Publié dans Angleterre, cadavre, crise économique, Editions Belfond, maltraitance, Passion polar, pédophilie, psychologie des personnages, sociopathes

Passion polar: Nos Monstres, Angela Marsons.

« Le monde est dangereux à vivre, non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. » Einstein…

L’auteur:

OIP (1)Angela Marsons est un auteur de roman policier britannique.

Elle a travaillé comme agent de sécurité au centre commercial Merry Hill à Brierley Hill dans les Midlands de l’Ouest. Elle est originaire de Black Country où elle situe ses intrigues.

Elle est auteur d’une série de romans policiers dont le personnage principal est le détective Kim Stone.

Le pensionnat des innocentes (Silent Scream, 2015) est son premier roman.

Le roman:

Nos monstres, Evil Games dans la version originale parue en , a été publié en 2021 par les éditions Belfond. Le style est brut de décoffrage, caractérisé par un vocabulaire et une syntaxe sculptés dans la pierre des mots: « Elle s’essuie les mains sur un torchon qui traîne par là et, dressée de toute sa hauteur, se campe devant le nouveau venu. Ils font presque la même taille. Une main sur la hanche, elle glisse instinctivement l’autre dans ses cheveux noirs ébouriffés. C’est un rituel avant chaque bataille. Bryant y est habitué. -Qu’est-ce que tu veux? . Bryant évite prudemment les pièces détachées de moto éparpillées au sol. » (Page 15)…Et des dialogues à l’emporte-pièce qui donnent au roman une touche de dérision, allégeant un peu l’atmosphère: « Il lui tend une tasse de café avant de s’appuyer contre l’établi. -J’ai vu que tu t’étais remise à la pâtisserie? -Tu en as pris un? -Il s’esclaffe. -Non, sans façon. Je tiens à ma vie, et je n’avale rien que je ne puisse identifier. On dirait des mines afghanes. -Ce sont des biscuits. » (Page 18)

Un humour dans la même veine, des formules grinçantes, un souffle revigorant décoiffe le lecteur: « Bryant tire un paquet de pastilles contre la toux de la poche de sa veste. Il lui en propose une, qu’elle refuse. -Tu devrais vraiment te sevrer de ces cochonneries, dit-elle, assaillie par l’odeur de menthe. Bryant y est accro depuis qu’il a arrêté de fumer quarante cigarettes par jour. -Ca m’aide à réfléchir. -Dans ce cas, prends-en deux. » (Page 53)…Bryant pousse un soupir. -C’est peut-être un coup des lutins. -Quoi? Il rapporte deux tasses à la machine à café. -Superstition de mineurs. Quand un lutin s’énerve, il cache les outils, vole les bougies, surgit derrière des monticules de charbon, bref, emmerde tout le monde. Personne n’en a jamais vu, mais dans les mines, on croit dur comme fer à leur existence. -Merci pour l’info. On n’a plus qu’à chercher la jumelle maléfique de Clochette. » (Pages 92-93)

Thèmes: mères malfaisantes ( Wendy Dunn, mère de Kim); enfants maltraités; enfants et femmes violentées.

L’intrigue:

Un homme est retrouvé mort dans une ruelle, poignardé de plusieurs coups de couteau à l’abdomen. Il s’agit d’un ancien taulard, condamné pour avoir violé sauvagement et tabassé une jeune femme qu’il avait laissée pour morte mais qui a survécu.

Deux jours plus tard, l’inspectrice Kim et son équipe identifient et arrêtent la meurtrière: Ruth, celle-là même pour laquelle il a été condamné. Comme dit Kim: victime + coupable = fin de l’enquête. Mais les choses ne sont pas si simples.

Le superintendant demande à Kim d’approfondir le dossier qui doit être en béton armé s’ils veulent que la coupable soit condamnée. Le moindre vice de procédure, la moindre faille permettrait à un bon avocat de s’engouffrer dans la brèche et de la faire acquitter.

Lorsque Kim reprend les éléments du dossier, elle constate rapidement que quelque chose ne colle pas. Pourquoi Ruth est-elle passée à l’acte maintenant? Simple vengeance? Dans ce cas, pourquoi s’être acharnée sur le corps d’Alan Harris alors que le premier coup de couteau était fatal? Pour comprendre ce qu’il s’est vraiment passé Kim et Bryant s’adressent à Alexandra Thorne, la psychiatre qui suivait Ruth avant le meurtre.

Kim, qui ne s’est pas laissée embobiner par le charme du médecin, est mise en alerte par des détails qui la dérangent. Dès lors, un combat acharné s’engagent entre les deux femmes, menant Kim au bord de l’implosion et faisant resurgir les blessures de son passé. S’en sortira-t-elle indemne? Réussira-t-elle à prouver la responsabilité d’Alexandra?

