Publié dans angoisse, archéologie, éditions De Borée, cadavre, malédiction, Passion polar historique

Passion polar historique: La Malédiction de Rocalbes, Philippe Grandcoing.

Enquête inédite en Périgord où les découvertes archéologiques des dernières années attisent bien des convoitises…

L’auteur:

philippe grandcoingPhilippe Grandcoing est un historien et romancier français né le 6 novembre 1968 à Limoges où il a fait ses études jusqu’à l’âge de vingt ans, avant de rejoindre la capitale pour y achever ses études d’histoire. Ce goût prononcé pour cette discipline lui vient de sa famille « où les traces du passé étaient très présentes où on sentait toute l’épaisseur du temps ». Il obtient l’agrégation d’histoire après avoir soutenu une thèse, à l’université Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’Alain Corbin, historien français grand spécialiste du 19e siècle, intitulée Les Demeures de la distinction: le phénomène châtelain dans le département de la Haute-Vienne au XIXe siècle. Depuis 1999, il enseigne l’histoire aux classes préparatoires littéraires du lycée Gay-Lussac de Limoges, tout en continuant ses recherches avec une prédilection pour tout ce qui a trait à la justice et aux affaires criminelles.

Le roman:

La Malédiction de Rocalbes, cinquième tome de la série consacrée aux enquêtestéléchargement (1) d’Hippolyte Salvignac, a été publié par les éditions De Borée en janvier 2022. Le style est soigné tout en étant fluide: « La serrure ne lui résista que quelques minutes. A tâtons, il se dirigea vers la cabane où l’on stockait les outils. Elle aussi était fermée à clef, mais, là non plus, la serrure ne lui donna guère de fil à retordre. Ayant refermé la porte derrière lui, il alluma la lanterne sourde qu’il avait prise avec lui. Il emporta une petite pioche, une binette et un sarcloir. Il glissa leur manche dans sa ceinture, de façon qu’ils gênent le moins possible ses mouvements. » (Page 8)…Avec des passages plus saccadés selon les besoin du récit: » Ils s’étaient équipés pour sortir, de lourds godillots pour Hippolyte, de vieilles bottines éculées pour Léopoldine. Le temps s’était gâté. Il recommençait à pleuvoir. De brèves mais violentes averses. Marie leur conseilla d’enfiler un vêtement de pluie. Il y en avait d’accrochés dans le couloir. Hippolyte déclina. Son paletot de voyage ferait l’affaire. » (Page 70).

Construction: on rentre tout de suite dans l’action dramatique: « L’homme se retourna. Personne ne le suivait. Les toits pentus des maisons blotties au pied de la falaise se découpaient dans la pâle clarté du clair de lune. Heureusement, la masse sombre de l’église l’enveloppait de son ombre. » (Page 7).

Puis, le récit se fait beaucoup plus lent, empruntant le chemin des écoliers: à Martel d’abord, chez le père d’Hippolyte, avant de se diriger vers le Périgord, à Rocalbes pour entrer dans le vif du sujet.

Fil rouge: les déjeuners, dîners et autres collations qui jalonnent les aventures d’Hippolyte et ses proches, en dignes Français gourmets qu’ils sont.

L’intrigue:

Aristide Salvignac, père d’Hippolyte, en notaire avisé, a tout prévu pour ses vieux jours et placer au mieux le produit de la vente de certains biens: son fils unique se rendrait acquéreur d’un château en Périgord, non loin de Sarlat, fief de sa famille maternelle, afin de l’habiter l’été et peut-être l’automne. Tandis que le vieil homme l’occuperait dès le printemps. Décision surprenante quand on sait combien il est attaché à son Quercy natal. Pourquoi ce choix de Rocalbes? Pourquoi s’éloigner à ce point de Martel, d’autant qu’à sa connaissance les campagnes périgourdines n’étaient pas particulièrement prospères?

