Publié dans angoisse, éditions Hugo Thriller, cadavre, maltraitance, manipulations génétiques, maternité, Passion polar français, secrets de famille

Passion polar français: Les Oubliés de Dieu, Ludovic Lancien.

Une immersion dans les méandres du Mal à la limite de l’asphyxie…Si l’expérience vous tente, foncez…

L’auteur:

Breton dans l’âme, Ludovic Lancien est un amoureux de la terre et des livres. A tel point que la lecture fait partie de ses activités quotidiennes. Il a même créé son propre blog. Sa participation, et sa victoire, au concours Fyctia suspense lui donne l’occasion de révéler, dans ce premier roman, sa plume originale et incisive.

Le roman:

Les Oubliés de Dieu a été publié en octobre 2020 par les éditions HugoPublishing, dans la collection Hugo Poche. Le style est énergique, plaçant les mots qu’il faut là où il le faut: téléchargement (2)« Elle flippe dès que je me rends au boulot. Comme si je risquais ma peau tous les jours. J’ai beau lui répéter que c’est pas en gérant de la paperasse que je me prendrai une balle dans le buffet, j’arrive pas à la raisonner. Elle voudrait un coin plus tranquille, plus stable. Je peux pas lui offrir ça.– Tu préférerais qu’elle s’en foute ? répliqua Gabriel. Je connais un paquet de flics qui aimeraient qu’on les retienne à la maison le matin. T’es à la Crim depuis quoi, sept mois ? -Ouais, ça passe vite et en même temps pas assez. Je marche sur un tapis roulant quoi, j’avance pas.– C’est pour pas te dégoûter tout de suite. Par moments ce métier est une plaie, profite de n’être qu’observateur. Je vais te donner un conseil : écoute ta compagne et sois plus souple. » (Pages 19-20)…Une écriture riche, utilisant de nombreux adjectifs, donne de l’ampleur au récit: « Le trio arpenta les couloirs, devancé par les arabesques des torches qui léchaient les murs. L’atmosphère lugubre pesait de tout son poids sur leurs épaules. Un rideau de poussière se détachait régulièrement du sol pour fuir les cercles lumineux. Des tags envahissaient les murs ; d’autres avant eux avaient investi ce mausolée. Un tapis de feuilles mortes craquait sous leurs pieds, tandis que le vent s’engouffrait par les vitres brisées et jouait un sinistre air de flûte qui résonnait à l’envi dans cet effroyable vide. La nature avait repris ses droits. Des graines portées par les bourrasques avaient fini par germer en fissurant le béton, créant le sentiment de déambuler aux confins d’une jungle. Ils prirent la première porte sur leur droite. Le crissement du châssis contre le carrelage leur arracha une grimace. La pièce sentait le renfermé. Les cônes des lampes capturèrent un tabouret en bois rangé dans un coin. » (Page 282)….Circonstanciant toutes les actions, précisant tous les détails, même les plus insoutenables: « Le ciel grondait sa colère, comme s’il se joignait à la détresse du policier. Les gouttes clapotèrent timidement sur les volets, tels des doigts d’enfant qui cogneraient sur les lattes de PVC. Gabriel se dirigea vers la cuisine pour attraper une bière dans le frigo. Il n’avait pas faim. Combien avait-il perdu ces derniers mois ? Cinq, peut-être six kilos. Au moins, cela redessinait ses muscles. Il prit une chaise et alluma le MacBook posé sur le plan de travail. Il était beaucoup trop tôt pour songer à se coucher, aussi décida-t-il finalement de travailler encore un peu sur l’affaire Mievel. Il porta sa bouteille jusqu’à ses lèvres et avala deux rasades de bière. La fraîcheur pétillante délassa instantanément ses muscles. Aussi utile qu’une séance chez le kiné, pensa-t-il en ouvrant ses mails.Le Bélier avait fait suivre le rapport d’autopsie de Richard Mievel. Gabriel le téléchargea en s’enfilant une nouvelle gorgée. La température redescendait, son rythme cardiaque redevenait normal. Dehors, la pluie s’abattait en trombe et le vent semblait vouloir briser les arbres en deux. Une force furieuse, indomptable. Ambiance parfaite pour nager en eaux troubles. » (Page 119).

