Publié dans éditions métailié, cadavre, disparition inexpliquée, enquête criminelle, littérature islandaise, Passion polar nordique, trafic de drogue

Passion polar nordique: La cité des Jarres, Arnaldur Indridason.

Longtemps considérée comme la première apparition du célèbre commissaire créé par la romancier islandais: une enquête sur le thème du viol et de la toxicomanie traitée avec pudeur et détermination…

L’auteur:

OIPArnaldur Indridason, écrivain islandais, est né le 28 janvier 1961 à Reykjavik. A 25 ans, il obtient un diplôme en histoire. Il a été journaliste, puis scénariste indépendant avant de travailler comme critique de films. Il vit dans sa ville natale avec son épouse et ses trois enfants. De son propre aveu, il est très influencé par le duo d’écrivains suédois Maj Sjowall et Per Wahloo, créateurs du personnage de l’inspecteur Martin Beck, qui se déroulent dans les années 1960. A ce jour, il est l’auteur de dix-sept romans policiers dont treize ont été traduits en français. Quatorze sont consacrés aux enquêtes du commissaire Erlendur Sveinsson, les trois autres composant la trilogie des nombres. En 2017, il amorce la nouvelle série Konrad, comprenant pour l’instant deux titres. Il est également l’auteur de Opération « Napoléon », Betty et Le Livre du roi, trois romans indépendants. A ce jour, il est considéré comme l’écrivain le plus populaire en Islande.

Le roman:

éditions métailiéLa Cité des Jarres, Myrin (Marécage) en version originale parue en 2000, traduit par Eric Boury, a été publié en 2005 par les éditions Métailié, dans la collection Bibliothèque Nordique, puis en 2006 par les éditions Points, dans la collection Points Policier. Une édition en gros caractères a également vu le jour en 2006. Il a longtemps été considéré comme le roman de la première apparition d’Erlendur, les deux premiers n’ayant pas été traduits en français. Cette lacune ayant été comblée en 2018 et 2019 grâce aux éditions Métailié La Cité des Jarres constitue en réalité la troisième enquête du célèbre commissaire. Le style d’Indridason est méticuleux, détaillant les scènes action par action: « Erlendur ne voyait rien qui laissât croire que l’homme eût reçu son invité avec un grand sens de l’hospitalité. Il n’avait pas fait de café. La cafetière de la cuisine ne semblait pas avoir été utilisée au cours des dernières heures. Il n’y avait pas non plus trace de consommation de thé et aucune tasse n’avait été sortie des étagères. Les verres n’avaient pas bougé de leur place. » (Page 14)… »Il se retourna et reprit la direction de la maison d’Elin et de la voiture. Il s’assit dans le véhicule et alluma une cigarette, ouvrit un peu la fenêtre et démarra. Il recula lentement pour quitter la place de parking, passa la première et dépassa la petite maison. » (Page 63).

Thèmes: recherches en génétique et leurs éventuelles applications; viol.

Fil rouge: disparitions inexpliquées, sujet qui hante Erlendur comme bon nombre d’Islandais: « Finalement, il prit un livre qu’il avait commencé et qui était demeuré ouvert sur la table à côté de la chaise. Il faisait partie de ce genre de livres qu’il affectionnait particulièrement et parlait de gens qui se perdaient et trouvaient la mort sur les hautes terres du centre de l’Islande. Il reprit sa lecture au moment où commençait le récit portant le titre: Mort sur la lande de Mosfell, et il se trouva bientôt pris au milieu d’une impitoyable tempête de neige dans laquelle les hommes périssaient gelés. » (Page 27).

Construction: pas de prologue, on entre tout de suite dans l’histoire dont voici les premiers mots: « Les mots avaient été écrits au crayon à papier sur une feuille déposée sur le cadavre. » (Page 11). La présentation du commissaire, son histoire, son environnement, sa situation familiale et ses habitudes ne venant qu’après. Les échanges verbaux avec sa fille sont durs, parfois violents, très réalistes, témoins du grave contentieux qui les oppose et dont on découvrira les ressorts petit à petit: « Jamais auparavant, elle ne lui avait parlé de cette façon. En l’espace d’un instant, elle s’était changée en une bête vociférante. » (Page 25).