C’est décidé: Hippolyte et Léopoldine acceptent de passer quelques jours à Rocalbes, en compagnie d’Eugène Beaupré, le locataire, afin de se rendre compte sur la demeure leur plaît, s’ils pourraient envisager d’y faire de longs séjours. Mais dès leur arrivée aux Eyries, Hippolyte et ses compagnons sont confrontés au meurtre d’un terrassier retrouvé le crâne fracassé à quelques mètres seulement des chantiers de fouilles. L’ambiance est électrique: conflit d’intérêts entre Hauser, propriétaire du chantier incriminé, surnommé « Le Prussien », et Peyrony, autre fouilleur qui compte bien sauvegarder les grottes en les faisant acheter par l’Etat, et mettre ainsi fin aux trafics d’objets préhistoriques.

Le séjour à Rocalbes s’avère mouvementé: effondrement d’une partie de la terrasse à la suite d’un violent orage, dévoilant des restes humains par vraiment préhistoriques, tandis que les morts suspectes d’ouvriers continuent, et qu’Ismaël, le chauffeur du cousin Anatole, est accusé de meurtre suite à un accident de la route aux circonstances plutôt bizarres, dont la victime est encore un employé de Hauser.

Il n’en faut pas plus pour qu’Hippolyte, dépassé par les événements, appelle à la rescousse son ami Jules Lerouet, inspecteur aux Brigades mobiles. Dès son arrivée, ce dernier flaire une affaire plutôt louche. Rocalbes dissimulerait-il un secret qui justifierait les agressions et les meurtres qui jalonnent la petite cité? Quelqu’un cherche-t-il à se venger ou à nuire à une autre personne? Jules et Hippolyte auront fort à faire pour venir au bout de la Malédiction qui pèse sur Rocalbes…

Les personnages:

  • Hippolyte Salvignac: ancien antiquaire; écrivain; ami de l’inspecteur Jules Lerouet; n’aime pas qu’on s’occupe de sa vie privée.
  • Jules Lerouet: inspecteur de police récemment intégré dans la nouvelle brigade mobile de Paris, créée par Clémenceau; ami de Salvignac; compagnon de Madeleine; enquêteur zélé et efficace; pas toujours bon caractère.
  • Léopoldine Barbinie: artiste peintre; compagne d’Hippolyte; femme moderne et émancipée, contre le mariage.
  • Aristide Salvignac: père d’Hippolyte; ancien notaire; athée, libre-penseur, radical, anticlérical, patriote; s’entend très bien avec son fils unique.
  • Anatole Salvignac, dit l’Egyptien: diplômé de l’école des Arts et Métiers; célibataire, riche, un peu excentrique.
  • Eustache Beaupré: locataire de Rocalbes, ancienne connaissance de Léopoldine; écrivain, alcoolique.
  • Gabriel Tournadres: ancien clerc d’Aristide, notaire qui gère la propriété de Rocalbes.

Personnages historiques:

  • Denis Peyrony: instituteur passionné d’archéologie et de préhistoire; découvreur des grottes ornées des Combarelles et de Font-de-Gaume; fondateur du musée national de Préhistoire des Eyzies.
  • Otto Hauser: propriétaire de l’hôtel le Cro-Magnon; passionné de préhistoire, fouilleur infatigable, découvreur de sites majeurs, conférencier, auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique; originaire de Suisse alémanique.

Les décors:

Maison de Martel: à la manière des peintres, l’auteur décrit la maison familiale d’Hippolyte en procédant par plans: premier plan, arrière-plan; les couleurs, les ombres et les lumières: « A l’ombre de la galerie qui courait tout le long de la façade côté jardin, il faisait encore frais, même en début d’après-midi. En revanche, sur la terrasse, Léopoldine profitait pleinement de la douceur printanière. Elle avait posé son châle et exposait ses avant-bras dénudés aux rayons du soleil. » (Page 12).

Château de Rocalbes: description plus terre à terre pour ce domaine convoité par letéléchargement (1) père d’Hippolyte dans laquelle seul officie l’œil de l’ancien notaire; pas de lyrisme, donc: « logis d’aspect seigneurial, avec sa tour d’angle carrée, ses deux ailes en équerre flanquées de tourelles et d’échauguettes, ses toits en tuile à forte pente…Perché à l’aplomb d’une falaise, il dominait la vallée qui se perdait dans le lointain. On devinait des jardins en terrasses et un parc aménagé sur le plateau, planté d’arbres de belle venue. » (Page 22).

