anatomique » est déjà utilisée régulièrement dans les tribunaux, y compris en France, depuis le début des années 1990, notamment afin d’analyser et d’expliquer le comportement de l’accusé par une anomalie cérébrale et convaincre ainsi de son irresponsabilité. La nouveauté de l’IRM « fonctionnelle » est qu’elle permet d’afficher de manière indirecte l’activité du cerveau en action.

Dans le cas de la détection de mensonge, le dessein est de scruter l’esprit du suspect notamment pendant qu’il raconte sa version des faits: si certaines zones cérébrales considérées comme spécifiques au mensonge « s’allument », on peut en déduire que la personne ment. C’est en 2005 que Daniel Langleben, psychiatre à l’université de Pennsylvanie et l’un des concepteurs de l’IRMF, a identifié ces prétendues « aires du mensonge ». Il s’agit de zones intervenant dans l’attention et le contrôle des erreurs: la circonvolution du corps calleux et les zones des cortex prémoteur et préfrontal.

3-L’analyse des ondes cérébrales.

Lire dans les pensées du suspect pour y trouver des indices le reliant au crime, et ainsi détecter le mensonge sans que l’accusé ne prononce une parole: séduisante perspective que promet la technique dite de « l’empreinte cérébrale » (par analogie avec empreinte digitale).

Son inventeur, Lawrence Farwell, neurobiologiste américain, s’exprime ainsi: « Révolutionnaire, notre méthode change fondamentalement la donne pour les criminels, mais surtout pour la police et les tribunaux. Grâce à elle, les enquêteurs, les juges et les jurés sauront ce que le criminel sait. Même s’il est le seul à connaître les faits et qu’il n’a laissé derrière lui aucune preuve matérielle! ». Mais cette méthode reste très largement controversée.

Développée à la fin des années 1990, commercialisée aujourd’hui par l’entreprise américaine Government Works Inc, l’empreinte cérébrale se base sur la technologie de l’électroencéphalographie (EEG). Couramment utilisée dans la recherche et en clinique pour étudier notamment le sommeil, cette méthode enregistre l’activité électrique à la surface à la surface du cerveau via des électrodes posées sur le cuir chevelu.

La démarche consiste à présenter à l’accusé un élément du crime que seul le coupable peut connaître (par exemple, une photo de l’arme ou du lieu où le cadavre a été retrouvé), et à déterminer s’il a déjà vu cet élément en analysant son activité cérébrale. Si la forme d’une onde cérébrale particulière, la « P300 », est différente de celle du test contrôle, on en conclut que l’accusé connaît l’élément présenté. S’il nie, c’est qu’il ment. Lawrence Farwell affirme: « Testée par le FBI, la CIA et par la Navy, notre technique est fiable à 99%. »

Mais « Ces résultats sont obtenus sur de petits échantillons. De plus, il manque des données sur les variations de l’expression de la « P300″ quand l’individu est stressé, psychopathe ou sous l’effet de stupéfiants », souligne Olivier Oullier, dans le rapport « Neurodroit », publié en 2012, chargé d’évaluer le potentiel des technologies d’exploration du cerveau dans les procédures judiciaires. Olivier Oullier précise: « Par ailleurs, le fait qu’une personne reconnaisse un objet identifié comme l’arme du crime ne fait pas automatiquement d’elle un coupable. Peut-être a-t-elle vu l’arme en question sur le lieu du crime sans nécessairement l’avoir commis. »

Les tentatives d’utilisation de l’empreinte cérébrale dans les tribunaux sont fréquentes aux Etats-Unis. En Inde, cette technique a permis, en 2008, de condamner une femme pour l’empoisonnement de son ex-fiancé. Mais en décembre de la même année, les preuves à charge furent déclarées irrecevable par un autre tribunal et la jeune femme fut libérée sous caution. Finalement, la Cour suprême de l’Inde a déclaré, en 2010, l’imagerie cérébrale, utilisée à des fins judiciaires, « illégale et contre la Constitution ». Paul Root Wolpe, directeur du Center of Ethics, à la Emory University, estime que la technique basée sur l’IRMF, ainsi que celle utilisant l’EEG, sont loin d’être prêtes à être utilisée par la police et la justice. Des recherches complémentaires sont donc nécessaires afin d’améliorer la fiabilité de cette technique.

4-Le décryptage des micro-expressions du visage.

Lorsqu’un accusé ment, certains muscles de son visage peuvent se contracter involontairement et induire de brèves expressions faciales d’une durée de moins d’un quart de seconde, comme un petit sourire ou un bref froncement de sourcil, très difficiles à feindre. Ces « micro-expressions » sont quasi invisibles pour la plupart d’entre nous. Mais avec un entraînement approprié, un enquêteur peut parvenir à les détecter, et ainsi lire le mensonge sur le visage du menteur. Voilà sur quel principe repose l’analyse des micro-expressions faciales. Mondialement reconnue, cette méthode est très utilisée pour orienter des enquêtes criminelles, notamment par le FBI.