Les personnages:

  • Kimkerly Stone: inspectrice âgée de 34 ans; enquêtrice brillante mais dotée d’un mauvais caractère; elle est lucide, perspicace et sait rester stoïque; son score élevé d’enquêtes résolues lui vaut le respect de ses pairs.
  • Sergent Bryant: partenaire de Kim; très bon enquêteur bien qu’il soit un peu naïf.
  • Woodward: inspecteur en chef, supérieur hiérarchique de Kim.
  • Kevin Dawson: sergent faisant partie de l’équipe de Kim; toujours très élégant, séducteur invétéré.
  • Stacey Wood: sergente informaticienne de l’équipe.
  • Alexandra Thorne: psychiatre renommée; cynique, manipulatrice, ambitieuse; ne recule devant rien pour assouvir ses désirs.
  • Ruth Willis: victime de viol soignée par Alexandra; jeune femme fragile et renfermée.
  • Barry Grant: patient du docteur Thorne.

Les lieux:

Black Country: l’intrigue se déroule dans une région que les Anglais appellent « le pays noir », vaste zone des Midlands de l’Ouest située au nord et à l’ouest de Birmingham, dans le sud du bassin de Staffordshire. A la fin du 19e siècle, cette zone est devenue l’une des plus intensément industrialisées d’Angleterre. En effet, l’exploitation à outrance des mines de charbon, du coke, l’utilisation du charbon local pour alimenter les fours des nombreuses aciéries et fonderies de fer ont produit un très haut niveau de pollution de l’air rarement égalé dans le reste du monde. L’auteur, qui connaît très bien cette région, la décrit comme se caractérisant par un taux de chômage « si élevé qu’il atteint la troisième position à l’échelle du pays. La région ne s’est jamais vraiment remise du déclin de l’industrie du charbon et de l’acier qui prospérait à l’époque victorienne. » (Page 21). =>Un contexte social particulier, propre à imaginer des intrigues policières.

Scène de crime: description précise, on imagine facilement l’endroit: « La voie rapide de Thorns road constitue un tronçon de l’axe principal entre Lye et Dudley. Sur un côté de la chaussée, il y a un parc et des habitations; sur l’autre, un gymnase, une école et un pub, The Thorns…Une longue enfilade de maisons mitoyennes se profile jusqu’à Amblecote, un des plus beaux quartiers de Brierley Hill. A gauche du sentier, des agents de la police scientifique piétinent un terrain vague envahi de mauvaises herbes et de crottes de chien. » (Pages 47-48)

Halesowen: côté authentique du roman, l’unité de police pour laquelle travaillent Kim et son équipe. Angela Marsons précise qu’elle « est la plus importante du pays après celle de Londres », et qu’elle « emploie plus de onze mille agents. Leur zone d’intervention, divisée en dix postes de police locaux, s’étend sur Birmingham, Coventry, Wolverhampton et le Black Country. Dépendant de Dudley, Halesowen fait partie des quatre postes de police sous l’autorité de surintendant en chef Young. Ce n’est pas le plus grand du lot, mais Kim s’y plaît plus que nulle part ailleurs » (Page 32). =>Et tout à coup, les personnages de cette histoire deviennent des personnes réelles, qui travaillent dans des lieux réels, conférant un impact plus direct, plus marquant sur le lecteur qui peut s’impliquer dans le récit.

En conclusion:

Parmi tous les romans policiers que je lis dans une année, quels sont les critères qui font qu’un polar retienne plus particulièrement mon intérêt et qui me donne envie de le lire jusqu’au bout? Je dirai en premier lieu la psychologie des personnages, leurs motivations, leurs ressentis, leurs émotions, tout ce qui les rend plus proches de nous, qui en fait des êtres humains et non pas des figures de papier. Angela Marsons s’attache à expliquer l’impact des crimes sur les victimes, mais également le poids d’une enquête criminelle sur les enquêteurs, donnée primordiale si l’on veut comprendre les ressorts des investigations policières; ne jamais oublier qu’ils sont avant tout des êtres humains et non pas des super-héros capables de tout voir et de tout encaisser: « Cette enquête les a hantés à toute heure du jour et de la nuit, qu’ils soient au travail ou en repos. Après tout le calvaire de ces petites filles innocentes, toujours captives de leur père, ne cessait pas en dehors des heures de service. Chaque minute qui n’était pas consacrée à faire avancer l’enquête faisait durer leur supplice, et cette pensée suffisait pour qu’aucun agent ne compte ses heures supplémentaires. » (Page 34).