Construction: le roman se compose du traditionnel prologue qui plonge tout de suite le lecteur dans l’horreur dont il ne comprendra la teneur qu’à la fin, et de chapitres courts se déroulant à un rythme soutenu, ne laissant aucun temps mort.

Thèmes: génétique, maladies rares, tératologie, tourisme noir, mythes et légendes (Yeti, monstre du Loch Ness, etc…), sciences occultes.

Fil rouge: maladie de Pauline, l’épouse de Gabriel, que l’on voit dépérir au fil des pages; le passé du lieutenant.

L’intrigue:

Comme chaque matin, Caroline se rend à son travail, le cabinet médical du docteur Miével, dont elle est la secrétaire depuis quatre ans. Mais dès qu’elle franchit le seuil du bâtiment, c’est une vision d’horreur qui s’offre à sa vue: son patron a été sauvagement assassiné, le torse ouvert vidé de ses organes, les mains arrachées, un minuscule escargot niché dans l’orbite de son oeil droit crevé. Ce meurtre sans nom a été perpétré peu de temps avant son arrivée et celle du premier patient, qui l’attendait dans le couloir, le sang gouttant encore. Que signifie cette mise en scène malsaine, offensante même? A qui s’adresse le sms sibyllin que la victime a tenté d’envoyer quelques minutes avant de mourir?

Les deux témoins n’ont rien vu ni entendu de suspect. S’agit-il d’une vengeance particulièrement sadique? L’oeuvre d’un psychopathe? Un crime sataniste comme pourrait le faire penser la présence d’un pentacle à tête de bouc dessiné sur un des murs? Règlement de compte?

Qui est Jacques Dumas dont le nom figure dans l’agenda du docteur mais pas dans la liste des patients? Quels secrets honteux cachait le médecin qui pourraient justifier un tel carnage? Peu à peu, l’enquête dévoile la double vie du praticien. Pourrait-elle avoir un lien avec sa fin tragique? De nombreuses questions dans cette enquête difficile et dérangeante: « Pourquoi changer ses chaussures si c’est pour prendre le risque de nous laisser son ADN ? Pourquoi n’a-t-il pas tout fourré dans un sac à dos avant de repartir avec ?– Parce qu’il sait n’avoir rien à craindre de ce côté. Il se fout de nous. Les chaussures taillent du 42, un modèle standard qu’on trouve dans des milliers de boutiques de sport. Cela ne cadrait pas. Même si le tueur possédait suffisamment d’assurance pour s’attarder sur le lieu du crime, rien n’expliquait comment il avait réussi à se rendre invisible. En admettant qu’il massacre Richard Mievel en un temps record, rester sur place pour s’essuyer et se changer augmentait le risque de se faire prendre. » (Page 65)…Dont les zones d’ombre font écho à celles des enquêteurs, à leur parcours personnel, à leurs secrets, à leurs blessures. En particulier pour le lieutenant Darui qui verra des épisodes troubles de son passé remonter à la surface et qu’il lui faudra affronter pour résoudre cette affaire.

Les personnages:

Ludovic Lancien brosse le portrait de personnages écorchés par la vie, tous en proie à une situation complexe, qui leur demande de faire des sacrifices, de faire des choix, quelles priorités priment pour eux: le travail, la famille, leur épanouissement personnel. L’enquête leur permet de démonter de quoi ils sont capables, ce qu’ils ont dans le ventre. Il donne vie à une galerie de personnages complexes dans leur humanité, des hommes et des femmes qui nous ressemblent par bien des aspects, que l’on peut apprécier, détester, admirer, plaindre aussi, mais qui ne laissent pas indifférent. Ce ne sont pas des archétypes mais des gens qui, un jour, ont vu leur vie déraper, prendre un virage tragique. L’équipe d’enquêteur n’est pas plus épargnée. Tout l’intérêt du roman est de montrer que mener des enquêtes criminelles laisse des traces, ce n’est jamais anodin. Ces hommes et ces femmes laissent chaque fois une part d’eux-mêmes; heureusement que l’esprit d’équipe est là pour les raccrocher quand ils sentent que les choses leur échappe. Avec les aspects barbares et parfois répugnants, il faut le dire, de certaines scènes, Ludovic Lancien dévoile les zones d’ombre de l’homme: la rancœur, la tristesse, le remords; mais il montre que l’être humain est également capable d’empathie et de tendresse.

