Publié dans attentats terroristes, corruption, crime, enquête criminelle, littérature britannique, Passion polar historique

Passion polar historique: L’attaque du Calcutta-Darjeeling, Abir Mukherjee.

Confrontation vivante et drôle de deux mondes totalement opposés au sein d’une intrigue policière habilement construite…

L’auteur:

téléchargementAbir Mukherjee, romancier britannique d’origine indienne né à Londres en 1974, auteur de romans policiers historiques dont l’action se situe en Inde après la première guerre mondiale, diplômé de la London School of Economics, a fait sa carrière dans le monde de la finance. En 2017, il se lance dans l’écriture avec la série consacrée à Sam Wyndham, ancien inspecteur de Scotland Yard. A ce jour, seul le premier opus de la série est traduit en français.

Le roman:

L’attaque du Calcutta-Darjeeling, A Rising Man en version originale parue en 2017, a été publié par les éditions Liana Levi en 2019. Racontée à la première personne au présent, permettant au lecteur de vivre les événements en direct, procédé toujours appréciable OIPpour un roman policier, l’histoire nous plonge dès le début au coeur de l’intrigue avec la découverte d’un corps. Ici, pas de prologue  ni de présentation. Le style, agréable à lire, est empreint de légèreté et d’un humour caustique qui donne le ton; jusque dans les dialogues: « Ensuite, vous n’avez pas encore acquis l’arrogance dont vos semblables font preuve dans ce pays quand ils traitent avec les Indiens. -Je suis désolé de vous décevoir. -Ne le soyez pas, répondit-elle avec désinvolture. Je suis sûre que ce n’est qu’une question de temps. » (Page 22)… »Je ne peux m’empêcher de sourire. Une police secrète c’est une chose que d’autres nations emploient. Nous les Britanniques nous utilisons des sources différentes. » (Page 42).

Thèmes: colonialisme – toxicomanie.

Fil rouge: le climat oppressant auquel le narrateur, nouvellement arrivé d’Angleterre, n’est pas habitué:  » Encore une nuit torride du Bengale. L’humidité est suffocante. On la sent dans l’air. Tout mon corps transpire et trempe le lit. J’ai ouvert la fenêtre pour tenter d’encourager un simulacre de courants d’air, mais ce la n’a fait que permettre aux moustiques…d’entrer librement. » (Page 164)… »Lal Bazar est une fournaise, mais reste préférable à la rue. » (Page 197).

L’intrigue:

1919. Une semaine après son arrivée, le capitaine Sam Wyndham se voit confier une enquête délicate: dans une ruelle à deux pas d’un bordel, le corps d’un officier britannique est découvert sans vie. Que faisait-il dans ce quartier pauvre et populeux en pleine nuit? Comment se fait-il que les hommes du gouverneur aient eu vent de l’assassinat aussi rapidement, alors que le vigile n’a trouvé le corps qu’à sept heures du matin? La situation, déjà compliquée, pourrait devenir explosive si le capitaine ne trouve pas très vite le ou les coupables: « Quand la nouvelle se répandra qu’un haut fonctionnaire britannique -un de ses assistants les plus proches de surcroît- a été assassiné…les révolutionnaires s’en donneront à cœur joie. Qui sait ce qu’ils auront l’audace de faire ensuite. » (Page 43)…Cette attaque démontre « que certains Indiens au moins ne se considèrent plus comme inférieurs, au point de réussir à assassiner un membre aussi en vue de la classe dominante, et ensuite qu’elle détruit la fiction de notre supériorité. » (Page 163).

calcutta
Calcutta

Wyndham commence une enquête difficile dans une ville dont il ne connaît ni les tenants, ni les aboutissants, ni les coutumes des autochtones. Heureusement que le jeune sergent Banerjee, dévoué et efficace, est là pour le seconder. C’est alors que Taggart les envoie enquêter sur l’attaque du train de Calcutta, à une heure au nord de la ville, attaque qui s’est soldée par le meurtre du surveillant du train. Pourquoi de vulgaires brigands attaqueraient le train, tueraient un surveillant et partiraient sans avoir rien volé?

Cette attaque aurait-elle un lien avec le meurtre du fonctionnaire britannique? Si oui, lequel? Dans ce cas, aurait-elle été perpétrée par des terroristes? Dans quel but? Cela signifierait-il que ce meurtre ne serait qu’un début et non un aboutissement…Wyndham et Banerjee devront s’efforcer de déjouer le complot en usant de toute leur perspicacité, écumant lieux mal famés, quartiers indigènes et fumeries d’opium, où le danger guette à chaque coin de rue.

