Publié dans Angleterre, angoisse, éditions 10/18, crime, Passion polar historique

Passion polar historique: La curiosité est un péché mortel, Ann Granger.

Seconde enquête de Benjamin Ross et de sa fiancée Lizzie Martin. Cette fois, Ben reste à Londres tandis que Lizzie enquête seule dans un manoir perdu dans la campagne anglaise.

L’auteur:

téléchargementAnn Granger, née le 12 juillet 1939 à Portsmouth, est une romancière britannique auteur de romans policiers, de romans policiers historiques et de romans d’amour historiques. Elle a fait ses études supérieurs à l’université de Londres, a obtenu un baccalauréat universitaire en arts, a enseigné l’anglais une année en France avant de travailler quelques années dans des consulats et ambassades britanniques au service de délivrance des visas en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie et en Autriche.

En 1979, elle publie, sous le pseudonyme d’Ann Hulme (son nom d’épouse) le premier roman d’amour historique d’une série de quinze, non traduite à ce jour. En 1991, elle amorce une série policière avec les inspecteurs Mitchell et Markby dont seuls cinq des quinze titres sont traduits en français. Sa nouvelle série de polars historiques, commencée en 2006, a pour héroïne Lizzie Martin et celui qui deviendra son mari, l’inspecteur Benjamin Ross.

Le roman:

La curiosité est un Péché Mortel, A Mortal Curiosity dans la version originale parue en 2008, a été publié en 2014 par les éditions 10/18, dans la collection Grands Détectives. Le style d’Ann Granger est fluide, agréable à lire. La construction originale du roman selon un chassé-croisé entre la version et l’interprétation des faits d’Elizabeth et celles de l’inspecteur Ben Ross amène la répétition de certaines scènes mais d’un point de vue différent, celui de la jeune femme complétant celui de l’inspecteur, et vice-versa. Procédé  inhabituel qui permet au lecteur de combler certaines lacunes du récit, les deux narrateurs ne participant pas à toutes les scènes.

L’intrigue:

Lizzie, contrainte de trouver un nouvel engagement après les événements survenus dans l’épisode précédent, Un Intérêt Particulier pour les morts, est engagée par Charles Roche afin de tenir compagnie à sa jeune nièce, dépressive depuis la perte tragique de son bébé et le départ de son mari pour une longue mission à l’étranger. D’autant qu’elle vit chez ses tantes, deux vieilles filles âgées, n’aimant guère recevoir, ambiance guère propice à faire retrouver sa joie de vivre à une jeune femme à peine âgée de vingt ans. Lizzie part donc dans le Hampshire pour quelques mois, le temps que la jeune Lucy se remette.

Pendant ce temps, Ben Ross, son fiancé, resté à Londres, suit le cours habituel des affaires criminelles de la capitale. Bientôt, Lizzie est intriguée par les déclarations de Lucy qui affirme que son bébé est toujours vivant, et que celui qui a été enterré quelques semaines plus tôt n’est pas le sien. La jeune femme, dans son délire paranoïaque, est persuadée que sa petite fille est tenue cachée quelque part au village: « J’ai cherché partout. J’ai frappé à la porte de chaque maison du village. Personne ne l’avait vu. Désormais, les mères du village ont peur de moi et ne me laissent pas regarder leurs nouveaux-nés, de crainte que je ne leur jette un sort. Elles me croient folle…Si vous savez où est mon bébé, dites-le moi. » (Pages 448-449) Mais face à la détermination de la jeune femme, et à son entêtement, Lizzie se demande s’il s’agit vraiment de paranoïa? Et si Lucy disait vrai?

