Publié dans attentats terroristes, éditions 10/18, cadavre, crime, guerre, Passion polar historique, services secrets, terrorisme

Passion polar historique: La Sacrifiée du Vercors, François Médéline.

« La morale est un concept philosophique inventé par grand beau temps. »

L’auteur:

OIPFrançois Médéline est un scénariste et romancier français né en 1977 dans la banlieue de Lyon. Auteur de cinq ouvrages, il reconnaît l’influence de divers auteurs, en particulier le romancier James Ellroy, spécialisé dans le roman noir et le roman historique. La Sacrifiée du Vercors est d’ailleurs un mélange des deux.

Son premier roman, La Politique du tumulte, librement inspiré de l’affaire Christian Ranucci et de l’Affaire Baudis-Alègre, paraît en 2012 à La Manufacture de Livres, maison d’édition indépendante fondée en 2009 par Pierre Fourniaud, après avoir été refusé par les éditions Rivage et Le Cherche-Midi. Son deuxième roman, Les Rêves de guerre, qui a pour sujet principal le camp de concentration de Mauthausen, paraît en 2014, également à La Manufacture de livres.

Le roman:

La Sacrifiée du Vercors, publié en mars 2021 par les éditions 10/18, est bien plus qu’un simple roman policier. C’est une fenêtre ouverte sur une des périodes les plus sombres de notre histoire: il a pour décor le maquis du Vercors qui, dès 1939, mit ses nombreuses infrastructures touristiques pour accueillir des réfugiés ainsi que des établissements scolaires privés, tels que le collège Turenne. Considéré comme une forteresse naturelle au vu de sa configuration géographique, il fut également une importante base pour la Résistance française. Roman noir, donc, fidèle aux écrits engagés de l’auteur qui nous pousse à réfléchir sur ce que les hommes sont capables de faire quand ils sont soumis à des conditions exceptionnelles telle que la guerre puis l’Occupation.

Le style de François Médéline est sobre et abrupt, à l’image des tragiques et sanglants événements relatés. L’auteur déblaie le terrain à la machette, parfois au scalpel, afin de mettre en exergue l’horreur et l’incompréhension face à la barbarie des hommes: « Il coupe le contact, sort et claque la portière. Judith examine les FFI par la vitre ouverte. Ils sont cinq. A un kilomètre, elle les reconnaîtrait: la dégaine et les tenues. Elle les remettrait même à l’odeur. Ce sont les hommes de la traque, le groupe du barrage sud de Saint-Julien. » (Page 139)… »La petite église rectangulaire et son toit en zinc sont debout, et Le Café du Progrès aussi. Les Allemands se sont surtout concentrés sur Vassieux et La Chapelle. Après le combat, les légions de l’Est et les supplétifs français y ont tout incendié. A Vassieux, des volontaires du Diois sont depuis venus évacuer le charnier à ciel ouvert. Ca puait la viande morte. Ils ont même trouvé un bébé et sa mère dans une cave. Les salauds les avaient cramés au lance-flammes. » (Page 18)

L’intrigue:

Septembre 1944. Le Vercors, qui a essuyé les terribles représailles de la Wehrmacht deux mois plus tôt, réduisant à néant des villages et leurs habitants, tuant 639 combattants, est le théâtre d’un meurtre sanglant. Marie Valette, violée puis assassinée après avoir été tondue, est retrouvée morte sous un arbre non loin du village de Saint-Julien en Vercors. La police est sur les dents. Georges Duroy, commissaire de police auprès du délégué général à l’épuration, est envoyé en mission afin de transférer la baronne Ehrlich, espionne au service des ennemis, avant que qui que ce soit ne s’avise de la rapatrier en Allemagne ou de la faire taire définitivement.

Arrivé sur la scène du crime, il croise par hasard la route d’une jeune photographe américaine, Judith Ashton, jeune femme déterminée et courageuse. Après avoir examiné le corps et son environnement immédiat, quelque chose le chiffonne. Les détails ne collent pas avec l’identité de la morte. Judith et Georges s’interrogent. Qui a pu ainsi violenter et tuer la fille d’une famille de résistants notoires? Vengeance de la milice? Une sombre affaire de moeurs? Un crime crapuleux? L’acte désespéré d’un amoureux éconduit qui a voulu maquiller son forfait en règlement de compte?

Dans l’atmosphère étouffante de cet été 44 dont les cruels rayons du soleil soulignent les détails sordides, un jeune réfugié italien semble le coupable tout trouvé. Jeunes héros soudainement sortis de l’ombre, villageois endeuillés, miliciens en quête d’absolution, policier et chefs résistants s’affrontent en un ballet orchestré par les rancœurs et les règlements de compte sur les ruines encore fumantes du maquis du Vercors. Silences accusateurs et vengeances personnelles s’inscrivent dans l’Histoire de la Libération et de la fin de la guerre.