Les lieux:

Toujours dans un souci de créer une fiction la plus réaliste possible, l’auteur décrit les lieux de l’histoire avec beaucoup de soin dans les détails, ne laissant rien au hasard, comme le cabinet médical: « Le cabinet médical était coincé dans le renfoncement d’un immeuble vétuste, juste avant l’escalier grimpant aux étages. Il n’y avait qu’une issue possible : la cour commune. L’enquête de voisinage allait s’avérer précieuse. » (Page 24)…Des lieux intégrés dans l’histoire, des passages descriptifs dont la raison d’être n’est pas de faire du remplissage mais de donner vie à la fiction: « En admirant ces joyaux architecturaux, Noémie se fit la réflexion que les bienfaiteurs en question devaient être extrêmement généreux. Après tout, l’Église catholique inspirait la confiance aux quatre coins du globe. Et pour une œuvre de charité aussi unique que celle-ci, les dons devaient affluer de partout. Le père Gargani grimpa tout en haut d’un escalier en colimaçon, suivi de près par Noémie. Elle embrassa des yeux le panorama et prit conscience de l’empreinte colossale du Cottolengo sur Turin.La ceinture extérieure barricadait entièrement les bâtiments administratifs et les logements réservés aux malades, et pourtant rien ne paraissait austère. La végétation ponctuait chaque angle, formant des ruisseaux verdoyants, traçant des dédales de feuilles qui masquaient le bitume et les voitures. » (Page 255).

En conclusion:

J’avais beaucoup apprécié Le Singe d’Harlow, roman érudit, intelligemment construit. Mais avec ce second polar, Ludovic Lancien monte d’un cran dans la maîtrise de la mise en scène avec cette intrigue complexe, qui développe des thèmes aussi nombreux que variés sans jamais noyer le lecteur sous un flot de digressions inutiles autant que vaines. Car donner les détails qui font la différence sans tomber dans le verbiage est tout un art, que Ludovic Lancien domine à n’en pas douter: « Puis elle entra dans la pièce.La tanière du toubib était un véritable cabinet de curiosités. Un pan de mur disparaissait sous un nombre incalculable de vieux livres reliés en cuir, dont les dos nappés de dorures renvoyaient un écho raffiné aux multiples objets insolites. Installés parfois à même le sol ou en évidence sur une console, des squelettes d’animaux côtoyaient des bocaux remplis de serpents entortillés, noyés dans leur bain de formol. Gabriel traversa cet incroyable musée en foulant un tapis persan. À l’abri dans sa vitrine, un œuf d’autruche garni d’épines de roses surplombait un guéridon. Campée dans un angle, non loin d’un bureau noir sur lequel était posée une petite plante verte, une sculpture de Minotaure en bronze dévoilait sa puissante musculature. Même la lumière tamisée avait été pensée pour créer une atmosphère intimiste. » (Page 46). Toutes les informations collectées par les enquêteurs sont analysées, expliquées, décortiquées. Le lecteur se trouve ainsi mêlé de près à l’enquête, comme n’importe quel collaborateur.

Le +: la mise en place des éléments de départ de l’intrigue et la présentation des personnages en quelques phrases bien choisies: leur situation familiale, leurs projets d’avenir, leurs doutes et leurs interrogations, autant de détails qui créent une proximité avec le lecteur, presque une intimité. Et c’est là qu’intervient le talent de l’auteur qui nous fait toucher du doigt combien les choses sont rarement toutes blanches ou toutes noires: l’âme humaine n’est qu’un lacis de couleurs et d’ombres fait d’un camaïeu de gris déployant ses teintes à l’infini. La misère humaine ne se cache pas seulement derrière des maladies débilitantes, des tares physiques handicapantes; elle se niche au creux des circonvolutions de notre cerveau d’une complexité et d’une subtilité jamais égalées, se manifestant sous formes de complexes, de terreurs, de phobies, de fantasmes, d’inhibitions, d’interdits, d’obsessions, de troubles de la personnalité.

