Publié dans Angleterre, crime, Empreintes digitales, enquête criminelle, Histoire du genre: les précurseurs, justice, médecine légale

Histoire du genre: les précurseurs: L’Empreinte de Sang, Richard Austin Freeman.

Je vous présente le docteur Thorndyke, détective expert scientifique opérant dans la première moitié du 20e siècle, moins célèbre mais tout aussi brillant que Sherlock Holmes…

L’auteur:

OIPRichard Austin Freeman est un auteur britannique de romans policiers né le 11 avril 1862 à Londres et mort le 28 septembre 1943 à Gravesend, ville située dans le nord-ouest du Kent où Pocahontas a terminé ses jours. Il est diplômé en médecine et chirurgie mais, suite à une maladie, il décide de se consacrer à l’écriture à partir de 1919. Il écrit des récits de voyage tirés de son expérience africaine au Ghana puis, en collaboration avec John James Pitcairn, des nouvelles policières mettant en scène Romney Pringle. En 1905, il décide d’écrire seul et crée son personnage de détective scientifique, le docteur Thorndyke.

En 1912, il publie un recueil de nouvelles, The Singing Bone, non traduit à ce jour, considéré comme le texte fondateur de la méthode qui fera les beaux jours de la série télévisée « Columbo » dite d’investigation inversée: au début du roman, le lecteur assiste au crime; tout l’intérêt du récit est de voir comment l’enquêteur va trouver la solution en cherchant les failles dans l’exécution du forfait. Richard Austin Freeman consacrera une vingtaine de romans et une centaine de nouvelles à son détective fétiche. Seuls une douzaine de romans sont traduits en français. Avec Conan Doyle, il est l’un des rares auteurs de romans policiers de son époque à être encore lu en Angleterre.

Le roman:

L’Empreinte Sanglante, The Red Thum Mark dans la version originale parue en 1907, a été publié en 1933 par la Nouvelle revue Critique dans la collection L’Empreinte, puis réédité en 2020 sous le titre L’Empreinte de Sang par les éditions Flamant Noir. Il s’agit de la première enquête du docteur Thorndyke. Le style, mêlant érudition et expressions éditions flamant noirimagées, est agréable à lire. La plume de Richard Freeman fait preuve d’une certaine recherche: « L’allusion de Thorndyke au possible danger que présageait mon intimité grandissante avec miss Gibson m’avait pris par surprise, et je l’avais ressentie, en vérité, comme une forme d’impertinence. Néanmoins, cela me donna matière à réflexion, et je commençai à suspecter que les yeux attentifs de mon perspicace ami avaient pu détecter dans mon attitude envers miss Gibson quelque chose qui suggère des sentiments insoupçonnés de moi-même. » (Page 55)

Les chapitres sont assez longs; l’histoire est racontée au passé par le docteur Christopher Jervis, ami de Thorndyke qu’il suit dans ses investigations, un peu à la manière du docteur Watson avec Sherlock Holmes. Les scènes sont détaillées avec soin, notamment les passages scientifiques, rappelant la formation médicale de l’auteur: « Et c’est ce qu’il fit, avec beaucoup d’attention, tandis que Thorndyke posait les lames de verre sur la platine du microscope et entreprenait de faire le point. J’observai également, et j’appris un bon nombre de choses en notant les gestes de mon collègue. Après un examen à l’aide la lentille de 150 mm, il tourna l’embout pour amener l’objectif de 25 mm et y ajouta un œilleton plus puissant. » (Page 32)

Postulat de départ: l’empreinte digitale ne peut constituer qu’un indice et non pas une preuve directe. Un intéressant point de vue si l’on considère que le roman a été écrit en 1907, et que c’est en 1901 que l’inspecteur britannique Edward Henry crée le premier fichier d’empreintes digitales, complétant ainsi la méthode mise au point par Bertillon

Voir le dossier sur Les empreintes digitales

L’intrigue:

Un important lot de diamants, d’une valeur inhabituelle, a disparu du coffre-fort installé dans le bureau même de lord Hornby, propriétaire et gérant d’une entreprise de raffinage d’or et d’argent, dans d’étranges circonstances: la pièce était verrouillée, le coffre-fort semblait intact et le gardien qui fait des rondes régulières n’a rien vu ni entendu. Etant donné que le coffre-fort n’a pas été forcé, il est raisonnable de penser qu’il a été ouvert avec la clé, clé que John Hornby a conservée sur lui depuis qu’il a fermé le coffre, après y avoir déposé les diamants.

Le seul indice: des gouttes de sang dans le fond du coffre ainsi qu’un papier portant une belle empreinte de pouce faite avec le sang en question. Empreinte ayant été identifiée comme celle de Reuben Hornby, neveu de lord Hornby, l’accusant du crime, bien que celui-ci clame son innocence. Certes, les apparences sont contre le jeune homme, mais le docteur Thorndyke, qui refuse de se laisser influencer par cette empreinte, accepte d’assurer sa défense, deux semaines après les faits.

En tant que dépositaire gratuit des diamants, la responsabilités de sir John ne peut être engagée, sauf si une négligence grossière s’avérait, ce qui resterait difficile à prouver. Il pourrait donc être le coupable, tout comme son neveu Walter, peut-être même d’autres membres du personnel ou de la famille. Le docteur Jervis, qui se trouve alors sans emploi, va seconder son ami dans la recherche d’autres preuves incriminant ou innocentant son client. Commence une intéressante enquête…

Les personnages:

  • Jervis Christopher: narrateur, médecin remplaçant, ami du docteur Thorndyke.
  • John Evelyn Thorndyke: avocat, expert scientifique chargé d’organiser les résultats afin de fournir à l’avocat des suggestions pour les contre-interrogatoire; ancien médecin.
  • Lawley: avocat de la famille Hornby, chargé de la défense de Reuben.
  • Reuben Hornby: jeune homme érudit, assure un emploi à responsabilités dans l’entreprise de son oncle; se caractérise par sa vie frugale, son manque d’ambition et son honnêteté.
  • Walter Hornby: cousin de Reuben; travaille également dans l’entreprise de son oncle; esprit pratique très doué pour les affaires; maîtrise la photographie.
  • John Hornby: oncle des deux jeunes gens; possède une entreprise de commerce de métaux précieux.
  • Madame Hornby: épouse de sir John; femme écervelée et influençable, mais profondément bonne.
  • Juliet Gibson: jeune fille de vingt ans, amie de la famille Hornby chez qui elle vit depuis qu’elle a perdu ses parents; très proche de Reuben; nature directe, ouverte; intelligente.
  • Polton: fidèle intendant de Thorndyke.
  • Anstey: avocat de Reuben; admirateur de Thorndyke avec lequel il collabore parfois; possède des connaissances considérables; très perspicace.

Les lieux:téléchargement

Londres: le lecteur découvre le Londres de 1907 au fur et à mesure que l’auteur distille les indications selon les déplacements des protagonistes: « La cloche de l’horloge du Temple sonnait les sept d’un timbre feutré (…)lorsque j’émergeai du passage voûté de Mitre Court et tournai dans King’s Bench Walk. » (Page 8)

Des descriptions soignées, s’attachant autant à fournir des indications purement concrètes que d’ambiance, grâce auxquelles le lecteur se représente parfaitement la configuration des lieux importants de l’intrigue:

Prison de Holloway: « Une minute plus tard, je me retrouvai donc enfermé dans un box étroit, identique à ceux que les prêteurs sur gages fournissent à leurs clients les plus hésitants, et d’une façon semblable, mais à degré plus élevé, envahi par une légère odeur de malpropreté. Le bois de la banquette était poli jusqu’à l’onctuosité par le frottement d’innombrables mains sales et de vêtements crasseux (…)L’extrémité opposée du box était fermée par une épaisse grille de fer -sauf le bas qui était en bois-et regardant à travers celles-ci, j’aperçus, derrière une seconde grille, Reuben Hornby dans une attitude semblable à la mienne. » (Page 84)

