Publié dans amour, Angleterre, angoisse, éditions J'ai Lu, crime, crise économique, disparition inexpliquée, littérature britannique, magie noire, Passion fantastique

Passion fantastique: Le Jour du Diable, Andrew Michael Hurley.

Le problème, c’est que, dans les Endlands, une histoire en entraîne une autre et une autre encore, et le Diable joue un rôle dans chacune d’elles…

L’auteur:

OIPNé en 1975 en Angleterre, Andrew Michael Hurley a vécu à Manchester et à Londres avant de s’installer dans le Lancashire, où il vit actuellement.
Il est professeur de littérature anglaise et d’écriture créative. Il a publié deux recueils de nouvelles.
Initialement publié dans une édition limitée à 300 exemplaires par une petite maison d’édition indépendante en 2014 , Les Mortes-Eaux, son premier roman, a vite été repéré et acclamé par la critique comme un « chef d’oeuvre gothique », salué par de grands auteurs dont Stephen King et comparé aux oeuvres de Daphné Du Maurier et de Shirley Jackson.
En cours de traduction dans quatorze pays, il a obtenu le prestigieux Costa Book Award du meilleur premier roman en 2015, et sera adapté au cinéma par Danny Boyle.

Le roman:

Le Jour du Diable, Devil’s Day dans la version originale parue en 2017, a été publié en 2019 par les éditions Denoël, puis en 2020 par les éditions Jai Lu en version poche. Le style téléchargement (1)d’Andrew Michael Hurley est très agréable à lire, empreint de subtilité et de finesse, bien qu’abordant des sujets abrupts, parfois même brutaux. On plonge d’emblée dans le récit oscillant entre passé et présent, dont les frontières sont parfois pudiquement couvertes d’un voile flou: il est parfois difficile de démêler les fils et de se repérer entre le présent avec son fils et les passés qui s’enchevêtrent dans le récit au présent, à la première personne, sans cesse ramené vers ces passés, tissés à l’aide des souvenirs de l’enfance que le narrateur a vécue dans Endlands et de ses premières années avec Kat, sa femme; le moindre événement, même le plus insignifiant, le ramène aussitôt vers les rives d’hier: « Kat regardait par le fenêtre en passant son pouce sur mes durillons. Elle avait toujours aimé mes mains. Peu après notre rencontre, elle les avait examinées en détail, comme une diseuse de bonne aventure, et elle avait trouvé dans les plis et les cicatrices quelque chose qui lui garantissait un avenir heureux. » (Page 34).

Fil rouge: présence furtive du Diable, dans les récits, dans les croyances des habitants des Endlands, dans leur vie quotidienne sans que personne ne s’en étonne car il fait partie d’eux, surgissant sans crier gare, donnant au roman son côté fantastique qui fait toute la différence: « Cherche un animal qui essaie d’être un animal, mon petit gars, et ce sera probablement lui. Il n’arrive pas toujours à le faire correctement. c’est pour ça qu’il aime bien se cacher dans un troupeau, comme ça, personne ne le remarque. » (Page 181)… »Les hommes étaient allés les tirer de là avec leurs bâtons de berger, et le Diable en avait profité pour escalader le mur et attraper par les cornes la brebis la plus proche. Il lui avait le bras autour du cou et lui avait tordu la mâchoire d’un coup sec, lui brisant les cervicales avant qu’elle n’ait pu émettre le moindre son. Puis il avait découpé sa toison et se l’était jetée sur le dos avant de rejoindre le troupeau qu’on menait dans les Endlands. » (Page 201)…Et les traditions pour le tenir à l’écart, notamment les rites consciencieusement exécutés par les fermiers le Jour du Diable, célébré la veille de la Transhumance, marquant également le début de l’hiver.

L’intrigue:

Il y a plus d’un siècle, dans les Endlands, le Diable s’est réveillé. Il a causé des ravages dans la vallée, décimant hommes et troupeaux. Depuis, chaque année, de génération en génération, les fermiers de ce coin isolé aux confins de l’Angleterre lui tendent un piège fait de chansons et de vins, le jour de la transhumance.

Le Vieux, grand-père de John, le narrateur, vient de mourir. Lui et sa femme Kat se retrouvent à la ferme familiale avec tous les voisins et amis pour la veillée funèbre précédent la mise en terre. L’occasion pour John de revisiter ses souvenirs d’enfance et les lieux qui les ont abrités…et les fameuses chansons et histoires racontées chaque année le Jour du Diable.