Les personnages:

  • Georges Duroy: commissaire de police près le délégué général à l’épuration; ancien inspecteur à la brigade criminelle; brigadier-chef démobilisé.
  • Baronne Ehrlich: espionne française pour le compte des Allemands, en réalité maîtresse d’un chef de la milice lyonnaise.
  • Judith Ashton: journaliste de guerre et photographe américaine; déterminée et courageuse, n’a pas froid aux yeux.
  • Ulysse Anselme Wesser d’Alphonse, allias Choranche: lieutenant-colonel FFI; royaliste et condescendant mais bon combattant.
  • François Valette: paysan de La Chapelle-en-Vercors dont le fils s’est engagé comme resistant
  • Watrin dit Petit Louis: maquisard, fiancé de la morte; grande coeur et caractère impulsif.
  • Marchal: maréchal des logis.
  • Roger Bazin, allias Bornan: ami de Duroy; messager du contre-espionnage.
  • Renato Fucilla: réfugié italien, originaire des Abruzzes, dont la famille a fui le Duce; ancien médecin.

Les lieux:

Paysages de guerre particulièrement évocateurs: « Les façades sont à terre, les murs morcelés, brunis par la combustion du feu. Les fenêtres qui restent sont suspendues dans le vide, elles s’accrochent aux maçonneries qui montent en escaliers édentés, offrant dans leurs encadrements une vue surréaliste du ciel. Les gravats glissent sur la voie trop étroite…Peut-être trouveront-ils encore des corps sous les amoncellements, attirés par l’odeur pourrie des charognes. Il faudra dix ans, quinze pour panser la plaie, quatre générations pour oublier. » (Page 135).

Scène de crime: point de vue original, l’auteur décrivant la scène selon ce que Judith ne peut pas voir, alors qu’elle se trouve sur place avec son appareil:  » Elle ne voit pas la peau livide et tendue du bas-ventre sous le corsage. Ni les griffures sous le cou. Ni les petits seins pointus qui tendent la toile de parachute américain dans laquelle la mère de la victime a confectionné le bustier. Ni les touffes de cheveux coupés qui parsèment le sol couvert d’aiguilles. Elle ne voit pas le sang qui coagule, à moitié bu déjà par l’humus de la terre.  » (Page 45).

En conclusion:

La sacrifiée du Vercors est le roman âpre sur l’épuration. Des mises en scène sobres, dans un style souvent télégraphique, quelques mots suffisant à faire ressentir l’atmosphère pesante, sombre parfois,  violente aussi, de cette histoire dans l’Histoire. Les scènes sont d’un réalisme confondant, parfois même dérangeant, notamment l’exécution de Simeone Fucilla par les FFI: les villageois, profondément bouleversés par l’incendie de leurs maisons et la mort de nombreux civils au cours de l’opération Aktion Bettina, deux mois plus tôt, sont devenus des bêtes sauvages, prêts à massacrer un innocent pour se venger. Leur bestiale cruauté suinte des mots par tous leurs pores.

L’action se déroule au ralenti, accentuant l’atmosphère lourde qui pèse sur le maquis et englue les gens dans les soubresauts de la Libération du Vercors avec ses inévitables bavures et débordements: « Le véhicule sort bientôt du village. La 402 avale le faux plat. C’est une bonne voiture, trois rapports et aérodynamique à l’américaine. Duroy accélère. L’obstacle n’est pas dans son champ de vision. Il est après, dans la descente. Duroy jette son mégot dans le vent et il n’entend pas ces tonnes qui martèlent la route. C’est pourtant à moins de cent mètres. » (Page 19).

Comme le dit lui-même François Médéline, ce roman est aussi un hommage aux femmes tondues sur les places publiques, jetées en pâture à la vindicte populaire. Il pose la question cruciale en temps de guerre: à quel moment devient-on un héros? Quels actes justifient cette appellation? Car on oublie souvent que les hommes et les femmes qui se sont comportés de manière héroïque pendant la seconde guerre n’étaient en réalité qu’une poignée; et que souvent ils étaient très jeunes. Remettre les choses en perspective, peut-être pas, mais poser les bonnes questions, certainement. Un roman choc qui ne vous laissera pas indifférent…

Citations:

« Judith déteste les bas du front que la guerre fabrique par charrettes. Elle sait bien que les armes sont portées par des trop jeunes, qu’il faut du romantisme et de la camaraderie, et surtout pas de boutiques, ni de mariages, pour aller défendre la patrie parmi les montagnes. Mais quand même. » ( Page 65).

« Il est plus facile d’accuser un petit Italien de chapardage, commissaire. Ca contente tout le monde. Votre pays ne nous a jamais aimés. Un jour, d’autres que nous viendrons, et nous serons des vôtres. C’est comme ça depuis le début des temps, sauf pour les Juifs. » (Page 130).

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