Publié dans amitié féminine, Angleterre, attentats terroristes, éditions Liana Lévi, corruption, enquête criminelle, Passion polar historique

Passion polar historique: Les Princes de Sambalpur, Abir Mukherjee.

Second volet des enquêtes du capitaine Wyndham dans l’Inde coloniale des années 1920. Un véritable coup de coeur!!

L’auteur:

téléchargementAbir Mukherjee, romancier britannique d’origine indienne né à Londres en 1974, auteur de romans policiers historiques dont l’action se situe en Inde après la première guerre mondiale, diplômé de la London School of Economics, a fait sa carrière dans le monde de la finance. En 2017, il se lance dans l’écriture avec la série consacrée à Sam Wyndham, ancien inspecteur de Scotland Yard. A ce jour, seuls les deux premiers ont vu le jour.

Le roman:

Les Princes de Sambalpur, A Necessary Evil dans la version originale parue en 2017, a été publié en 2020 par les éditions Liana Levi. Le style hybride est parfois simple et direct, parfois plus recherché: « Non que toute l’affaire l’ait beaucoup affectée, elle en était sortie sentant la rose, ou au moins le parfum coûteux OIPqu’elle portait alors. Elle a gagné beaucoup d’argent dans toute cette affaire, l’a investi dans des actions d’une entreprise de jute, et le bruit court maintenant qu’elle vaut une jolie fortune…Non seulement il lui a permis de s’habiller aussi élégamment qu’elle le méritait, mais en outre il a contribué à effacer le seul stigmate auquel sa beauté et son charme ne pouvaient rien: sa part de sang indien. » (Page 41).

L’histoire est racontée au présent par le capitaine Wyndham, conférant au roman immédiateté et point de vue restreint, celui du Britannique dans un pays conquis: le lecteur n’a accès qu’à ce que le capitaine sait et voit. Le ton est souvent humoristique, voire sarcastique: « On ne voit pas souvent un homme avec un diamant dans la barbe. Mais quand un prince ne trouve plus de place sur ses oreilles, ses doigts et ses vêtements, je suppose que les poils de son menton conviennent tout aussi bien. » (Page 9).

Le roman se caractérise par ses nombreuses pointes d’humour qui ajoutent à son propos pourtant sérieux et parfois même dramatique une certaine légèreté: « J’ai appris que c’était très probablement un fanatique religieux quelconque. Qui sait ce qui peut passer par la tête d’un homme comme lui. Je pourrais lui répondre que dans ce cas précis la dernière chose a été une balle de revolver… » (Page 79); « Il y a quelque chose chez les femmes qui le rend muet comme une carpe. La situation n’est pas vraiment idéale, attendu que nous sommes là pour questionner la jeune fille. » (Page 114); « -J’imagine que les seuls hommes admis près d’elle doivent être…vous savez…-Des eunuques? -Oui, monsieur. Il rougit. -Eh bien, sergent, si nous devions en arriver à cette extrémité, votre mère qui essaie de vous marier n’aurait plus à s’inquiéter. » (Pages 142-143); « Le dewan porte une kurta crème jusqu’au genou tandis que le major est en uniforme de la milice, la poitrine couverte d’assez de médailles pour laisser penser qu’il a cambriolé la Monnaie du royaume. » (Page 195).

Thèmes: racisme; colonialisme; droit à la différence.

Fil rouge: crise de manque du capitaine Wyndham qui affectent sa concentration et ses capacités d’enquêteur.