John retrouve ses anciens camarades d’école: ce que chacun a fait de sa vie dans cette vallée perdue au milieu des collines dont personne, ou presque, ne part jamais: « …c’était à cause d’eux que j’avais quitté la vallée. Pas parce qu’ils me harcelaient ou quoi que ce soit de la sorte, mais parce que la facilité avec laquelle ils se contentaient de si peu me faisait peur…Mais comme beaucoup d’autres natifs d’Underclough, ils aimaient mieux vivoter ici que tenter leur chance ailleurs. Ils restaient, par manque de courage ou de moyens, mais ils se délectaient des rumeurs colportant les échecs de ceux qui étaient partis. » (Pages 142-144).

John comprend alors que, quoi qu’on fasse de sa vie, on appartient corps et âme à ces terres hostiles et bienveillantes à la fois, à leurs légendes et leurs rites. Se pose la question de son retour, sentant qu’il n’aurait jamais dû partir, que sa vie est ici, à la ferme à laquelle il appartient. Mais Kat, citadine jusqu’au bout des ongles, le suivra-t-elle? Saura-t-elle s’adapter aux conditions de vie tellement différentes de tout ce qu’elle a connu jusqu’à présent? S’y sentira-t-elle chez elle un jour?

Les personnages:

  • John Pentecost: narrateur; fils de fermiers, a perdu sa mère à l’âge de 4 ans, ancien professeur devenu fermier à son tour.
  • Adam: fils de John et de Kat.
  • Kat: épouse de John; fille de pasteur qui a grandi dans le Suffolk; travaillait dans une crèche; végétalienne; sait déchiffrer les gens et faire en sorte qu’ils se sentent à l’aise.
  • Tom: père de John; fermier éleveur; parcimonieux, taiseux, un peu bourru mais brave homme.
  • Le Vieux: grand-père de John; décédé au début de l’histoire mais hante le récit de sa personnalité hors du commun.
  • Bill Dyer: fermier voisin; l’air d’un ours.
  • Laurel: épouse de Bill, mère de Jeff; accorde beaucoup d’importance à la religion.
  • Angela Beasley: autre voisine, veuve, mère de Liz; une vraie mère poule dont elle a les rondeurs accueillantes.
  • Liz: fille d’Angela et de Jim; épouse de Jeff, mère de Grâce; mauvais caractère.
  • Grâce: petite-fille d’Angela, forte tête.
  • Jeff: père de Grâce; a fait de la prison pour vol; livreur pour une brasserie (en liberté conditionnelle); omniprésent bien qu’absent.
  • Papa: père de Kat, pasteur moderniste; homme bienveillant.
  • Barbara: mère de Kat; ne s’entend pas avec sa fille qu’elle ne comprend pas.
  • Le Diable.

Les lieux:téléchargement (1)

L’histoire se déroule dans les Endlands, région du nord de l’Angleterre, offrant des décors propices aux légendes concernant la présence du Diable en ces lieux à l’atmosphère d’abandon et de désolation: « Comme tout ce qu’on avait construit dans la vallée, les briques étaient d’un marron charbonneux que l’humidité de l’air rendait plus sombre encore…une petite parcelle avait été prévue à l’arrière de chaque maison pour que les ouvriers de la filature puissent y faire pousser leurs propres légumes et un arbre fruitier. Quelques-unes remplissaient encore cette fonction, mais la plupart avaient été laissées en friche ou pavées, dans l’unique but, semblait-il, de mettre un sol en dur sous des motos qui rouillaient ou des fours cassés. » (Page 41).

Pays de traditions: terre pauvre, où la subsistance de chacun reste problématique, où la survie dépend du  braconnage et de la solidarité entre fermiers. Les traditions sont ressenties comme un lien avec les ancêtres qui ont bâti les fermes à la sueur de leur front, au prix d’importants sacrifices, d’où l’importance de les conserver et de les perpétrer: « Dans les deux autres fermes, c’était pareil. Tout le monde avait son étagère remplie de vieilles bottes, afin que personne n’oublie ce qui avait été préservé et transmis, la quantité de travail accomplie pour que la ferme nous revienne. » (Page 108).

La Cutting, route qui mène à la ferme: axe primordial qui assure le lien avec le reste de la vallée afin de lutter contre l’isolement, mène également au village d’Underclough: « Pendant six kilomètres, elle serpentait vers le nord à travers les collines avant d’arriver à Wyresdale, puis elle redescendit vers les bourgs et les voies secondaires qui menaient aux ports, le long de la côte. Les chevaux de somme l’avaient empruntée pendant des siècles, même si le trajet entre les collines était lugubre et marécageux ». (Page 36).

