Publié dans Angleterre, angoisse, éditions Harper Collins, crime, délinquance, littérature britannique, mystère, Passion polar

Passion polar: Crime à Black Dudley, Margery Allingham.

« L’éternel problème de la Loi et de l’Ordre opposés au Bien et au Mal… »

L’auteur:

téléchargementMargery Allingham, née le 20 mai 1904 et décédée le 30 juin 1966, est une romancière britannique qui s’est illustrée dans l’écriture de whodunit en créant le fantasque et original détective Albert Campion, qui apparaît dans dix-sept romans et de nombreuses nouvelles. Bien qu’aujourd’hui elle soit moins célèbre que la reine du crime Agatha Christie, elle fut dans les années 40 et 50, une figure incontournable de la littérature policière, au même titre que la méconnue Dorothy L. Sayers.

Le roman:

Crime à Black Dudley, The Crime at Black Dudley dans la version originale parue en 1929, a été publié en 1967 par les éditions Dupuis dans la collection Mi-nuit, en 1994 par la Librairie des Champ-Elysées dans la collection Le Masque, en 2010 par les éditions Omnibus, puis par les éditions Harper Collins en 2020 dans la collection Poche. Bien que d’une incroyable modernité, le style de Margery Allingham est soigné: pas de OIP (1)répétitions, des phrases bien construites, un vocabulaire choisi: « Remonté dans sa chambre, Abbershaw ôta son veston et son gilet, endossa une robe de chambre confortable et s’installa dans le fauteuil près du feu pour fumer une dernière cigarette avant de se mettre au lit. Les événements des dernières heures n’avaient fait qu’accroître son appréhension. Il sentait qu’il pouvait croire le récit de Meggie ce n’était pas le genre de fille à inventer une telle histoire, quelles que soient les circonstances. Quelque chose se tramait dans cette maison, quelque chose qui n’était pas ordinaire… » (Pages 35-36).

Dans cette première apparition du détective excentrique Albert Campion, l’auteur manifeste un talent certain pour la description et la mise en scène: « L’aspect extérieur, morne et rebutant, de Black Dudley, ne laissait en rien soupçonner le faste des appartements. La négligence qui régnait dans le parc se retrouvait à l’intérieur, et pourtant une majesté désuète et plaisante émanait des boiseries sombres, des peintures aux cadres noircis, des meubles de chêne massif patinés, minutieusement sculptés, mais désespérément vierges de toute cire. La maison n’avait jamais été modernisée. Les candélabres en fer forgé du hall portaient toujours des cierges, et leur lumière animait des ombres immenses, comme des mains gigantesques et fantomatiques, qui se tendaient jusqu’au plafond du chêne. » (Page 11)=>Ce décor ne vous fait-il pas frissonner?

Dans un whodunit, l’enquête s’appuie sur le don de l’observation et les déductions de l’enquêteur, qu’il soit policier ou détective privé, ce qui n’exclue en rien l’action, sans la privilégier, comme en témoigne les scènes suivantes, agencées de façon à faire naître une certaine tension dramatique: « Il écouta attentivement mais ne perçut aucun bruit et se dit que Dawlish ne menait probablement pas ses interrogatoires à cet étage. Il descendit donc l’escalier sur la pointe des pieds, en rasant le mur. C’est après le premier tournant qu’il entendit des murmures. Il s’immobilisa aussitôt et retint son souffle. Il descendit, se tenant sur ses gardes, l’oreille tendue pour saisir le premier mot reconnaissable…A travers la porte, il perçut distinctement le fort accent germanique de Dawlish. Sa voix s’élevait, menaçante. Abbershaw respira profondément et, soulevant le loquet, ouvrit prudemment la porte. » (Page 105)… »Campion leur cria un avertissement, mais sa voix fut couverte par le fracas de leur galop. Il tourna vers Abbershaw un visage blême et défiguré par la terreur. -Ils ne se rendent pas compte! dit-il. Le médecin fut frappé par la profonde émotion dans sa voix. -Von Fabber ne s’arrêtera pour rien au monde!…Ces chevaux! Mon Dieu! Regardez! » (Pages 196-197).

L’intrigue:

George Abbershaw, pathologiste respecté ayant à de nombreuses reprises collaboré avec Scotland Yard, se rend au château de Black Dudley pour passer le week-end, invité par son ami Wyatt Petrie dans le but d’y rencontrer Margaret Oliphant dont, à sa grande surprise, il est tombé amoureux.

Le soir, à la table du dîner, George est pris d’un curieux pressentiment, comme s’il anticipait des ennuis à venir. C’est alors que les convives, après avoir écouté l’histoire de la dague contée par Wyatt, décident de jouer au Rituel de la Dague, basé sur une ancienne superstition qui affirmait que « tout cadavre touché par la main de son meurtrier se remettait à saigner de la même blessure mortelle, et que si l’arme du meurtre se trouvait à nouveau placée dans la main criminelle, elle se couvrait de sang comme au moment du crime. » La règle du rituel devenu un jeu consiste à éteindre toutes les lumières pour que le chef de famille, un Petrie pure souche, remette la dague à la première personne rencontrée dans le noir, laquelle devait en faire autant avec quelqu’un d’autre. Le jeu se poursuivait une vingtaine de minutes, chacun essayant de se débarrasser de la dague avant que le chef de famille sonne le gong du dîner. A ce moment, la personne en possession de la dague perdait la partie et devait s’acquitter d’un gage.