Le titre original, Marécage en français, ainsi que la quatrième de couverture présentent La Cité des Jarres comme un roman glauque, mais le lecteur réalisera rapidement que l’auteur ne joue pas du tout dans ce registre. Le thème du viol est traité avec beaucoup de pudeur. Arnaldur Indridason y  présente un commissaire Erlendur désemparé par les problèmes de toxicomanie et de délinquance de sa propre fille.

L’intrigue:

2001. Le cadavre d’un homme nommé Holberg, accusé de viol quarante ans plus tôt, est découvert par son voisin. Le message déposé sur le corps prouve la préméditation, mais pour quel mobile? Dans un quartier proche, un jeune homme agresse deux sœurs d’âge mûr pour de l’argent; finalement, il s’enfuit sans rien emporter. S’ajoute à cela la disparition inexpliquée d’une jeune femme qui, depuis son mariage trois jours plus tôt, n’a donné aucun signe de vie à ses parents. Mais que se passe-t-il à Reykjavik? Ces trois incidents sont-ils le reflet d’une population en perdition ou relèvent-ils d’un plan particulier?

En fouillant l’appartement de la victime, Erlendur met la main sur une photographie en noir et blanc représentant une tombe dans un cimetière en hiver; la stèle porte un prénom féminin, Audur, et deux dates: 1964-1968. Cette photo a-t-elle un rapport avec la mort d’Holberg? Comment se l’est-il procurée? Et pourquoi l’a-t-il conservée toutes ses années? Pourquoi la tante de la petite Audur refuse-t-elle catégoriquement de parler à Erlendur?

Vengeance à retardement? Exécution? Le commissaire et son adjoint, Sigurdur Oli, se retrouvent confrontés à une affaire de viol remontant à presque quarante années en arrière. Ils n’auront pas trop de leur détermination et de leur expérience pour démêler les fils de cette intrigue complexe.

Les personnages:

Des portraits réalistes, humains jusque dans leurs états d’âme, leurs passions, leur mode de vie, leurs aspirations; les souffrances cachées de chacun, notamment celles du commissaire, alimentent les dessous de l’intrigue, rendue ainsi plus profonde.

  • Erlendur: commissaire de police; la cinquantaine, divorcé, père de deux enfants; ancien stagiaire de la commissaire Marion Briem; ses méthodes datent un peu, ne s’encombre pas de scrupules inutiles; l’un des membres les plus chevronnés de la police criminelle; allure très souvent débraillée: barbe de plusieurs jours, cheveux ébouriffés, costume froissé; caractère renfrogné.
  • Sigurdur Oli: membre de l’équipe d’Erlendur; bel homme toujours élégant; a fait des études de criminologie au Etats-Unis; moderne et organisé, l’antithèse d’Erlendur.
  • Elinborg: membre de l’équipe d’Erlendur.
  • Eva-Lind: fille d’Erlendur; toxicomane; sujette à de violentes crises de colère; en veut terriblement à son père de les avoir abandonnés, elle et son frère, après son divorce d’avec leur mère.
  • Hrolfur: inspecteur divisionnaire, supérieur d’Erlendur; nature paresseuse, participe rarement aux enquêtes.
  • Runar: policier à la retraite ayant participé à l’enquête sur Kolbrun; vieil homme fané.
  • Elin: sœur de Kolbrun; à la retraite, vit seule.
  • Marion Briem: ancien commissaire de police, a mené l’enquête sur le viol de Kolbrun; célibataire.