Le village d’Underclough: panorama aussi triste et désolé que le reste de la vallée: « Je pense qu’elle s’attendait à trouver un village niché dans la vallée et non cette chose sombre et exiguë, comme enterrée au fond d’un sac. Elle n’imaginait pas non plus les mauvaises herbes, l’eau si bruyante, les collines trop hautes pour permettre aux ombres de s’allonger. » (Pages 38-39).

La ferme familiale: malgré son aspect insignifiant, bien dans le ton des autres endroits du récit: « Il a posé les balles à pointe creuse sur le buffet et jeté deux torchons par terre pour absorber l’eau. Kat souriait du mieux qu’elle pouvait en balayant du regard les enduits fissurés et les bibelots poussiéreux. Les vêtements qui fumaient sur un étendoir en bois. Le fatras. » (Page 56).

OIP (1)Paysages d’automne: une terre sombre, sinistre souvent mais d’une indéniable beauté sauvage: « On avait franchi la Ribble par le pont d’Edisford et on s’est engagés sur la longue route rectiligne qui mène à la vallée. Ici, l’automne était bien avancé, les prés de fauche, pleins de corbeaux, attendaient d’être déchaumés. Les érables et les hêtres s’affaissaient un peu plus avec chaque bourrasque. Les eaux stagnantes frissonnaient. Les champs, à nu, avaient retrouvé l’aspect de leur premier contact avec l’agriculture, et les ondulations des vieux labours médiévaux s’étendaient jusqu’aux haies et aux taillis. » (Page 28).

En conclusion:

Un second roman inclassable, d’une beauté poignante et sombre, envoûtante, dans lequel le Diable, ou tout du moins sa présence omniprésente, revêt ses moindres recoins d’une aura de fantastique à l’allure de conte gothique: « Mais ensuite, la grange à foin de la famille avait pris feu, et l’incendie s’était prolongé malgré la pluie. Il avait vu les bouteilles de vin de mûres se vider du jour au lendemain. Il avait vu de ses propres yeux la viande dans le lardoir rongée jusqu’à l’os et les marques de morsures semblables à celles d’un chien. Pendant des jours, le prêtre avait toujours un coup de retard, tandis que le Diable bondissait d’un méfait au suivant. Quand il aspergeait d’eau bénite le bouvillon des Dyer, qui bavait, le Malin était déjà en train de truffer de tumeurs le bélier des Pentecost; quand il posait son crucifix sur la tête du bélier, le Diable était parti changer en sang le lait que tétait le bébé des Curwen. »(Pages 88-89).

Citations: 

« Comme tous les adolescents, ça me démangeait de quitter la maison aussitôt que possible, et je n’avais même pas songé que cela pouvait avoir un prix. Mais un jeune homme bénéficie de quelques prérogatives, non? L’égoïsme. L’ignorance. La myopie. » (Page 28)

« Une fois, le Vieux m’avait raconté comment ça se passait dans les Endlands, à la mort de quelqu’un, quand il était enfant. La famille du défunt noircissait l’une de ses mules du museau à la queue avec de la tourbe humide, puis elle l’envoyait se promener dans la vallée afin d’informer d’autres familles que la mort était passée leur rendre visite. Quand on la trouvait, on la lavait dans la rivière et on la ramenait chez elle. Et par la même occasion, on apportait du pain, de la viande et un gâteau d’âme. A l’époque, m’avait dit le Vieux, on ne considérait pas qu’un cadavre, c’était sale ou ça faisait peur… » (Page 90).

« Je savais ce que papa pensait tandis que Maman et lui empilaient les bottes de foin dans la grange, parce que j’avais la même chose en tête quand j’avais épousé Kat. Il se disait que l’avenir allait peut-être le laisser tranquille. Qu’ils seraient en mesure de s’y glisser sans se faire remarquer et qu’ils vieilliraient paisiblement en compagnie l’un de l’autre. Eux deux, Tom et Jane, pourraient être la constante qui survivrait aux printemps froids, aux étés diluviens, aux automnes féroces et aux hivers interminables. Ils persisteraient même si les bêtes mouraient. Et si la vallée se portait bien(…)il en irait de même pour eux. » (Pages 131-132).

« Tous les ans, comme son père et ses ancêtres avant lui, le Vieux en apprenait un peu plus sur le mouvement de l’eau, sur le vent, sur la lumière et les nuages; la croissance et l’étendue des tourbières, le réseau des fossés dissimulés sous la bruyère. Ce n’étaient que des lamb eaux de victoire, mais malgré son âge, ça suffisait à le faire revenir chaque année dans les hautes pâtures plutôt que de rester assis devant l’âtre à la ferme. » (Pages 275-276).

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