Contexte historique: depuis quelques décennies, la vallée de la Vézère se révèle un site archéologique préhistorique d’une richesse insoupçonnée: grottes ornées, sanctuaire magdalénien, sépultures, splendides peintures rupestres, squelettes intacts, nombreux objets de la vie quotidienne font tourner les têtes. En effet, les habitants de cette partie de la Dordogne y voient plus une manne leur permettant d’accéder, sinon à la richesse, du moins à une aisance appréciable, qu’un moyen de comprendre comment vivaient nos lointains ancêtres. Le profit prévaut.

En 1910, aucune règlementation ne permettait de protéger les sites de fouilles et les objets exhumés. Les trouvailles réalisées, que ce soit par des particuliers ou des fouilleurs professionnels, ne sont soumises qu’à une seule loi, celle du marché, avec un triste constat: les musées français, à court de moyens financiers, ne pouvant rivaliser avec les riches collectionneurs étrangers, de nombreux objets sont vendus au plus offrant. La seule solution serait de les classer monuments historiques ou de les faire acheter par l’Etat, but que Denis Peyrony s’efforce d’atteindre. D’où la polémique virulente qui l’oppose à Otto Hauser, ce dernier, toujours à cours d’argent pour mener ses fouilles à bien, n’hésitant pas à vendre certaines de ses trouvailles à des musées étrangers.

En conclusion:

La Malédiction de Rocalbes atteste, une fois de plus, du talent polymorphe de Philippe Grandcoing, capable de se renouveler à chacun de ses romans: chaque enquête d’Hippolyte Salvignac illustre un contexte différent du précédent, abordant des thèmes aussi divers que variés: trafic d’objets religieux; conflits sociaux et émancipation des peuples; faits divers réels (le crime de l’impasse Ronsin et l’assassinat du beau-frère de Claude Monet); crise internationale autour des patriotes hongrois; polémique autour des découvertes archéologiques majeures en Dordogne. Nous entraînant à Paris, en province, mais aussi à l’étranger.

Les reconstitutions historiques plus vraies que nature, la documentation discrète mais solide, les personnages tout en contraste à la psychologie étudiée (je pense notamment au personnage de Léopoldine, certes apparue au cours du quatrième tome, femme artiste émancipée, qui illustre bien l’évolution sociale concernant la place et le rôle des femmes), la fine analyse des événements politiques sous-jacents des intrigues criminelles confèrent à cette série des qualités indéniables tant le propos de l’auteur est brillant tout en étant accessible. S’instruire en se divertissant. Voilà une missions remportée haut la main.

Citations:

« A la différence de la plupart de ses contemporaines, elle ne pensait pas qu’une peau légèrement hâlée altérerait sa beauté, bien au contraire. S’il n’était pas question pour elle de ressembler à une paysanne au visage tanné par la vie au grand air et les rudes travaux des champs, elle pensait que la blancheur diaphane cultivée par les élégantes de la bonne société leur donnait un air maladif chronique et sous-entendait que les femmes étaient des êtres fragiles, toujours prêtes à tomber en pâmoison, ce qui ne faisait que renforcer la domination masculine. » (Page 12).

« Il continua de leur expliquer que les découvertes les plus récentes avaient confirmé les intuitions des premiers préhistoriens un demi-siècle plus tôt. Des hommes avaient vécu ici en même temps que des espèces animales aujourd’hui disparues. Ils avaient fabriqué des objets de plus en plus élaborés et su exploiter toutes les ressources que leur offrait la nature. L’humanité avait donc évolué, physiquement et intellectuellement, durant des millénaires, tout comme le climat, la faune et la flore. Il n’était plus possible d’imaginer un monde créé une fois pour toutes, tel que le décrivait la Bible, ni même d’envisager une première humanité détruite au moment du Déluge. » (Page 100).

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