De là découle la question morale intrinsèque à toute enquête criminelle: comment enquêter sur l’assassinat d’un homme qui a commis des actes irréparables, comme Alan Harris qui a sauvagement violé Ruth Willis? Comment ne pas se féliciter des coups de couteaux qui l’ont envoyé ad patres? Comment se montrer impartial et faire oeuvre de justice, qu’elle que soit la victime: « -Je comprends, seulement on n’a pas le luxe d’enquêter uniquement sur les meurtres des bons et des vertueux. -Mais comment veux-tu donner le meilleur de toi-même pour uhne sous-merde pareille? réplique-t-il en se tournant vers elle. Elle n’aime pas la tournure que prend cette conversation. -C’est notre boulot, Bryant. Tu n’as pas signé de clause qui t’autorisait à sélectionner les personnes que tu protèges. On applique la loi, et celle loi s’applique à tout le monde. » (Page 74).

Le +: Angela Marsons excelle dans son analyse minutieuse du ressenti d’un tueur en puissance, de ce qui motive sa rage, son besoin de détruire, non pour absoudre mais pour comprendre; son propos est de chercher à comprendre afin de proposer une solution à la société qui, dans la plupart des cas, ne sait pas quoi faire avec les tueurs en série, les sociopathes, d’où l’importance de développer la psychologie comportementale et de former les agents: « Ce n’est pas la saleté sur son corps qui le dérange. C’est la souillure à l’intérieur. Son passé a pourri toutes ses cellules. Souvent, il s’imagine ôter ses membres et les laver à tour de rôle dans de l’eau savonneuse. Il frotterait bien avant de les remettre en place, tout beaux tout neufs…Mais le souvenir du membre de son oncle s’enfonçant en lui ne le quittera jamais, pas plus que la nausée qu’il ressent chaque fois qu’il songe aux caresses dans ses cheveux et aux paroles d’encouragement intimes qui accompagnaient l’acte. Les mots tendres chuchotés étaient pires que le viol. » (Page 124)…Sans oublier les victimes…

Nos Monstres, dont l’intrigue complexe offre des fils qui partent dans plusieurs directions pour finalement se rejoindre sur un point de vue, celui des victimes d’actes irréparables, est un roman puissant, dont la lecture ne peut laisser indifférent tant avec des mots simples son auteur met le doigt sur des questionnements sensibles mais cruciaux. Tant il est vrai que, finalement, la société dite moderne se retrouve désarmée face à des crimes qu’elle ne peut et ne veut comprendre. Juger et punir pour éviter qu’ils se reproduisent, certes, est une démarche tout à fait louable. Mais est-ce suffisant? Ne faut-il pas pénétrer plus avant dans le psychisme des tueurs afin de mieux saisir ce qui les motive, ce qui les a conditionnés? Traiter le mal à la racine, telle pourrait être une solution plus envisageable sur le long terme. Nos Monstres pose la question. Y réfléchir est déjà un premier pas…

Citations:

« Elle accélère à la hauteur du panneau noir et blanc. Le moteur s’éveille sous elle et, comme prévu, une montée d’adrénaline la traverse. Elle se penche sur la machine, la poitrine pressée contre le réservoir. Une fois sa puissance relâchée, la moto vrombit d’une impatience fébrile. Kim bande tous ses muscles pour garder le contrôle de sa Kawasaki, qui semble prête à exploser. « Pages 21-22).

« Quand je l’ai revu pour la première fois, j’étais sous le choc. Je n’arrivais pas à croire qu’il était déjà sorti de prison. J’ai eu la sensation d’être abandonnée par la justice, mais ce n’est pas tout, continue-t-elle, frappée par une pensée jusqu’alors inconsciente. Je me suis rendue compte que je ne serai jamais libérée de cette rage qui m’habite. J’ai de la haine dans le coeur, et elle m’épuise. Alors, j’ai compris qu’il garderait toujours une emprise sur moi. Je ne peux pas lui échapper, pas tant que nous sommes tous les deux en vie. Il faut que l’un de nous meure. » (Page 29)

« Un coup d’oeil au visage d’Elaine suffit à convaincre Kim de sa sincérité. Le boulot de policier est dur, mais celui de la psychologue encore pire. Elle est payée pour tirer des réponses à des esprits jeunes et perturbés. Si elle fait bien son boulot, elle obtient les histoires les plus immondes que l’on puisse imaginer. Tu parles d’une récompense. » ( Pages 131-132).

« -C’est une question intéressante. On note beaucoup moins de comportements sociopathes, disons, au Japon. Mets-toi dans la peau d’une sociopathe en herbe. Tu envisages de placer un pétard dans la peau d’un chaton, comme ça, parce que ça t’amuserait de voir les éclaboussures de sang sur les murs. Kim frissonne. -Oui, certes, reconnaît-il. Maintenant, serais-tu aussi encline à faire cette expérience si tous ceux qui t’entourent la considéraient comme une atrocité. La sociopathie est avant tout un choix de comportement. Pour une jeune sociopathe, l’envie de faire exploser un chaton reste la même, mais la décision d’y céder peut varier en fonction de la culture prépondérante. » (Pages 293-294).

 

 

 

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