Publié dans éditions métailié, cadavre, corruption, enquête criminelle, Passion polar, prostitution

Passion polar: Alba Nera, Giancarlo de Cataldo.

Retour de Giancarlo de Cataldo, grand romancier italien, avec ce roman fort, puissant, porté par sa plume énergique et des personnages aussi charismatiques que leur créateur…

L’auteur:

téléchargement (2)Giancarlo de Cataldo, né le 7 février 1956 à Tarente, est un romancier, dramaturge, essayiste, scénariste et magistrat italien, auteur de romans policiers, dont le plus connu, Romanzo Criminale, paru en 2002, a obtenu le prix du Polar Européen, et a été adapté au cinéma en 2006 par Michele Placido.

En 1973, Giancarlo de Cataldo quitte Tarente pour s’installer à Rome où, après ses études de droit, il est nommé juge à la Cour d’assises. Mais parallèlement à son activité judiciaire, il se consacre à l’écriture de scénarii pour le cinéma et la télévision, d’articles pour les journaux La Gazzetta del Mezzogiorno, Il Messaggero, Il Nuovo et Paese Sera.

En 1989, il publie son premier roman intitulé Nero come il Cuore, adapté en téléfilm par Maurizio Ponzi en 1991, sous le même titre. En 2002, il publie Romanzo Criminale, traduit en français quatre ans plus tard. Ce roman, qui a obtenu un franc succès en Italie tant auprès des  critiques que du public. Il évoque les méfaits commis par l’organisation criminelle de la Magliana active pendant les années de plomb, de 1978 à 1992 à Rome. La suite, parue en 2007, intitulée La saison des massacres, met en scène le commissaire Scialoja et Patrizia, l’ex prostituée dont il est toujours amoureux, déjà présents dans Romanzo Criminale, au cœur des relations complexes de l’Etat italien avec la Mafia et de l’Opération Mains propres dans les années 1990.

Giancarlo de Cataldo est également l’auteur de récits qui n’appartiennent pas au genre policier, de nouvelles et d’essais. En 1997, il préface l’anthologie La Legge dei Figli réunissant des textes écrits par des fonctionnaires de la justice italienne à l’occasion des soixante ans de la constitution italienne. Il récidive en 2008 avec l’anthologie intitulée Crimini Italiani (Petits Crimes italiens).

Le roman:

Alba Nera, Alba Nera dans la version originale parue en 2019, traduit par Serge Quadruppani, a été publié par les éditions Métailié en 2022 dans la collectionOIP Bibliothèque Italienne. L’écriture est vive, taillée à coups de mots mêlant italien, langage familier et/ou neutre s’enchaînant à une cadence souvent échevelée: « L’adoration de Luisella pour le ballet avait quelque chose de pathologique. Le mot lui-même offensait ses oreilles. Danse classique. Un rêve de petite fille, brisé par la maladie de maman et le goût du père pour les jeux virils. Elle avait été empêchée de fréquenter les cours, très bien. Elle était devenue, malgré elle, une bonne fleurettiste, bon, très bien. Mais maintenant qu’elle pouvait décider, danse classique comme s’il en pleuvait. » (Page 159)… »Avec des gestes calmes et délicats, il la libère du chiffon crasseux. Dessous, elle est nue. Nue et couverte de blessures. Il retire son blouson et le serre autour de la poitrine décharnée, lui écarte une mèche de cheveux du front, elle est brûlante, ses lèvres sont crevassées et lui, il n’a pas une goutte d’eau. Une violente vague de compassion et une compatissante vague de violence le submergent. » (Page 15).

Construction: le récit fait de constants allers-retours entre les années 2008-2009, époque à laquelle les trois compères sortaient tout juste de l’école de police et que le monde leur appartenait, et dix ans plus tard lorsqu’ils se retrouvent pour l’enquête sur un meurtre semblable à celui de 2009.

L’intrigue:

2008. Gianni, Dr Sax et Alba sortent de l’école de police. Ils sont les meilleurs et choisissent leur affectation. Le monde leur appartient. Pourtant, ils ont échoué à résoudre un meurtre.

Dix ans plus tard. Gianni, devenu commissaire, reçoit un tuyau d’un indic. Il se pointe dans un hangar en dehors de son secteur, déclenchant un affrontement armé. Avec deux losers venus pour éliminer une fille. Jusque-là, rien d’inhabituel. Sauf que Gianni prend contact avec Alba et Dr Sax afin d’évoquer cette affaire qui lui rappelle le premier meurtre sur lequel ils ont enquêter. Leur premier échec.