Le soir même, le colonel, oncle de Wyatt, est retrouvé mort d’une soi-disant crise cardiaque. Pourquoi son médecin personnel et Gidéon semblent-ils si presser de procéder à l’incinération? Pourquoi n’ont-ils pas laissé Abbershaw examiner le corps pour la déclaration de décès? Cette mort serait-elle suspecte? Pourquoi le colonel portait-il un masque de son vivant? Bientôt, tous les invités et leur hôte se retrouvent prisonniers dans la maison, gardés par une bande de malfrats prêts à tout. Mais Albert Campion veille…

Les personnages:

  • Colonel Gordon Coombe: oncle de Wyatt, propriétaire du château de Black Dudley; invalide.
  • Wyatt Petrie: dernier représentant de la famille Petrie; directeur d’école; homme cultivé et raffiné.

Les invités:

  • George Abbershaw: ami d’université de Wyatt, médecin pathologiste conseil auprès du Yard; esprit très méticuleux malgré son apparence modeste, homme érudit, rédacteur d’un ouvrage de pathologie faisant autorité.
  • Margaret Oliphant: , jeune femme moderne dont George est épris.
  • Michaël Prenderby: médecin fraîchement diplômé.
  • Anne Edgeware: actrice; enjouée, vive, parlant haut.
  • Martin Wutt: expert-comptable.
  • Jeanne: fiancée de Michaël; jeune fille timide et boulotte.
  • Chris Kennedy: champion de rugby.
  • Albert Campion: ami d’Anne, détective privé, visage niais.

Les malfrats:

  • Benjamin Dawlish: gangster réputé pour sa sauvagerie; allemand; gros bonnet qui se contente de payer des hommes de main.
  • Gideon Jesse: avocat et ami intime du colonel; homme de main de Dawlish.
  • Docteur Whitby: médecin personnel du colonel.
  • Le Hun: pseudonyme de Eberhard von Faber, gangster connu.

Les lieux:

Toute l’action du roman se déroule dans le château de Black Dudley, dans le Suffolk, comté situé à l’est de l’Angleterre. Les décors dans lesquels évoluent les personnages bénéficient de descriptions très soignées, les détails parfaitement en accord avec l’atmosphère lugubre et les événements dramatiques qui vont se dérouler dans ses murs: « …une imposante bâtisse grise, nue et laide comme une forteresse. Aucune plante ne venait habiller sa façade; les hautes fenêtres étroites étaient obscurcies par des tentures sombres…La négligence qui régnait dans le parc se retrouvait à l’intérieur, et pourtant une majesté désuète et plaisante émanait des boiseries sombres, des peintures aux cadres noircis, des meubles de chêne massif patinés, minutieusement sculptés, mais désespérément vierges de toute cire. La maison n’avait jamais été modernisée. Les candélabres en fer forgé du hall portaient toujours des cierges, et leur lumière animait des ombres immenses, comme des mains gigantesques et fantomatiques, qui se tendaient jusqu’au plafond de chêne. » (Pages 9-11).

Mise en scène lugubre, digne des films gothiques tel que Le Corbeau avec Vincent Price: « Tout un côté de cette salle longue au plafond bas était éclairé par des fenêtres à vitraux. Quelques bûches flambaient dans un grand feu ouvert, et sur la table huit chandeliers éclairant seuls le décor. Des portraits ornaient les murs. » (Page 11)… »le passage était recouvert de planches et très poussiéreux…Ce n’était qu’un boyau étroit, offrant juste assez d’espace pour servir de passage à un homme rampant à quatre pattes, mais Abbershaw s’y engagea avec détermination. L’atmosphère y était presque insupportable et sentit le moisi. Les rats détalaient devant lui tandis qu’il rampait en s’éclairant avec sa torche. Enfin, il atteignit les escaliers dont Campion avait parlé. Ils étaient raides, solides, et disparaissaient dans l’obscurité au-dessus de sa tête. » (Page 104).

En conclusion:

Crime à Black Dudley, première apparition du fantasque détective privé Albert Campion, est un whodunit dans la pure tradition: atmosphère victorienne, manoir vétuste perdu dans la campagne anglaise, personnages disparates réunis pour un week-end. Toutefois, l’originalité apportée par Margery Allingham est la façon dont elle raconte certaines scènes décisives d’un point de vue indirect: lorsque les prisonniers enfermés dans une chambre du manoir regardent par la fenêtre les conséquences de l’arrivée des chasseurs. Tout comme la description des personnages par le regard de George: le lecteur ne sait d’eux que ce que ce dernier en sait ou en voit, point de vue réducteur qui a l’avantage d’amplifier le suspense d’une manière insinuante.

Tout comme cette façon très particulière qu’a l’auteur d’éveiller la curiosité du lecteur en distillant des détails importants de façon apparemment anodine: « Par la fenêtre, on ne voyait que tristesse et indicible solitude. Sur des kilomètres, jusqu’à la mer au-delà de l’horizon, la plaine uniforme étendait ses pâturages négligés. Une monotonie incommensurable. » (Page 9) 

Un roman policier classique résolument moderne, voilà comment je décrirais Crime à Black Dudley en quelques mots…Captivant !!!

Citations:

« Peu lui importaient d’être retenu prisonnier, les fusillades, les disparitions inexplicables, rien de cela ne lui avait fait perdre son calme; mais la vue de ses objets personnels éparpillés, de cet épouvantable désordre avait réussi à la faire sortir de ses gonds. » (Page 79).

 

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