La salle du tribunal: « Juste devant nous se trouvaient les bancs du jury, étagés sur plusieurs rangs. Surplombant le côté droit se trouvait le fauteuil du juge, et juste en dessous, un aménagement qui ressemblait à un large banc, ou à un comptoir, surmonté d’une balustrade de cuivre, et dans lequel se tenait un personnage à perruque grise, qui aiguisait une plume. A notre gauche se dressait le large box des accusés, fermé des deux côtés par de grandes vitres. » (Page 144)

En conclusion:

Le plaisir de la lecture de L’Empreinte de Sang de Richard Austin Freeman se base sur deux plans: la découverte d’un auteur pionnier du roman policier inversé, dans un siècle dominé par les nombreuses innovations techniques et scientifiques où l’on croyait fermement que la science pouvait résoudre tous les problèmes, répondre à toutes les questions, même les plus complexes. Ainsi, c’est par des expériences scientifiques et des résonnements pragmatiques que le docteur Thornbyke se propose de résoudre l’affaire de la disparition des diamants. Mais également l’intérêt historique quant aux méthodes d’investigation alors en cours et en plein développement: l’anthropométrie, le bertillonnage, précurseurs de notre époque empirique où aucune affaire criminelle ne saurait se passer du concours des techniques toujours plus pointues qu’offre la médecine légale.

Nous connaissons tous les méthodes employées par Sherlock Holmes et le journaliste Rouletabille, entre autres, basées sur l’observation et les indices factuels; j’ai néanmoins beaucoup de plaisir à vous présenter le docteur Thornbyke, moins célèbre et pourtant tout aussi brillant et intéressant que ses confrères détectives. Dans ce premier opus, vous ferez connaissance avec ce personnage sympathique, son environnement, son histoire et ses méthodes originales. Un roman très attachant et agréable à lire.

Citations:

« Vous parlez de la police comme de vos adversaires. Je l’ai remarqué ce matin à Scotland Yard, et j’ai été surpris de voir qu’ils acceptaient cette situation. Pourtant leur travail devrait être de découvrir le vrai coupable, pas de coller le crime sur le dos de quelqu’un en particulier. -Ce devrait être le cas, répondit Thorndyke, mais en pratique, c’est tout autre chose. Quand la police a procédé à une arrestation, ils travaillent dans le but d’obtenir une condamnation. Si la personne est innocente, c’est son affaire, pas la leur. C’est à elle de le prouver. Le système est pervers, d’autant plus que l’efficacité d’un officier de police est en général jugée d’après le nombre de condamnations qu’il obtient… » (Page 48)

« Il n’y a certainement aucun avilissement à être simplement accusé d’un crime, répondis-je sans pourtant beaucoup de conviction. Cela peut arriver au meilleur d’entre nous. Il est toujours innocent aux yeux de la loi. -Vous savez aussi bien que moi, mon cher Jervis, que cela n’est que simple casuistique, répondit-il. La loi prétend considérer un homme comme innocent tant qu’il n’est pas condamné, mais comment le traite-t-elle? Vous avez entendu comment le juge s’est adressé à notre ami …Vous savez ce qui attend Reuben à Holloway. Il sera à la merci des gardiens, il aura un numéro cousu sur son manteau, il sera enfermé dans une cellule dont la porte sera munie d’un judas, à travers n’importe qui pourra l’observer…S’il est acquitté, il sera libéré sans la moindre compensation, ou l’ombre d’une excuse pour ces mauvais traitements, ou pour les pertes qu’il aurait pu subir pendant sa détention. » (Pages 62-63)

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