Publié dans éditions De Borée, Passion polar français

Passion polar français: Staccato, Yaël König.

Une passionnante enquête policière dans le monde de la musique lyrique mettant au jour un odieux trafic d’êtres humains, sur fond de racisme…Voilà la gageure de Yaël König…

L’auteur:

OIPPremier prix de poésie de France à 16 ans (et déjà Prix d’Écriture à neuf ans), Yaël König écrit depuis l’enfance, et publie depuis son retour en France en 1999. Son roman, Fresca obtint le prix du premier roman des bibliothécaires. C’est cette passion pour la littérature qui la mènera au journalisme littéraire, devenant productrice et animatrice radio d’émissions culturelles (Au fil des Pages, Textes Libres, Musique et Moi).

Le roman:

Staccato a été publié en 2020 par les éditions De Borée dans la collection Marge Noire. Le style est abrupt, parfois très direct: « Pendant ce temps, les officiers de la police judiciaire, en Sherlocktéléchargement (1) Holmes acharnés, traquaient poussières et empreintes digitales. Il n’en manquait pas, dans ce salon plein de lumière qui avait vu défiler les élèves et les dernières conquêtes de Bertini. Mais aucun bouton de chemise arraché pendant l’éventuel corps à corps, aucun mégot de cigarette révélateur -d’ailleurs Bertini ne fumait pas-, aucun numéro de téléphone griffonné à la hâte ne venait indiquer une direction aux recherches. » (Page 17)…Sobre dans ses descriptions sans pour autant être avare de renseignements. Les faits sont exposés brièvement, sans détails superflus, dans un style journalistique clair et concis.

Construction: passages en italique: pensées du tueur révélant des indices sur sa personnalité, mais également des bribes de l’histoire qu’il raconte lui-même ainsi que des commentaires sur l’enquête, mais jamais sur son identité => Suspense garanti malgré l’impression fugace que l’auteur aide le lecteur à identifier le meurtrier.

Fil rouge: gastronomie et bons restaurants niçois.

L’intrigue:

Jean Bertini est sauvagement assassiné chez lui par un de ses élèves. Pourtant, personne n’a rien vu, ni entendu. Aucun indice sinon le modus operandi pour le moins inhabituel: bas du corps pouvant faire croire que la victime était tout simplement endormie alors que le buste présentait « un magma de chair découpée, tailladée, pendant par endroits… » (Page 14). Ah si, le tueur a bien laissé un indice: à côté du divan, une petite marionnette, qui n’appartenait pas à la victime, à laquelle manque un doigt de la main droite. Malgré tout, l’inspecteur Godfine est déterminé à trouver la faille qui lui permettrait de coffrer le meurtrier.

15 ans plus tard. Isaac Van Jong, baryton mondialement célèbre, est assassiné seulement quelques heures avant son entrée en scène. Nathan Godfine, devenu entre temps commissaire, est chargé de l’affaire. Aussitôt, il note des détails qui lui font penser à l’assassinat de Bertini, encore irrésolu à ce jour. Pas d’indice, pas de témoins. Ni vu ni connu…Sauf la présence d’une ravissante petite poupée à laquelle il manque deux doigts. Même tueur ou copycat? Pourquoi 15 ans après? Quelle est la signification de ces poupées?

C’est alors qu’un troisième meurtre met toute la ville en émoi. Cette fois, il s’agit d’une célèbre cantatrice. Nathan subodore que lui et son équipe se retrouvent embarqués dans une sale affaire qui pourrait faire encore plus de vilain. Et si un tueur en série avait décidé d’éliminer tous les artistes de l’Opéra? Subissant une pression énorme de la part des autorités et des dirigeants de l’Opéra, il lui faut impérativement trouver une piste solide. Tandis que leurs investigations les conduit à un odieux trafic d’êtres humains. Coincidence? Lien avec l’enquête en cours?

Les personnages:

  • Jean Bertini: ancien soliste au toucher exceptionnel, professeur de violon, homosexuel.
  • Nathan Godfine: commissaire de police à Nice d’origine kabyle; grand mélomane; précis, patient, rigoureux.
  • Baptiste Del Chiappo: critique musical, rédacteur en chef du News Opéra, connaît tout des potins, des légendes et des secrets des chanteurs lyriques, respecté et apprécié du milieu, ami de Nathan.
  • Paul Novicet: régisseur de théâtre; arrogant, sûr de lui.
  • Serena Misniuc: attachée de presse et compagne d’Isaac Van Jong.
  • Francesco Franco: directeur de l’opéra de Nice; sait écouter les artistes et décrypter leurs peurs cachées, leur stress; phénoménale connaissance de la musique, sens aigu de la beauté.
  • Russell Willer: remplaçant de Van Jong, très bon chanteur ayant obtenu la Médaille d’Or d’Art lyrique, commence à s’imposer.
  • Theo Cambiano: chanteur d’opéra, perfectionniste.
  • Alexia Madratini: habilleuse à l’opéra de Nice; confidente de nombreux artistes.
  • Marco Campozzani: proxénète, mac de Séréna.
  • Salomon Malavena: violoncelliste hors pair, suspect.
  • Denis Dutillet: violoniste, activiste extrême-droite, catholique traditionaliste.

Les lieux:

Descriptions soignées des principaux lieux du roman: des détails justes qui donnent un aperçu concret de l’environnement dans lequel évoluent les protagonistes.

