Publié dans autopsies, disparition inexpliquée, Editions Plon, enquête criminelle, malédiction, Passion thriller français

Passion thriller français: Jeu de Peaux, Anouk Shutterberg.

Un thriller sombre sur le thème du tatouage…Une plongée dans les tréfonds les plus obscurs de l’âme humaine…Une complète réussite…

L’auteur: 

Anouk Shutterberg, rédactrice dans le milieu de la communication d’entreprises, a travaillé pour diverses galeries d’art parisiennes. Passionnée d’art contemporain et collectionneuse, elle suit de nombreux artistes confirmées ou en devenir.

Son imaginaire en noir explore la nature humaine dans ce qu’elle a de plus sombre afin de donner vie à nos pires cauchemars. Elle a imaginé son premier thriller, « Jeu de peaux » (2021), autour du marché de l’art sur lequel elle avait fait un mémoire de fin d’étude.

Le roman:

Jeu de Peaux, publié par les éditions Plon en 2021, est le premier roman d’Anouk Shutterberg. LeOIP (1) style est sûr, parfois viril, vulgaire quand c’est nécessaire; l’écriture est solide: « Cette seule vision de son travail serait néanmoins bien superficielle si l’on n’abordait ce qui, au fond, dérangeait le plus le public et les critiques, à savoir la maturité précoce dont il faisait preuve à travers les thèmes, ardus et sombres, qu’il mettait en scène avec violence. Un univers pictural inclassable, novateur et terriblement déstabilisant. » (Page 17)…L’auteur assène les mots à coups d’uppercut secs, plus ou moins violents.

Construction: l’intrigue en accordéon alterne les allers-retours entre diverses dates-clefs de l’année 2019, correspondant au déroulement de l’histoire dans le présent, et des moments importants du passé de Juliano Rizzoni permettant d’expliquer le présent. Les chapitres portent en titre le lieu et la date, facilitant pour le lecteur ces continuels voyages entre présent et passé.

Fil rouge: l’art du tatouage porté à son paroxysme.

L’intrigue:

Juliano Rizzoni, jeune peintre de génie mondialement célèbre, est interrogé dans les locaux de la PJ parisienne afin d’éclaircir le coup de fil du directeur de Sotheby’s Paris concernant la vente d’oeuvres pour le moins originales : les tatouages que Juliano a réalisés sur le dos de dix de ses amants/amantes…Les dix peaux, en parfait état de conservation, tannées de manière professionnelle, revêtent, vue la célébrité du tatoueur, une valeur marchande considérable, au bas mot entre cinq et dix millions, somme pour laquelle nombreux sont ceux qui vendraient leur âme au diable…

Toute la question est de savoir si, au vu de l’importance du dépeçage et de la façon dont il a été réalisé, les sujets étaient consentants et s’ils sont encore en vie. Après vérification, il s’avère que les dix porteurs sont portés disparus. Et chaque peau déposée chez Sotheby’s paris était accompagnée de son certificat d’authenticité et d’une autorisation de vente venant de son « propriétaire ». Juliano serait-il complice de ce dépeçage en règle? Pour quelle raison, puisqu’il est issu d’une famille richissime et que ses toiles se vendent très cher?

C’est alors que les corps des dix porteurs américains sont retrouvés dans une décharge, non loin de Belgrade, en Serbie. Le commissaire Jourdain flaire dès lors que son enquête prend une tournure qui, selon ses propres dires, ne sent pas bon. Sans se douter jusqu’où elle va les mener…

Les personnages:

  • Juliano Rizzoni: jeune peintre prodige, mondialement célèbre; port haut démarche assurée, posture propre aux grands héritiers; issu d’une famille très riche, héritier d’une multinationale puissante; tempérament affirmé, sûr de lui.
  • Stella McKnee: avocate de Juliano; ténor du barreau à l’international, spécialiste des affaires pénales.
  • Stéphane Jourdain: commissaire de la PJ de Paris; flic de caractère, un vieux roublard, craint et admiré: « réputé pour ses colères légendaires, ses coups de poing sur la table, ce super-flic tient ses dossiers aussi fermement qu’une prise de krav maga avec étranglement aérien. »; rusé, stratégique et politique.
  • Lucie Bunevial: commandante et chef de groupe; adjointe de Jourdain; intelligence aiguisée, gros potentiel malgré sa jeunesse; issue d’un milieu populaire, passionnée par les arts, possède une licence en art.
  • Fabrizio Estefani: cousin du père de Juliano et parrain de ce dernier; administrateur des entreprises Rizzoni; caractère introverti, d’humeur sombre.
  • Cherryl: assistante de Juliano; ponctuelle, organisée, dévouée à Juliano qu’elle idolâtre, efficace mais pas très intelligente.
  • Alain Brasconi: directeur de Sotheby’s Paris; copain avec le Tout-Paris; emmerdeur de première.
  • Fabert: jeune juge d’instruction, réactif et fonceur, apprécié de Jourdain à qui il a souvent sauvé la mise; électron libre dans un milieu figé.
  • Bogdan Brankovic: ex-commissaire serbe, responsable du PTJ, unité spéciale antiterroriste de la police serbe.
  • Boris: flic serbe.
  • Nicolas Berger: remplaçant de Lucie; suffisamment tordu et solide pour assumer la fonction de chef de groupe.