L’intrigue:

Juin 1920. Un an après les événements relatés dans L’attaque du Calcutta-Darjeeling

téléchargementWyndham et le sergent Banerjee ne peuvent empêcher l’assassinat du prince héritier de Sambalpur, bien qu’au moment du drame ils se trouvaient avec lui, dans sa Rolls. Cet assassinat aurait-il un rapport avec les étranges messages reçus par le prince la semaine précédente, messages laissés dans ses appartements privés, l’un ur son oreiller, l’autre dans la poche d’un costume? Peu de personnes sont habilitées à pénétrer dans la chambre du prince…

Qui est le commanditaire de l’attentat, visiblement soigneusement préparé? Un tireur isolé? Un groupuscule quelconque? Le mystérieux tireur portait sur le front une marque étrange, deux lignes de cendres blanches se rejoignant à la racine du nez de part et d’autre d’une ligne rouge plus fine, généralement portée par les prêtres. Aurait-il un lien avec la procession religieuse dans laquelle Wyndham l’a perdu?

Que ce soit un attentat religieux ou politique, la situation s’avère on ne peut plus délicate pour Wyndham mais surtout pour la police coloniale. Comment expliquer au vice-roi que le prince héritier d’un Etat souverain se fasse assassiner en plein jour en présence de deux officiers impériaux, qui de surcroît s’avèrent incapables d’arrêter le tueur? Attentat qui tombe on ne peut plus mal, au moment où le gouvernement britannique réunit les principaux maharadjas et nababs pour l’instauration d’une Chambre des Princes dans le but d’apaiser les exigences d’autonomie de plus en plus grandissantes des souverains indigènes.

Seul indice tangible pour Wyndham et son sergent, les messages reçus par le prince. Qui pouvait savoir qu’il se trouvait en danger? Manifestement, la réponse se trouve à Sambalpur. Le maharadja mandate les deux policiers pour qu’ils retrouvent l’assassin de son fils, mais la conjoncture s’avère bien plus complexe et délicate que ne le pensait Wyndham. Entre susceptibilités princières, protocole et intrigues de palais, Wyndham et le sergent Banerjee vont devoir « marcher sur des oeufs » s’ils veulent trouver la vérité sans faire imploser le palais royal.

Les personnages:

  • Capitaine Sam Wyndham: narrateur; nouvellement arrivé de Londres; ancien de Scotland Yard; opiomane.
  • Satyendra Banerjee: sergent indigène, une des meilleures recrues de la police impériale; a fait ses études en Angleterre; à la fois sérieux et plein d’audace, intelligent; brahmane.
  • Lord Chemlsford: vice-roi des Indes; a l’air d’un croque-mort mal nourri.
  • Adhir Singh Sai: prince héritier de Sambalpur; a fait ses études à Harrow; la peau claire, allure d’un joueur de polo.
  • Harish Chandra Davé: dewan de Sambalpur (sorte de premier ministre).
  • Colonel Shekar Arora: aide de camp du prince.
  • Colonel Dawson: chef de la section H, services secrets britanniques.
  • Annie Grant: anglo-indienne, amie de Wyndham; jeune femme courageuse et indépendante.
  • Sir Ernest Fitzmaurice: négociant en diamants, président du conseil d’administration de l’Anglo-Indian Diamond Corporation.
  • Derek Carmichael: membre du Foreign Office.
  • Rajan Kumar Saï: maharadjah de Sambalpur, père des princes Adhir et Punit.
  • Punit: jeune frère d’Adhir, 29 ans; jeune homme vain, fêtard et dandy.
  • Major Bhardwaj: chef de la police de Sambalpur.
  • Maharané Shubhadra: première épouse du maharadjah; femme intelligente.
  • Shreya Bidika: professeur dans une école de Sambalpur, considérée comme un de sprincipaux agitateurs s’opposant au maharajah.