Pour convaincre ses anciens amis, il énumère les similitudes: les nœuds. Les cordes. Les couleurs des rubans. Les blessures superficielles. Tout est identique. Même si cette fois la victime n’a pas été achevée d’un coup de couteau dans la carotide, tout leur rappelle la Petite Sirène tuée par Di Corrado, surnommé le Monstre de la décharge. Ce dernier avait-il un complice qui reprendrait le flambeau? S’agit-il d’un émule? Ou alors, Di Corrado était innocent et le véritable assassin est de retour…

Alba sent que quelque part se niche une fausse note. Pourquoi Sax fait-il tout ce qu’il peut pour réduire l’importance de l’affaire. Cela n’a pas de sens. A moins que…

Les personnages:

  • Gianni Romani: dit Le Blond, commissaire charismatique, expression mi-sardonique, mi-mécontente, ses yeux gris éteints; Gianni est un homme sérieux, déterminé, correct et très puritain; ancien petit ami d’Alba.
  • Alba Doria: commissaire en chef de la police d’Etat; tireuse émérite, profileuse formée à Quantico, fascinée par la noirceur; déteste baisser sa garde, toujours en alerte; affectée d’un trouble de la personnalité qu’elle appelle la Triade, mélange de narcissisme, de sociopathie et de capacité à manipuler son entourage, elle oscille sans cesse entre la lumière ou les ténèbres.
  • Giannaldo Grassi, surnommé Dr Sax: saxophoniste talentueux; homme sympathique, débonnaire, qui paraît cool; bras droit et gendre d’un haut dirigeant des services de sécurité.
  • Général Cono di Sangiorgio: haut dirigeant des Services de sécurité; beau-père de Dr Sax; issu d’une noble famille de Salerne, un modèle d’habileté, grand seigneur anglophile, fin humoriste affable mais impitoyable; très intelligent et extrêmement méfiant; il vaut mieux l’avoir avec soi que contre soi.
  • Aldo Silla: un des plus puissants banquiers fantômes au monde, un magicien de la finance; aime vivre dans l’ombre et agir avec le maximum de discrétion, ce qui convient parfaitement à son rôle.
  • William Negrete: secrétaire et homme à tout faire de Silla; très efficace.

En conclusion:

Toute l’intrigue de Alba Nera tourne autour des trois personnages principaux, charismatique chacun à sa façon, chacun jouant un rôle au sein de leur trio: Gianni le gentil, l’honnête, le torturé aussi, consumé par l’amour non partagé qu’il voue à Alba depuis leur jeunesse; Alba, la femme énigmatique, manipulatrice et tentatrice, qui a fermé son cœur à tous sentiments qui pourraient lui faire perdre le contrôle d’elle-même, ce qu’elle ne peut envisager; Sax l’homme sympathique, bienveillant, tolérant, mais qui cache bien son jeu, car seule compte sa dévotion à son beau-père dont il est en réalité l’âme damnée; ce que les deux autres ne mesurent pas vraiment…Et c’est ce rôle que chacun joue qui détermine leurs actions, leurs décisions, la façon dont ils vont mener l’enquête: se font-ils confiance? Oui, parfois. Même s’ils ne devraient pas. En tout cas pas toujours…

Un roman puissant, non dénué d’un certain cynisme, à l’intrigue habilement menée, une plongée au cœur d’une Rome méconnue, loin des clichés des cartes postales et des manuels de tourisme. Une Rome dont De Cataldo connaît si bien les ruelles sombres, les recoins obscurs, là où se cachent des tortionnaires sadiques qui s’en prennent aux femmes, des marchands de chair humaine pour qui seul compte le profit, à n’importe quel prix. Une descente vertigineuse dans les catacombes du sexe et de la drogue. Une descente dont on ne ressort pas indemne…

Citations:

« Ippoliti possédait une seule qualité: c’était un fieffé imbécile. Et les imbéciles sont précieux, dans toute structure digne de ce nom. Ils le sont pour deux motifs fondamentaux: le premier est que vous pouvez obtenir d’un imbécile qu’il fasse tout ce que vous voulez, si vous savez le prendre. Le second, c’est que si vous ne vous l’accaparez pas vous, l’imbécile, quelqu’un d’autre finira par le prendre, et il l’utilisera à vos dépens. Et avoir contre soi un imbécile peut s’avérer une vraie catastrophe. » (Page 38).

« Cono soupçonne quelque chose. Il est très intelligent, méfiant presque jusqu’à la paranoïa. A certains égards, il a des traits de psychopathe. On n’arrive pas si haut si on n’apprend pas tout de suite à se défendre. Et si on n’est pas un peu fou. De fait, l’exercice du pouvoir est un art subtil. une des nombreuses leçons que Cono lui a dispensées: avant de conquérir un territoire, tout grand condottiere a pris soin pour commencer de renforcer les frontières de ses possessions. Il n’y a pas pire infortune que d’être pris par derrière quand on part à l’attaque. » (Pages 86-87).

« A chacun est assigné un rôle précis, dans la grande comédie de la vie. Nous sommes occupés à jouer notre partition et en même temps à assister à la représentation des autres. » (Page 110).

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