Contexte politique servant de canevas au roman:

La situation du Bengale, cette province plus grande que la France, pour laquelle le vice-roi avait décidé, quinze ans plus tôt, de couper la présidence en deux, décision très mal perçue par la population qui y avait vu une tentative de diviser pour mieux régner.=>Expliquant l’ambiance survoltée qui règne à l’arrivée de Wyndham, notamment depuis l’entrée en vigueur des lois Rowlatt qui « autorisent à boucler quiconque est soupçonné de terrorisme ou d’activités révolutionnaires. Nous pouvons le garder derrière les barreaux pendant deux ans sans procès. » (Page 21)

bengale
Bengale

Et la fondation du groupe Jugantor: les services secrets soupçonnant ses membres d’avoir mis au point un plan leur permettant « d’acheter des armes au Kaiser, s’emparer de Calcutta et fomenter l’insurrection des régiments indigènes de l’armée indienne dans tout le pays. Ils décrivent les liens du groupe avec des organisations indiennes séditieuses implantées aussi loin que Berlin ou San Francisco et décrivent comment les fonds destinés à payer les expéditions d’armes étaient acheminés à travers ces organisations. » (Page 171) =>Climat politique instable rendant toute enquête policière délicate à mener, qui plus est pour retrouver l’assassin d’un ressortissant britannique.

Les personnages:

  • Capitaine Sam Wyndham: narrateur; nouvellement arrivé de Londres; ancien de Scotland Yard.
  • Digby: inspecteur adjoint de Wyndham, depuis dix ans dans la police impériale; une haute opinion de ses capacités.
  • Satyendra Banerjee: sergent indigène, une des meilleures recrues de la police impériale; a fait ses études en Angleterre; à la fois sérieux et plein d’audace, intelligent.
  • Lord Charles Taggart: chef de la police impériale.
  • Melle Annie Grant: secrétaire d’Alexander Mac Auley.
  • Alexander Mac Auley: chef du département financier de l’ICS au Bengale; également conseiller personnel du vice-gouverneur; pilier de la communauté britannique de Calcutta; impitoyable et ambitieux.
  • Buchan: homme d’affaires écossais, l’un des plus riches de Calcutta; fait le commerce du caoutchouc et du jute; issu d’une riche famille écossaise possédant plusieurs filatures.
  • Byrne: pensionnaire de la pension où vit Wyndham; homme intelligent et très perspicace sous ses dehors de joyeux pitre.
  • Benoy Sen: activiste indépendantiste, adoré des paysans qui le protègent et le cachent.
  • Colonel Dawson: membre des services secrets de l’armée.
  • Stevens: ancien adjoint et successeur de Mac Auley.
  • Gunn: pasteur écossais, ami de Mac Auley.

Les lieux:

Calcutta, capitale du Bengale, en perpétuelle agitation contre l’occupant, incitant ce

calcutta 2
Calcutta

dernier à déplacer la capitale à Delhi, mais également la proie d’une chaleur suffocante, implacable assortie d’un taux d’humidité propre à rendre fou n’importe quel homme bien portant, selon l’avis de Wyndham qui décrit ainsi sa première vision de la cité: « Le fleuve était bondé d’embarcations. D’énormes bateaux marchands allant vers l’océan se bousculaient pour se placer le long des docks. Si le fleuve était l’artère de la ville, ces bateaux étaient son sang qui transportait ses marchandises dans le monde. A en juger par son aspect, Calcutta pourrait être une ancienne métropole…Toutefois, elle n’a pas été conçue sur des aspirations à un nouveau départ dans un Nouveau Monde. Cet endroit est né pour une raison plus basse: le commerce. Calcutta -nous l’avons appelée la Cité des Palais. Notre Etoile d’Orient. Nous avions bâti cette ville, construit des maisons et des monuments là où il n’y avait jusque-là que la jungle et le chaume. Nous avions payé notre tribut de sang et nous proclamions à présent Calcutta ville britannique. » (Page 39) =>L’auteur montre bien en quoi la topographie des lieux où se déroule l’intrigue est intrinsèquement lié à la colonisation britannique du Bengale, mêlant habilement fiction et réalité.