Les lieux:

Calcutta: aperçus de la ville coloniale des années 1920 à travers les déplacements de Wyndham pour son enquête, dans une reconstitution soignée « Le Chinatown de Calcutta c’est Tangra, un trou à rats constitué de ruelles et de rues sales au sud de White Town. C’est un arrière-pays de bâtiments miteux, de dortoirs et de fabriques délabrées cachés derrière de hauts murs et des grilles hérissées de pointes. Il n’y a pas grand chose à voir pendant la journée, rien qu’un faubourg minable de plus, qui ne se distingue des autres secteurs non blancs que par le fait que tout est écrit en chinois. Mais la nuit, Tangra se transforme en une ruche de bars clandestins, de cuisines de rue, de tripots et de fumeries d’opium. » (Pages 46-47)

téléchargement (1)Palais du maharadjah: là tout n’est que luxe et profusion, attestant de la richesse de ce petit état, certes insignifiant sur la carte, mais puissant: « Devant nous s’élève le Surya Mahal, le Palais du Soleil. Deux étages, trois si l’on compte les jardins ombragés sur le toit, avec des murs peints d’un jaune vif. Bâti dans le style moghol, avec une façade à arcades et des fenêtres avec balcon et persienne il semble composé de lumière, d’air et d’imagination plutôt que de brique et de pierre. Son architecture est d’une délicatesse qui fait apparaître nos propres constructions coloniales comme bouffies et pesantes. » (Page 100).

Royaume de Sambalpur: Sambalpur, célèbre pour ses mines de diamants, est un petit royaume de la province de l’Orissa, région côtière de l’est de l’Inde, pas plus grand que l’île de Wight, et pourtant considéré d’une importance stratégique par le gouvernement britannique, sans doute parce qu’il entraîne avec lui une douzaine d’autres états princiers. Et, de ce fait, attise la convoitise…D’autant que le maharadjah, loin d’être un souverain absolu, ne gouverne qu’avec l’accord du peuple qui voit la famille royale comme un roc de stabilité et de certitudes, rendant sa position fragile.

Contexte politico-religieux:

Aspect religieux: l’un des nombreux atouts de ce roman est la façon impartiale dont l’auteur montre le choc des deux cultures en présence, choc qui se ressent dans l’intrigue, articulée sur une base alliant faits historiques et fiction: « La procession dans laquelle le capitaine Wyndham a été pris est le Rath Yatra, monsieur, celle du char du dieu hindou Jagannath. » (Page 25). Bousculant au passage les préjugés à l’égard d’une culture que les Britanniques méprisent et méconnaissent: « Vous devez cesser de croire ce que vos auteurs anglais aiment tant décrire. Que savent-ils des femmes dont ils parlent? Que savent-ils des eunuques qu’ils aiment tant caricaturer? Ouvrez les yeux, capitaine. Laissez vos préjugés à Calcutta. Mieux encore, laissez-les à Londres. » (Page 210)… »Elle me met à l’épreuve, elle essaie de voir quelle sorte d’Anglais je suis: de celle qui croit que fréquenter les indigènes comme des égaux revient à dénigrer notre race tout entière ou de l’autre, celle qui comprend que de telles attitudes ne sont que comédie, prétention et hypocrisie nées de la culpabilité. » (Page 187).

Contexte politique: l’action du roman se situe à une période troublée de l’Inde, joyau de l’empire britannique: de nombreux hindous, commençant à trouver le joug anglais trop lourd à porter, mus par des ambitions indépendantistes de plus en plus évidentes, s’agitent. Le chemin vers l’indépendance, acquise en 1947, est certes encore long, mais le gouvernement britannique sent le vent tourner. Raison pour laquelle le vice-roi a imaginé que la création d’une Chambre des Princes, présentée comme une Chambre des Lords indienne, réunissant tous les princes indiens sous l’illusion qu’ils pourraient ainsi influer dans la gestion des affaires de leur pays, n’a en réalité d’autre but que d’apaiser les exigences d’autonomie grandissantes du peuple. Car le « temps est révolu où les Britanniques pouvaient se mêler ouvertement des affaires d’un Etat indigène. Avec tout ce qui se passe dans le reste de l’Inde, leur unique préoccupation est que Sambalpur reste un allié fiable et stable, et que nous entrions à la Chambre des Princes. » (Page 356).

