Publié dans éditions Hugo Thriller, cadavre, décès d'un enfant, disparition inexpliquée, enquête criminelle, maltraitance, Passion polar français

Passion polar français: Terra Nullius, Victor Guilbert.

Terra Nullius, second roman de Victor Guilbert…Plus qu’un polar social, une belle leçon de vie où humanité devrait rimer avec entraide et empathie…Devrait…

L’auteur:

thVictor Guilbert est un concepteur-rédacteur et auteur français. C’est grâce au théâtre qu’il fait ses premiers pas dans le monde de l’écriture en proposant des pièces qui seront jouées entre Paris et la Normandie, jusqu’à Shanghai.

Il se lance par la suite dans la rédaction de textes de chansons, sketchs, nouvelles, dont certaines primées, et rédige des articles pour divers blogs. En 2017 sort son premier roman, « L’histoire fabuleuse du Français insouciant devenu Chinois insurgé », aux éditions Hikari. Son premier roman intitulé Douve a remporté un franc succès. Pour Terra Nullius, son second roman, il a reçu le Prix « Le Point » du Polar européen.

Après avoir vécu plusieurs années à Shanghai, il vit désormais à Paris où il travaille comme rédacteur et blogueur en parallèle de ses activités littéraires. Son dernier spectacle, Chroniques d’un débridé, a tourné en Chine et en France durant deux ans.

Le roman:

Terra Nullius a été publié par les éditions Hugo thriller en 2022. Le style de l’auteur se caractérise par une plume soignée, une écriture subtile et envoûtante: « Une étrange sensation vient embrumer mon cerveau d’une lourdeur fugace. Je reconnais les frémissements de la bille, cet élan qui d’habitude l’amorce. Elle a repéré quelque chose mais n’a pas daigné pointer sa rotondité lustrée. C’est une impression désagréable, comme un éternuement avorté. » (Page 131).OIP

Construction: chaque partie correspond à un jour d’enquête, avec pour résultat une chronologie précise.

Thèmes: exploitation de la misère humaine; indifférence face aux malheurs des autres.

Fil rouge: les allées et venues de la bille qui, en quelque sorte, symbolise l’intuition de Hugo: « Elle roule sereinement. C’est un petit modèle, plus rapide, moins essentiel. La bille est revenue, c’est tout ce qui compte. Elle bat la campagne de mon inconscient, je la laisse agir dans un recoin lointain de mon crâne. Elle vire, elle tangue, elle prend de la vitesse dans les tortillons verticaux comme des tire-bouchons. Ca y est, elle s’éloigne, elle a manifesté sa présence, elle repart dans l’invisible où l’attend la vérité. Elle disparaît dans les méandres de mes brumes mentales. » (Page 138)….Ainsi que les prises de chocolat qui ponctuent presque tous les actes de Boloren, un peu comme on prise du tabac.

L’intrigue:

L’inspecteur Hugo Boloren a perdu sa bille, celle qui fait « ding » pour le mettre sur la bonne piste. Même ses carrés de chocolat échouent à le sortir de sa neurasthénie. Il a besoin de se changer les idées. Cela tombe bien: le commissaire Grosset a obtenu pour la mère d’Hugo, atteinte de la maladie d’Alzheimer, un rendez-vous dans une clinique lilloise avec un grand spécialiste.

La veille de son départ, l’inspecteur apprend que Jimcaale, un jeune garçon âgé d’une dizaine d’années, est gravement blessé suite à l’agression dont il a été victime dans une immense décharge située à la frontière franco-belge, jouxtant un camp réfugiés. L’instinct de Hugo lui suggère de jeter un œil à ce territoire qui n’appartient à personne, justement nommé Terra Nullius.

Pour quelle raison a-t-on assommé presque à mort le petit Jim? Qui lui a offert la paire de chaussures neuves de marque qu’il garde soigneusement sous son lit, dans leur boîte, d’une valeur d’au moins cent euros, lui qui ne possède pas grand chose? Son agression a-t-elle un rapport avec le trésor qu’il dit avoir trouvé? Un trésor qu’il ne pouvait pas transporter et dont il était certain être d’une grande valeur. Qui est le fantôme noir qui hante la décharge?

C’est sûr, quelque chose cloche, mais Hugo ne parvient pas à mettre le doigt dessus et la bille s’en fout: « La réserve de nourriture vandalisée, les CRS dans les parages, le photographe voyeur, ces âmes nobles qui ne disent pas tout…Cette enquête, Hugo, c’est comme si on avait mélangé les pièces de plusieurs puzzles et qu’on essayait de nous faire croire qu’il n’y en avait qu’un seul. » (Page 93).

Une enquête complexe, donc, dont les ramifications se perdent loin dans les profondeurs de la décharge…Mais heureusement, la bille finit par revenir…

Les lieux:

Toute l’architecture du roman repose sur Terra Nullius, ce camp de réfugiés improbable et pourtant tellement réel, dont personne ne pourrait soupçonner l’existence, ici, en France, dans un pays soi-disant civilisé, la patrie des Droits de l’Homme. Quelle ironie!! Un territoire tellement honteux que personne n’en réclame la possession, comme une verrue que l’on tente vainement de dissimuler, de faire disparaître. Bien au contraire: « De sa voix neutre, il explique que cette locution latine désigne une zone de territoire qui n’appartient à aucun état. Dans les faits, cette terre indésirable composée d’une gigantesque décharge accolée à un bidonville serait plutôt en France, même si la Belgique en aurait discrètement déplacé les limites au fil des ans. » (Page 28)… »Rien ne laisse deviner toute cette détresse depuis l’extérieur de ce camp qui longe une route rarement empruntée. Une départementale qu’on évite à moins que le GPS nous y oblige et un décor qu’on prend soin de ne pas voir quand on le croise parce que c’est désagréable de se figurer ce qu’il y a derrière. De toute façon, ça dépasse l’imagination. » (Page 53).