Quartier de Black Town dans lequel le cadavre a été découvert: « S’il ya une chose dont Black Town ne manque pas c’est de bâtiments décrépis. Tout le secteur se compose de logements délabrés et surpeuplés grouillant d’humanité. » (Page 16)…

En opposition totale avec le sud de la ville , opportunément nommé White Town, composée de quartiers « aux larges avenues plantées d’arbres et aux villas blanchies à la chaux derrière de hautes haies. Presque aucun indigène en vue autre que les durwans, bien entendu, ces gardiens indiens revêches qui surveillent l’accès au domicile de leur maître…L’habitat des administrateurs coloniaux, des hauts gradés militaires et des marchands enrichis. » (Page 256).

En conclusion:

L’un des principaux atouts de L’attaque du Calcutta-Darjeeling, outre son écriture agréable à lire, réside dans la capacité de l’auteur à reconstituer le contexte politique de l’Inde en 1919: les préjugés racistes à l’encontre des autochtones, la barrière linguistique qui rend compliqués les interrogatoires, l’attitude arrogante des Anglais =>Aspects vus à travers le regard du capitaine Wyndham, nouveau venu, donc pas encore perverti, et celui du sergent Banerjee, qui s’efforce de rester neutre. Ces deux points de vue radicalement opposés permettent au lecteur d’aborder l’histoire avec en mains toutes les ressources nécessaires pour appréhender le plus objectivement possible les conditions dans lesquelles les personnages vont enquêter.

Le+: l’enquête ancrée dans les réalités politiques et sociales du Bengale en 1919: « Les preuves que nous avons sont purement indirectes. Rien ne relie directement Sen à l’assassinat de Mac Auley ou à l’attaque du train. Aucun tribunal ne condamnerait un Anglais sur la base des éléments dont disposons. Mais selon les lois Rowlatt la réputation de Sen suffit pour l’envoyer à la potence. » (Page 247). Situation complexe qui lie les mains de Wyndham et l’empêche de mener une enquête objective: « Avant de venir en Inde, je n’aurais jamais imaginé une chose pareille…Et pourquoi? Parce qu’il est plus facile de le condamner que de prouver son innocence. Parce que cela contribuerait à affermir ma réputation dans un nouveau poste. Parce que la vie d’un Indien a moins de valeur que celle d’un Anglais. » (Page 248).

Le ++: sous une vision sarcastique et polémique de la présence britannique en Inde pointe le profond humanisme de l’auteur, mettant en exergue le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à lutter pour leur indépendance, sans agressivité ni amertume. Un roman lucide, profondément humain qui soulève des questions politiques et morales tellement d’actualité.

Citations:

« Je crois que quelque chose a changé au fond de lui. Comme s’il était devenu quelqu’un d’autre. C’est drôle, dit-elle avec un demi-sourire, un homme tel que Mac Auley peut être un porc toute sa vie, puis trouver Dieu juste avant de mourir. Une ardoise propre, tous les péchés pardonnés. Y a-t-il une justice là-dedans, capitaine? » (Page 58).

« Rien, sauf peut-être la guerre, ne vous prépare pour Calcutta. Ni les horreurs décrites dans les pièces enfumées de Pall Mall par les hommes rentrés de l’Inde ni les écrits des journalistes et des romanciers, ni même un voyage de cinq mille miles avec escale à Alexandrie et Aden. Calcutta, quand elle apparaît, se situe dans une catégorie plus étrangère que tout ce que l’imagination d’un Anglais peut concevoir. » ( Page 67).

« C’est un pays d’hypocrites. Les Britanniques font semblant d’être ici pour apporter les bienfaits de la civilisation occidentale à un tas de sauvages ingouvernables alors qu’en réalité c’est encore et toujours une affaire de bénéfices commerciaux mesquins. Et les Indiens? L’élite éduquée déclare vouloir débarrasser l’Inde de la tyrannie britannique au profit de tous les Indiens, mais que savent-ils des besoins des millions d’Indiens dans les villages et s’en soucient-ils? Ils veulent seulement prendre la place des Britanniques en tant que classe dirigeante. » (Page 127).

« La véritable guerre c’est le sang, les massacres et les cris des mourants. Elle ne laisse aucune place aux idéaux. La véritable guerre c’est l’enfer, et elle n’épargne ni ami ni ennemi. » (Page 167).

« Je regrette d’avoir pensé que nous pourrions un jour gagner notre liberté par la violence. Que nous pourrions combattre le feu par le feu. Je regrette chaque vie perdue; les morts chez nos ennemis comme chez mes camarades et les innocent. Je regrette ce que toute cette tuerie m’a fait. J’ai perdu mon sens de la compassion. Je pense que tout homme témoin de telles choses doit renoncer à une part de son humanité, faute de quoi il ne peut plus vivre avec lui-même. Et ce faisant, il perd une part de son âme. » (Pages 250-251).

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s