En conclusion:

Les princes de Sambalpur est doté de nombreuses qualités, mais celle que j’apprécie le plus est l’impartialité de l’auteur qui passe au crible aussi bien les travers de la civilisation anglaise que ceux de la société indienne. Sous le prétexte d’informer le capitaine Wyndham, Abir Mukherjee esquisse des pages de l’histoire de l’Inde, renseignant dans le même temps le lecteur peu ou mal documenté.

Le +: l’enquête menée par les autorités britanniques se heurte aux traditions indiennes, qu’elles soient religieuses ou culturelles, ainsi qu’ aux conventions et coutumes qui régissent la famille royale de Sambalpur: « -J’aimerais fouiller les appartements du prince, s’il vous plaît. Le dewan me regarde comme si j’étais fou. -C’est hors de question, répond-il fermement…Libre à vous de faire tout ce que vous voudrez, capitaine, répond-il calmement. Sachez d’abord que cette suite est reconnue officiellement comme territoire souverain de Sambalpur. » (Page 38)…Tout comme lorsque Wyndham veut interroger les femmes de la famille royales qui ne peuvent être vues par aucun homme à part les eunuques.

Le +: grâce aux nombreux passages livrant les pensées de Wyndham concernant l’enquête, réfléchissant à ses tenants et ses aboutissants, éclairant la lanterne du lecteur.

Les Princes de Sambalpur est un roman intelligent, original, bourré d’humour et de fantaisie, extrêmement bien construit: rythme, rebondissements, contexte historique bien reconstitué, personnages crédibles et attachants en font une lecture passionnante et divertissante.

Citations:

« Je reconnais que vous savez profiter de notre vanité, vous les Anglais. Nous vous avons livré cette terre, et en échange de quoi? Quelques belles paroles, des titres ronflants et des miettes de votre table pour lesquelles nous nous chamaillons comme des chauves qui se battraient pour un peigne. » (Page 15).

« Certains considèrent comme de mauvais goût qu’un sahib cohabite avec un indigène. D’autres y voient une excentricité. De toue façon, cela m’est indifférent. Sat voit le monde avec un optimisme que j’ai perdu, et une sensibilité orientale qui défie mes notions anglaises souvent préconçues. Je trouve sa présence rafraîchissante et ceux à qui cela ne plaît pas peuvent aller au diable. » (Page 39)

« Pour autant que je sache, les femmes de Calcutta portent à peu près la même chose que l’année dernière et probablement l’année d’avant. La masse de jupons, corsets, robes à la cheville et sous-vêtements de flanelle que nos femmes s’obstinent à porter même dans la chaleur stupéfiante de l’été me paraît pure folie. Elles pourraient apprendre deux oi trois choses des indigènes, mais naturellement c’est hors de question. Après tout, nous sommes britanniques. Nous avons des principes. Ainsi, nos femmes et nous devenons à moitié fous en portant assez d’épaisseurs de vêtements pour pouvoir prendre le thé confortablement à mi-pente de l’Himalaya. (Page 130).

« En nous approchant davantage je vois que l’édifice est orné de sculptures de dieux et de mortels entremêlés dans le genre de positions que votre curé n’imaginerait probablement jamais, et accepterait encore moins d’afficher sur la façade de son église. Et pourtant, un prêtre serait parfaitement heureux avec des gargouilles ou des vitraux représentant les damnés en train de brûler dans les feux de l’enfer. Pourquoi nous les chrétiens nous montrons-nous aussi effarouchés par les représentations de scènes d’amour? De quoi nos cardinaux et nos archevêques ont-ils peur? » (Page 171).

« La vérité et ses conséquences sont deux choses différentes. La vérité n’entraîne pas davantage la  justice que la haute naissance n’entraîne la sagesse. Je sais que votre âme aspire à la vérité. Si un jour vous connaissez la justice, tant mieux, et sinon, tant pis. De toute façon, la justice peut prendre de nombreuses formes. Il se peut même que vous ne la reconnaissiez pas en la voyant. » (Page 308)

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