Scènes de crime: appartement de Jean Bertini dont le décor raffiné ne laisse aucunement imaginer qu’une scène de crime puisse s’y dérouler: « L’appartement était net, opulent et ensoleillé. Des meubles en bois précieux s’amoncelaient aux quatre coins de chaque pièce…Une impressionnante collection de CD était rangée dans une bonnetière en merisier, marquetée de citronnier. » (Page 17)…Idem pour la loge d’Isaac Van Jong dont on pourrait s’attendre à ce qu’elle se trouve en désordre. Mais non, ce qui, en quelque sorte, rend la scène de crime plus poignante.

Bureau de Nathan: l’environnement de travail du commissaire donne un subtil aperçu de sa personnalité: « Peinte en beige clair, tapissée des livres qu’il lisait volontiers à ses rares moments de liberté, cette pièce comportait une immense table de conférence des années cinquante…Les livres empilés donnaient une impression de désordre permanent, mais rendaient cependant le bureau de Godfine accueillant. » (Page 49).

Hôtel de police: certains décors du roman bénéficient d’une description intégrée dans la scène en train de se dérouler sous nos yeux, donnant ce petit plus de réalisme très appréciable dans un polar: « L’entretien se termina sur quelques autres vérifications, après quoi Nathan raccompagna Séréna à travers les couloirs encombrés jusqu’au seuil de l’hôtel de police, passant avec elle la porte vitrée encadrée de bleu qui s’ouvrait sur une volée de marches usées en leur milieu. » (Page 69).

Nice: même procédé pour décrire la ville dans laquelle se déroule l’enquête: décor intégré dans l’action quand Nathan se rend chez son amie en passant par la promenade des Anglais, « afin de confronter ses tracas au flegme de la mer étale, cristalline et assoupie. La circulation automobile ne le concernait pas. Il slalomait entre les véhicules, descendant le boulevard Carabacel pour allonger encore son parcours sur la Promenade. » (Page 113)…Nice, ville de contrastes, aux réalités bien peu en accord avec ses décors majestueux: « Le Midi…c’était aussi ces milliers de gens surexcités par la présence « étrangère » lourde de menace, ces habitants surchauffés par la promiscuité idéologique, qui se précipitaient à la permanence de leur leader national pour trouver un écho à leur lamento. Caniel savait que le mal se cachait derrière l’accent chantant, les paroles lénifiantes, les grands claques amicales dans le dos. » (Page 182)=> L’auteur a su éviter le piège des clichés du sud trop faciles à exploiter pour donner un aperçu en adéquation avec la réalité…

En conclusion:

Beaucoup de qualités pour ce polar bien ancré dans la réalité: le sérieux de l’enquête atténué par les blagues entre Nathan et Baptiste, histoire de rendre la lecture un peu moins pesante; l’incursion dans le monde du chant lyrique et de la musique classique, de l’Opéra peu ou mal connu, rendu accessible par de nombreux détails discrètement distillés çà et là.

Le +: le quotidien du commissariat ayant à gérer d’autres affaires que celle du roman , dont on ne saura jamais rien: « Cependant, le temps courait et les affaires s’accumulaient. Une vieille femme vietnamienne avait été assassinée dans son minuscule appartement du quartier de la gare; deux corps démembrés avaient été trouvés dans une décharge de l’arrière-pays; un adolescent fasciné par Hannibel Lecter, le personnage du Silence des Agneaux, avait torturé un enfant de six ans…On ne chômait pas à la PJ niçoise. » (Page 21).

Le ++: Les passages dédiés au parcours psychologique et personnel des personnages donne une réelle épaisseur à l’intrigue. Le lecteur n’a plus l’impression de lire l’histoire de personnages de fiction mais le compte-rendu d’une affaire criminelle réelle.

Citations:

« C’en était trop. Le jeune homme sentit monter l’exaspération. Une haine immense le transforma en tornade, en décharge électrique d’une puissance inouïe qui le jeta sur Bertini. Enfonçant avec rage son genou droit dans le dos du vieux professeur éberlué, il assura sa prise. Il fut surpris du sursaut vigoureux de Bertini; il avait pensé en finir en quelques secondes, mais il dut serrer encore, les forces décuplées par la rage, et il étrangla le violoniste dans un style qu’aucun judoka n’aurait renié? » (Pages 11-12).

« La magie opérait toujours. Lorsqu’ils étaient ensemble, Nathan et Bella secrétaient un plaisir de vivre infaillible. Tout devenait simple. Il n’y avait ni rivalité, ni agacement; seulement le désir de voir s’écouler la vie dans les plaisirs les plus élémentaires, avec de laconiques échanges. »(Page 115).

« …Il posa un vieil enregistrement de Norma par la Callas, qu’il fit quasiment tourner en boucle tant il l’aimait. Il ne se lassait pas de cette voix particulière, forte, émouvante, tragique. En fait, ce n’était pas seulement une voix qui envahissait le vaste appartement de Nathan, c’était toute une atmosphère, qu’avait si bien su créer la chanteuse légendaire. » (Page 155).

« Son esprit fatigué commençait à imaginer n’importe quoi, à amplifier chaque pensée jusqu’à l’empêcher de dormir. Il éteignit la chaîne hi-fi sur un dernier phrasé musical. Le silence se claqua sur sa concentration. Il fallait qu’il sache, qu’il trouve un début de réponse, qu’il plonge à fond dans l’horreur masquée, comme ces gens qui, lors d’un décès, s’enferment huit jours chez eux pour vivre le deuil au plus violent, au plus profond, et en ressortent nantis d’une résistance à la douleur qui leur permettra de continuer à avancer. » (Page 157).

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