En 1872, le naturaliste Charles Darwin émit l’hypothèse que les expressions de certaines émotions sur le visage pouvaient révéler le mensonge. Mais la technique ne s’est développée qu’après les travaux réalisés par l’Américain Paul Erkman, à partir de 1972. Après quelques années de recherches complémentaires, il a publié, en 1978, un manuel technique intitulé Facial Action Coding Systems, dans lequel il reprend toutes ses analyses de micro-expressions faciales.

Grâce à ses recherches sur les micro-expressions, Paul Erkman a été nommé, en 2001, « l’un des psychologues les plus influents du XXe siècle » par l’American Psychological Association. Depuis, il est devenu conseiller scientifique pour la série policière Lie to Me dont le héros recourt souvent à l’analyse des micro-expressions. Selon lui, sa méthode est fiable à 90 %, ce qui la rend très intéressante dans le cadre d’investigations criminelles. C’est d’ailleurs dans ce but que Paul Erkman l’enseigne au FBI, à la CIA et au Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives (chargé de l’application de la loi sur l’alcool, le tabac, les armes et les explosifs). Néanmoins, comme sa méthode n’est pas fiable à 100%, elle ne peut constituer une preuve de mensonge auprès d’un tribunal.

5-L’étude des mouvements du corps.

Popularisée par les séries Lie to Me et Mentalist, la synergologie, autrement l’étude des mouvements du corps, se présente comme une technique qui permettrait de détecter le mensonge rien qu’en évaluant la spontanéité des gestes d’un suspect lors d’un interrogatoire. Utilisée par certains policiers québécois depuis quelques années, elle a fait son entrée dans la police française il y a peu. En 2012, le journal de la préfecture de police de Paris rapportait que « actuellement, cinq policiers français sont formés à cette technique ».

Développée en 1987 par Philippe Turchet, qui, à ce jour, n’a publié aucun article scientifique, « la synergologie consiste consiste à analyser les positions de l’accusé sur sa chaise, la position de ses mains, les « micro-démangeaisons », la spontanéité de ses gestes…La thèse étant que le cerveau occupé à fabriquer un mensonge induit des gestes moins spontanés », précise le sergent détective Bruno Bouin, synergologue au service de la police de Montréal. En janvier 2012, il a tenu une conférence à la préfecture de police de Paris intitulée « Les items non verbaux lors de l’interrogatoire. » « Cette méthode, affirme-t-il, donne un résultat confirmé par l’enquête dans 70 à 75% des cas. »

Le hic est que cette technique est très décriée par un grand nombre de chercheurs. L’un d’entre eux, Pascal Lardelier, professeur en sciences de l’information-communication à l’université de Bourgogne, souligne, dans une analyse particulièrement critique, que  » les affirmations des pseudo-théoriciens du non-verbal s’apparentent à des lapins que l’on sortirait de chapeaux: on ne voit pas d’où elles sortent, et elles apparaissent comme par magie. » Néanmoins, la synergologie continue à s’étendre dans la police; neuf mois après son intervention à la préfecture de police de Paris, Bruno Bouin a animé une conférence à l’académie provinciale de police Emilien-Vaes, en Belgique.

6-Sérums de vérité et autres techniques.

Les sérums de vérité: le plus célèbre est le thiopental sodique, plus connu sous son nom commercial de Penthotal. Si la fiction leur prête une efficacité magique, ils sont loin pourtant loin d’avoir fait leurs preuves, et leur utilisation par les services secrets aurait beaucoup diminué. En Inde, la police s’en sert encore alors qu’elle est interdite par la Cour suprême car de nombreux experts l’assimilent à de la torture.

La thermographie périorbitale: technique qui mesure, grâce à une caméra thermique, la température autour des yeux; en effet, l’hypothèse est que cette température augmenterait lorsque l’on ment. Une étude publiée dans la prestigieuse revue Science attribuait à cette méthode une fiabilité oscillant entre 78 et 91 %.

L’étude des micro-mouvements des yeux: analyse le temps de réaction des yeux, la dilatation de la pupille ou les clignements des yeux. Elle fait partie des techniques considérées comme détecteurs de mensonges, même si les études scientifiques sur cette méthode sont moins nombreuses. Concrètement, une caméra à haute résolution suit les micro-mouvements de l’œil afin de détecter tout mouvement oculaire involontaire pouvant révéler un mensonge ( par exemple, les hésitations du regard sur une photo représentant la scène du crime. »

L’analyse simultanée de plusieurs facteurs: méthode qui serait, comme les mouvements de l’ensemble du corps, des yeux et des expressions faciales, une piste prometteuse à en croire une récente étude présentée à l’IEEE Conference on Automatic Face and Gesture Recognition par l’Américain Mark Frank, professeur en communication à l’université de Buffalo, dans l’Etat de New-York. Cette étude, basée sur l’interrogatoire de 40 personnes auxquelles il fut demandé de voler un objet, montre qu’une méthode automatique basée sur l’utilisation d’un algorithme spécial et d’une webcam, permettrait de détecter environ 82% des mensonges. Prometteur, certes, mais très insuffisant!!

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s