Le climat joue un rôle important dans les intrigues de l’auteur, comme souvent dans les romans policiers scandinaves, déterminant les conditions dans lesquelles les policiers mènent leurs investigations: « Il continuait à pleuvoir. Les dépressions provenant des fins fonds de l’océan Atlantique à cette époque de l’année traversaient le pays d’ouest en est, les unes après les autres, accompagnées de leur lot de tempêtes, d’humidité et de brumes hivernales. » (Page 44)… »Dehors, le temps était couvert, il tombait une fine bruine et l’obscurité de l’automne se blottissait contre la ville, comme pour confirmer que l’hiver arrivait à toute vitesse, que les jours raccourcissaient encore plus et que le temps se refroidissait. » (Page 197)… »Aux alentours de neuf heures, le lendemain matin, les équipes de la police criminelle et de la Scientifique se retrouvèrent aux abords de l’immeuble de Holberg. La lumière du jour se voilait par intermittences bien que la matinée soit avancée, le ciel très couvert et il pleuvait encore. » (Pages 227).

Les lieux:

Des descriptions minutieuses et détaillées dans un style sobre, portant les stigmates des débuts d’Arnaldur Indridason comme journaliste:

Scène de crime: curieusement, on en sait moins sur l’endroit que sur le corps, « allongé à terre sur le côté droit, appuyé contre le sofa du petit salon…dans un appartement au sous-sol d’un petit immeuble à deux étages dans le quartier de Nordurmyri », qui peut se traduire par « Le marais du Nord », justifiant le titre original.

L’appartement d’Erlendur, en parfaite harmonie avec son propriétaire: un deux-pièces encombré de livres, « de vieilles photos de famille de ses ancêtres venant des fjords de l’Est » mais aucune de lui ou de ses enfants…Un vieux poste de télé en fin de course flanqué d’un fauteuil encore plus usé. » (Page 20).

En conclusion:

La Cité des Jarres présente une intrigue contournée, déroulant ses fils à travers les méandres de l’âme humaine, imprimant au roman un rythme assez lent, rythme qu’affectionne particulièrement Arnaldur Indridason. L’auteur islandais accorde autant d’importance aux implications et motivations psychologiques qui sous-tendent chaque crime qu’à l’action, avec pour résultat des histoires complexes dans lesquelles les personnages, qu’ils soient enquêteurs ou protagonistes, développent des personnalités difficiles à percer à jour dès le premier regard.
La Cité des Jarres est un roman sombre, tragiquement intimiste construit autour de la personnalité d’Erlendur et de sa relation avec sa fille toxicomane, aussi sombre que le ciel d’automne islandais chargé de pluie et de sourdes menaces.

Citations:

« Erlendur parcourut l’appartement et réfléchit aux questions les plus évidentes. C’était son métier. Enquêter sur l’immédiatement visible. Les enquêteurs de la scientifique, quant à eux, s’occupaient de résoudre l’énigme. » (Page 13).

« Sigurdur Oli le suivit et referma la porte. Les meurtres étaient peu fréquents à Reykjavik et suscitaient un énorme intérêt les rares fois où ils se produisaient. La police criminelle avait pour principe de ne pas tenir les medias au courant du déroulement de ses enquêtes sauf en cas de nécessité absolue, mais cette affaire dérogeait à la règle. » (Page 42).

« Il s’imagina comment elle avait rassemblé son courage jusqu’à ce qu’elle n’y tienne plus et aille à la police pour raconter ce qui lui était arrivé, l’horreur qu’elle avait vécue, désirant par-dessus tout pouvoir oublier, comme si rien ne s’était produit, comme si tout cela n’avait été qu’un cauchemar et qu’elle avait pu, ensuite, se réveiller sans avoir rien perdu de son intégrité; Elle avait été souillée. Elle avait été agressée, elle avait été pénétrée de force… » (Page 71).

« On pense qu’avec les années, on se forge une carapace, qu’on peut regarder tout ce bourbier à bonne distance comme s’il ne nous concernait en rien et qu’on peut ainsi parvenir à se protéger. Mais il n’y a pas plus de distance que de carapace. Personne n’est suffisamment fort. L’horreur prend possession de ton être comme le ferait un esprit malin qui s’installe dans ta pensée et te laisse en paix seulement lorsque tu as l’impression que ce bourbier est la vie réelle car tu as oublié comment vivent les gens normaux. Voilà le genre d’enquête que c’est. » (Pages 225-226).

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