Aborder des sujets tels que les maladies rares et la tératologie, le tourisme noir et les mystères de la génétique n’est jamais anodin; la difficulté est de ne pas tomber dans la facilité de noyer le lecteur sous des développements abscons, ni dans un apitoiement délétère retirant dont le seul résultat serait de retirer aux victimes leur dignité, souvent la seule chose qu’il leur reste pour ne pas sombrer. Les Oubliés de Dieu évite ces pièges avec maestria, pour donner un roman certes abrupt par certaines scènes insoutenables, mais d’une sensibilité et d’une grande bienveillance. Une lecture qui ne vous laissera pas indifférent, qui vous bouleversera à jamais.

Citations:

« – Et ta femme, comment…Puis il se tut, hésitant, la langue collée au palais.Et voilà. C’était cela que Gabriel détestait le plus. Ces bouts de questions qui se consumaient avant même d’être allumés. La répulsion à l’idée d’aborder ce sujet tabou, la peur d’appeler ce fléau par son nom comme si l’on invoquait un mauvais esprit au cours d’une séance de spiritisme. » (Page 20).

« À l’annonce de la mort violente d’un proche, certaines familles éprouvaient dans leur chair le besoin de « voir ». De s’imprégner de cette fin tragique, d’endurer une partie de la souffrance physique, alors qu’en réalité cela ne faisait qu’amplifier le traumatisme. Rien de morbide là-dedans, encore moins de voyeurisme abject, seulement une peine incommensurable où l’irrationnel étouffait toute raison. Les vautours du web se nourrissaient de cette détresse, semant ensuite l’horreur absolue en toute liberté. Pour Noémie, ce n’était qu’un symptôme de plus dans une société à bout de souffle, prise au piège dans le néant des réseaux sociaux. » (Page 60).

« Ton acharnement hors du commun, c’est ce qui lui a tapé dans l’œil. Nombreux sont les flics à avoir des fêlures, des écorchures qui ne guérissent pas. Heureusement pour eux, elles restent la plupart du temps invisibles. Pour toi, c’est différent. Tout le monde te connaissait avant même que tu ne débarques dans la police. Tu ne l’as pas choisi, et tu t’es battue pour t’imposer. Ta haine a nourri tes enquêtes. Pour Lucas, c’était une qualité aussi unique qu’elle était destructrice, et révélatrice de ta ténacité. Il savait de quoi tu étais capable, alors il a choisi de te surveiller. Nous savions, lui et moi, que ton ancien plan cul de la brigade des mineurs te fournissait toujours quelques tuyaux. On n’intervenait pas car tu restais tranquille. Tu fulminais dans ton coin, enrageais contre ces salopards qui agressaient des gosses, mais tu ne jouais pas au redresseur de torts. Puis Victor Charton est arrivé. Accusé de viol sur mineurs, hélas aucune preuve réelle à charge pour l’inculper. Il est ressorti libre comme l’air après sa garde à vue. Et c’est là que j’ai compris. » (Page 126).

« Le chuintement des portes mécaniques le réveilla juste à temps et il remonta les couloirs souterrains d’un pas lent. Des passants le bousculaient sans s’excuser, les talons des femmes claquaient contre les parois, un air de violon s’échappait à l’angle d’un escalier. Éric Blasco avait toujours considéré l’exercice de son métier comme un privilège. Le sentiment d’être un protecteur tapi dans l’ombre. Discret, efficace. Un rouage indispensable au bon fonctionnement de la société. Ce constat le regonfla légèrement, tandis qu’il poussait la porte d’entrée de son immeuble. » (Page 193).

« – Disons que si vous êtes amateur de dark, précisa celui-ci d’une voix grave, la Lettonie est clairement le pays qui cartonne le plus. J’ai jamais été déçu, c’est pas pour rien que j’y reviens régulièrement.– Tu reviens juste pour te faire malmener dans une prison ? s’interrogea Gabriel.– Oui, en partie. C’est marrant, mais ça casse pas trois pattes à un canard à côté du reste. Non, je te le dis comme je l’ai dit à ton pote ce matin, ce qui me plaît, c’est le versant sombre de l’humanité. Le vrai. À Karosta, on essaye juste de reproduire le passé en activant la machine à fric. Et c’est partout la même connerie. Les camps en Allemagne ou au Cambodge, le Rwanda, plein de malins se sont engouffrés dans la brèche. C’est cool de les suivre. Au début. C’est bien de voir plus loin ensuite. » (Page 293).

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