Sur ces entrefaites, Brennan, un romanichel chasseur de rats, est retrouvé mort, poignardé. Vengeance? Crime Crapuleux? Andrew Beresford, voisin des Roche, est-il impliqué dans ce meurtre? Pourquoi Christina, l’aînée des sœurs de Charles Roche, lui témoigne-t-elle tant d’agressivité? Il est clair que cette affaire complexe dépasse largement le champ d’investigation de la police locale: « Cela n’est pas une affaire pour un constable de village, ni même pour un inspecteur de Southampton. Nous allons devoir faire appel à Scotland Yard. » (Page 481) => Et qui dit Scotland Yard, dit l’inspecteur Ben Ross…Qui ne tarde pas à arriver sur place accompagné du fidèle sergent Morris, au grand plaisir de Lizzie, qui espère qu’à eux deux ils viendront à bout de cette étrange affaire.

Les personnages:

  • Lizzie Martin: fille d’un médecin de campagne, originaire du Derbyshire, a bénéficié d’une éducation assez libre, filleule de l’époux défunt de madame Parry; jeune femme intelligente et indépendante de caractère, déterminée.
  • Ben Ross: pragmatique, ne se fie que rarement à son intuition, mais sait repérer un témoin qui ment;
  • Superintendant Dunn: chef de Ross; aimable, direct et avenant mais exige de ses lieutenants une obéissance aveugle.
  • Charles Roche: ancienne relation d’affaires de Mr Parry, importateur de soie et de thé de Chine; gentleman de la vieille école, poli et prévenant.
  • Lucy Craven: jeune nièce de Mr Roche; fille unique de Stephen, jeune frère de Charles et ses sœurs; orpheline, recueillie par son oncle Charles.
  • Christiana: sœur aînée de Charles; vieille fille, s’occupe de la gestion du domaine familial.
  • Phoebe: sœur cadette de Charles et Christiana; totalement sous la houlette de sa sœur.
  • Williams: gouvernante des deux sœurs; très dévouée à ses maîtresses.
  • Marius Lefebre: exilé français, descendant d’une famille huguenote, comme la famille Roche; médecin aliéniste engagé par Charles pour évaluer l’état mental de sa nièce; a fait ses études à Paris et à Vienne.
  • Sergent Morris: adjoint de Benjamin.
  • Andrew Beresford: fermier propriétaire du domaine avoisinant les terres des Roche; voix cultivée, l’archétype du gentleman farmer.

Les lieux:

Londres: atmosphère de cité populeuse et industrieuse, dont l’auteur nous fait percevoir les bruits et les odeurs, vient en contraste avec Shore House, perdue dans la campagne anglaise: « Je fus accueilli par un vacarme assourdissant où se mêlaient les voix, le fracas des roues des voitures, le clip-clop des sabots et les cris perçants des marchands ambulants. Mes narines furent assaillies par les miasmes habituels, parmi lesquels je distinguai la puanteur du soufre, du charbon et de l’huile en provenance des hangars qui abritaient les locomotives de la gare voisine. » (Pages 397-398)… »Londres était toujours animée. En ce moment même, les rues étincelaient à la lumière des becs de gaz et la population de jour avait été remplacée par une myriade d’habitants de la nuit…Certains de ces oiseaux de nuit étaient dehors pour des raisons innocentes, sortant pour se divertir ou revenant du travail. D’autres, je ne le savais que trop, étaient en train d’accomplir des tâches plus sinistres ou de mauvais aloi. » (Page 581) =>Qui pourrait soupçonner que la paisible campagne du Hampshire recelait des dangers bien plus immédiats que ceux de la capitale?

Shore House: la maison de famille de Charles Roche, implantée dans le Hampshire, comté situé sur les côtes sud de l’Angleterre, face à l’île de Wight, dont la plus grande ville est Southampton, est une grande demeure isolée par une haie de lauriers aux feuilles brillantes, la protégeant des indiscrétions extérieures. « La maison, en brique jaune d’une teinte rebutante, ne semblait pas particulièrement ancienne…Toutes les fenêtres se finissaient en une arche pointue comme en ont les vitraux d’église et des tourelles incongrues avaient été plaquées aux angles du toit. Dans un autre élan de fantaisie architecturale, une frise en brique rouge et noire faisait tout le tour du bâtiment au niveau du premier étage. La demeure était laide, mais assumait fièrement sa laideur. » (Page 411).