En conclusion:

Je remercie les éditions Plon et Babelio grâce à qui j’ai découvert la plume et le talent d’Anouk Shutterberg. Son écriture abrupte et intelligente m’ont conquise. J’ai particulièrement apprécié le soin et la rigueur avec lesquels l’auteur a construit son intrigue, s’appuyant sur une documentation solide, notamment concernant la technique et l’histoire du tatouage japonais Irezumi, sans que cela ne nuise à son propos ni n’alourdisse l’intrigue. On ne s’ennuie à aucun moment. Avec pour résultat un roman audacieux, de par son sujet, intelligent, de par la manière dont il est traité, captivant, de par les méandres de son intrigue élaborée.

Anouk Shutterberg sait également dresser un portrait éloquent en quelques coups de sa plume vive et sûre: « Un univers qui échappe totalement à cet homme petit, au teint maladif, toujours habillé d’un costume mal taillé et trop grand pour lui, qui renforce, s’il en était encore besoin, le sentiment d’abandon qui transpire de sa personne. » (Page 259).

Jeu de Peaux, vous l’aurez compris, présente de nombreuses qualités, de celles qui rendent un thriller inoubliable. L’auteur sait mener son lecteur à travers les méandres de son intrigue bien ficelée, ménageant quelques effets propres à le surprendre: « Pourtant, un mercredi soir, il est près de vingt-deux heures lorsque, au détour d’un chapitre d’un petit ouvrage écorné, laissé à l’abandon, elle découvre enfin une facette de lrezumi qui l’interpelle et qu’aucun texte n’avait évoqué jusque-là. Et si c’était la clef du mystère? » (Page 109). => Inutile de vous préciser qu’il faudra attendre quelques pages avant de savoir de quoi il retourne…

Le petit +: les clins d’oeil que l’auteur destine à son lecteur en s’adressant directement à lui, un peu à la manière des écrivains du 19e siècle, le faisant ainsi participer d’une manière plus impliquée: « Parce que, voyez-vous, Lucie, c’est une coriace »… »Elle se permet tout, avec lui, et elle a raison. Lucie, vous l’avez compris, c’est sa protégée ». Cette intimité inédite humanise un roman qui, sans cela, serait d’une noirceur insondable…

Citations:

« Le décor qui s’offrait à ses yeux exprimait un caractère dramatique d’une pureté absolue. l’esthétique désordonnée d’une beauté sauvage rythmée par de grands arbres froids, contrebalancée par la douceur des immenses étendues vallonnées qui encerclaient le mont Asahi. une nature brutale, violente et paisible à la fois, où les sources chaudes et les volcans se côtoyaient et s’affrontaient depuis des millénaires. L’eau et le feu se mêlant dans un concentré ultime. La quintessence de ce que la terre pouvait révéler. Inspiration. » (Page 37).

« Selon Lacan, le tatouage « encre » fige un moment indélébile de la vie du sujet. Il témoigne d’u avant/après, d’un passé et d’un futur en devenir, c’est-à-dire d’une mémoire en lien avec l’origine de l’inscription. Dans cette perspective, cet acte offre au sujet un repère concret et immuable sur lequel il peut s’appuyer pour obtenir une certaine continuité de soi, telle une inscription temporelle qui deviendrait le témoin du début d’un changement, d’une transformation. » (Page 75).

« Lucie s’est approchée d’elle dans le onsen. Située à l’extrême ouest de ce petit village de pêcheurs, cette source chaude à ciel ouvert est chauffée par l’activité volcanique de l’île. Entouré de larges galets gris et de rochers affûtés comme des dents, c’est un bassin à l’eau calcaire, de petite dimension. Ici et là, la flore s’impose. Composée principalement de roseaux et de plantes sauvages aquatiques, elle achève de souligner l’âme apaisée des lieux. Une aquarelle délicate, d’une extrême pureté. magique. » (Page 319).

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