Un description sobre car nul besoin d’un vocabulaire élaboré pour dépeindre l’inimaginable: « Il se reprend dans un soupir en m’expliquant ses délimitations. Si les monceaux de déchets prospèrent au loin vers la Belgique voisine, ils sont retenus dans la largeur le long de la départementale. De gigantesques entrepôts à l’ouest et le campement à l’est forment les remparts qui bloquent les velléités de la décharge à déborder. Ce qui explique qu’elle ait progressé verticalement. -Elle est alimentée par les gens de la région qui viennent y vider caves et greniers, mais aussi par des entreprises qui évitent ainsi de payer le traitement de leurs déchets. » (Page 65).

En conclusion:

Toute une galerie de personnages évolue dans ce roman puissant, des personnages complexes, certains attachants, comme le solaire Jim et son fidèle ami Gao Cheng; d’autres énigmatiques, comme la vieille Sara qui veille sur Jim, ou Mani, la chef du camp, dont on se demande ce qu’elle fait dans cet endroit abandonné de tous, sur lequel elle règne sans partage, du fond de sa tente aménagée avec tout le confort possible; d’autres plus inquiétants, comme Narong Vacarme, intendant de Mani, au passé trouble, ou l’ancien reporter Serge Winckler, qui s’intéresse aux jeunes garçons de l’âge de Jim, qu’il a littéralement mitraillé de photos. Tous ces personnages bien campés, à la psychologie fouillée, donnent à Terra Nullius sa consistance et sa profondeur, font de lui un roman exceptionnellement riche et captivant.

Mais le personnage-clé, le personnage principal de Terra Nullius est sans conteste la décharge, aussi vivante qu’un animal monstrueux comme on en trouve dans les contes de fées, « des collines de déchets accumulés dans une anarchie devenue presque esthétique au fil des ans.  Avec l’aide du vent et de l’attraction terrestre, les tas de détritus se sont mués en de multiples pyramides colorées faites de ferrailles, de plastiques et de divers rebuts de matériaux agglomérés. La plus grande décharge à ciel ouvert de France, les hectares de la honte comme on le murmure dans la région… » (page 11)

Terra Nullius, plus qu’un roman policier, nous ouvre les yeux sur certaines réalités que nous voulons à tout prix ignorer, nous oblige à regarder en face quels effets dévastateurs peut avoir l’indifférence à l’égard des laissés-pour-compte, bien à l’abri dans notre conformisme, derrière nos œillères qui dérobent à notre vue les ornières dans lesquelles d’autres moins chanceux sont tombés. Tendons leur la main pour les aider à se relever et à repartir du bon pied…

Citations:

« Il n’aime pas l’idée que certains jours mériteraient de ne pas être vécus, la vie est trop courte pour en jeter des morceaux. Même s’il comprend, surtout au cours de ces épisodes où il observe, impuissant, tout le poids de la douleur qu’elle trimballe sans pouvoir s’en défaire. Quand même, il préfère croire que chaque jour est bon à prendre, qu’il y aura toujours du positif à en tirer. » (Page 33)

« Un meurtre d’enfant dans un camp de laissés-pour-compte, c’est pas terrible. On va nous accuser d’avoir été légers. Et on aura raison. Comment on a pu renvoyer une femme en Somalie sans son fils de trois ans? Entre les ordres directs, les indirects, les pressions de toute part, on ne sait jamais ce qu’on doit faire avec ces bidonvilles. Fermer les yeux est parfois ce qui fait le moins de dégâts. Que cette dame ait pu s’occuper d’un gamin de trois ans sans que ça n’intéresse personne, sans jamais l’envoyer à l’école, j’en ai des frissons. Imaginez ce qui aurait pu lui arriver s’il avait été entre de mauvaises mains… »(Pages 43-44).

« Je ne connais pas son âge, mais ce n’est certainement pas celui des sentences de vieux cénobite. Il faudra que je lui explique comment éviter de se laisser dessécher par les coups durs de la vie. Même si j’ignore d’où viennent les gifles qu’il a reçues. Il doit apprendre le détachement, sinon il sera vieux avant l’heure. » (Page 100).

« La vie est une succession d’erreurs qu’on tente d’effacer en en faisant de nouvelles. » (Page 142).

« Hélas, la terreur de Germain lui rappelle la fragilité de leur situation. Et sa peur à elle aussi, elle ne peut le nier. Une peur qui voit plus loin que ce soir, qui puise dans les jours d’après, quand il va falloir revivre normalement. Car si la police les laisse là où ils sont aujourd’hui, sans que la vérité ne sorte, que va-t-il advenir d’eux? Jusqu’à maintenant, avec l’enquête comme une épée de Damoclès, son quotidien était tracé. Elle zigzaguait entre les gouttes, elle se préparait au pire, toujours sur la défensive. » (Page 280)

4 commentaires sur « Passion polar français: Terra Nullius, Victor Guilbert. »

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