En conclusion:

Le +: la reconstitution historique de ce roman s’appuie sur des repères connus, lui conférant son authenticité, telle que l’allusion à la guerre de Crimée qui, de 1853 à 1856, opposa la grande Russie à une coalition formée par l’Empire Ottoman, la France, le Royaume-Uni et le royaume de Sardaigne; l’apparition des infirmières diplômées: « Je savais bien sûr que des infirmières diplômées commençaient à apparaître dans les hôpitaux de Londres. Elles étaient fort différentes des souillons illettrées et des vieilles sorcières ivrognes qui formaient la majorité de cette corporation auparavant. Cette nouvelle génération était née avec ces courageuses femmes qui avaient suivi Florence Nightingale en Crimée. Des jeunes femmes honorables apprenaient désormais leur profession dans l’école qu’elle avait fondée. » (Pages 512-513).

Le ++: l’humour lié à la mode féminine bien malaisée dans certaines situations, comme lorsque Lizzie veut monter dans la charrette, grâce à une vigoureuse poussée du conducteur, à un endroit de son anatomie qu’une dame bien élevée ne peut désigner sans manquer à la plus élémentaire bienséance…

La curiosité est un péché mortel allie le sens de la description et de la mise en scène à l’art du portrait, l’histoire se déroulant à un rythme lent, ponctué de rebondissements dont la tension dramatique soulève le lecteur et l’entraîne aux confins de cette intrigue savamment échafaudée. Ann Granger a réussi le pari de créer, dans un style moderne, un roman à l’ambiance victorienne, digne des récits de Wilkie Collins.

Citations:

« Le monde criminel ne prend pas de vacances, comme j’eus tôt fait de le découvrir. A toute heure du jour et de la nuit, avec un manque criant de considération pour l’officier de police et sa vie privée, des cambrioleurs soulageaient les citoyens de leurs objets de valeur, des aigrefins mettaient en oeuvre leurs intrigues ingénieuses, tandis que le meurtre, le plus impitoyable des prédateurs, rôdait dans les ruelles des faubourgs et se glissait, invisible, dans les demeures des nantis. » (Page 363).

« Quitte à ne rien accomplir d’autre sur cette terre, j’espère contribuer à faire avancer le jour où les gens renonceront à leur attitude superstitieuse envers les maladies de l’esprit, attitude qui subsiste même chez les plus éduqués. Sans oublier cette opinion absurde selon laquelle une telle maladie ne serait guère respectable, on ne sait pourquoi. Les gens continuent à cacher leurs proches affligés d’une maladie mentale, ou bien se voilent la face. » (Page 435).

« C’est toujours la même chose quand la police est face à des gens respectables qui occupent une position en vue dans la société. Ils sont les premiers à écrire au Times pour se plaindre de la déliquescence de l’ordre public et de l’incapacité de la police à y porter remède. Mais quand un policier leur demande de l’aide et ose poser une botte sur le seuil immaculé de leur maison, c’est une autre chanson. » (Page 498).

« Vous et moi, me dit Lefebre, sommes des hommes prudents. Mais il y a toujours des dirigeants qui considèrent le fait d’agiter un drapeau, ou d’envoyer les autres à la boucherie, comme une affaire d’honneur et de bonne politique. » (Pages 510).

« Je n’aurais pas pu, j’ai trop d’affection pour les bêtes. Les chevaux se font tailler en pièces, ils deviennent fous à cause du bruit du canon, tout comme les hommes, sauf que c’est pire pour eux à mon avis. Un homme sait, quand il s’engage au service de la reine, ce qu’il fait, ou du moins il devrait le savoir. Le cheval n’a pas le choix. » (Pages 604-605).

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