Publié dans angoisse, éditions La Martinière, cadavre, crime, enquête criminelle, littérature islandaise, Passion polar nordique, polar islandais

Passion polar nordique: Snjor, Ragnar Jonasson.

Un petit tour dans la froidure islandaise où le jeune inspecteur doit mener sa première enquête au fond d’un fjord coupé du monde par la tempête…

L’auteur:

téléchargementRagnar Jonasson est un écrivain islandais né en 1976 à Reykjavik, auteur de romans policiers. Avocat, il enseigne le droit à l’université de sa ville natale. Il est également traducteur de quatorze romans d’Agatha Christie en islandais.

Découvert par l’agent d’Henning Mankell, il inaugure, en 2009, la série Dark Iceland consacrée aux enquêtes menées par le jeune policier Ari Thor avec un premier roman intitulé Fölsk nóta, non traduit à ce jour. S’ensuivent six autres romans dont le dernier a été publié en 2020.

Pour Le Magazine LittéraireMörk (Náttblinda) est « à mille lieux de ces facéties spirituelles et poudrées, […] Ragnar Jónasson présente le visage livide et nu des sobres polars nordiques »1. Pour Grazia, « à 40 ans, Ragnar Jonasson s’impose désormais comme la nouvelle star du polar islandais. La relève est assurée à n’en pas douter…

Le roman:

Snjor, Snjóblinda dans la version originale parue en 2010, traduit à partir de la version anglaise par Philippe Reilly, a été publié par les éditions La Martinière en 2016, puis par les éditions Points en 2017 dans la collection Policier. Le style est fluide et neutre, l’auteur se contentant d’énumérer les faits simplement, sans effet de style: « De retour dix minutes plus tard avec un sachet contenant la barquette de riz, elle mit plus de temps que d’habitude à trouver la clé dans son sac à main. Elle allait enfin savourer une soirée tranquille avec un bon petit plat. » (Page 18).

Construction: les chapitres plus ou moins longs, racontés au passé à la troisième personne, alternent l’histoire de Ari Thor, celle de Ugla, sans que l’on sache de prime abord quels sont les liens entre ces deux histoires, avec des passages en italique relatant des actes violents, des agressions, notamment celle d’une femme anonyme aux prises avec un cambrioleur qui s’est introduit chez elle; elle raconte cette intrusion en plusieurs épisodes interrompus par un ou deux chapitres de l’intrigue développée en parallèle. On ne sait ni quand ni où se déroulent ces faits.

Fil rouge: récession économique qui a secoué l’Islande en 2008: « A ce qu’il comprenait, Reykjavik sombrait peu à peu dans le chaos après le crash des grandes banques. Jour après jour, les manifestations antigouvernementales paraissaient plus désespérées et plus virulentes. » (Page 49)… »Ari Thor reçut sa réponse le lendemain. Elle lui parlait de son travail, de ses cours, et lui annonçait que son père venait de perdre son poste à la banque où il officiait depuis des années -un licencié parmi tant d’autres. Il savait qu’elle allait être profondément affectée par ce revers. D’autant que sa mère travaillait dans un cabinet d’architectes où les effets du crash financier risquaient de se faire sentir incessamment. » (Page 51)…

L’intrigue:

Alors qu’Ari Thor vient tout juste de terminer sa formation à l’école de police de Reykjavik, Tomas, sergent qui dirige le poste de police de Siglufjordur lui propose un poste de deux ans. Certes, Siglu est un village perdu dans le nord de l’île, et la proposition de Tomas n’est pas à proprement parler bien excitante, mais Ari se dit qu’au moins cette expérience lui mettrait le pied à l’étrier et lui assurerait le quotidien pendant deux ans.

Novembre 2008. Le soleil disparaît pour ne revenir qu’en janvier, plongeant la région dans une semi-obscurité permanente. Ugla, jeune femme célibataire installée récemment à Siglu afin de fuir son passé, est heureuse dans ce coin perdu aux confins de la civilisation, en tout cas autant qu’elle peut l’être: elle a trouvé un travail intéressant à l’usine de poisson, elle habite un appartement agréable dans le centre-ville et a obtenu un premier rôle dans la pièce que prépare la Société dramatique de la ville. Son amitié avec le vieux Hrolfur comble le vide de son existence.

Tandis qu’Ari, déstabilisé par la réaction de sa petite amie Kristin qui n’approuve pas son départ loin de la capitale et de la vie qu’elle envisageait avec lui, se pose mille questions. A-t-il pris la bonne décision en venant s’installer dans ce village séparé du continent par un fjord impressionnant? Parviendra-t-il à se faire accepter par les habitants de cette communauté rurale où tout le monde se connaît? Réussira-t-il à s’intégrer?

C’est alors que Hrolfur est retrouvé mort le soir de la répétition générale dans le théâtre de la ville. « Hrolfur était allongé sur le dos, au pied de l’escalier, la tête contre la marche la plus basse »…C’était la pause dîner. Le théâtre était vide. Hrolfur était resté seul. Nina, occupée au sous-sol à ranger les costumes, n’a rien entendu. Accident? Meurtre? En l’absence d’éléments probants, Tomas, qui ne veut pas faire de vagues, conclut à un accident et classe l’affaire. Mais Ari Thor n’est pas convaincu…

Les personnages:

Loin des lumières et de l’agitation de la capitale, Ari Thor découvre une communauté repliée sur elle-même, où tout le monde croit connaître son voisin, mais où chacun cache des secrets: « Vieux camarades de classe, anciens collègues, amis, parents: tous les habitants de Siglufjordur semblaient connectés les uns aux autres par d’innombrables liens. » Dès lors, l’auteur attache une importance particulière à décrire les états d’âme et les ressentis de chacun, précieux outils pour le lecteur qui apprend à mieux les connaître.

  • Ari Thor Aram: orphelin de mère à 13 ans, cherche toujours une petite dose d’excitation qui pourrait donner des couleurs à sa vie; tout juste sorti de l’école de police; intuitif mais naïf, ne sait pas exprimer ses sentiments.
  • Kristin: petite amie d’Ari Thor; étudiante en médecine; vient toujours à bout de ce qu’elle entreprend; jeune femme qui sait exactement ce qu’elle veut.
  • Tomas: sergent qui dirige le poste de police de Siglu; bruyant et cordial, avenant et bienveillant avec Ari en fin de carrière.
  • Hlynur: collègue de Ari Thor; dépressif.
  • Ugla: nouvellement arrivée à Siglu, professeur de piano, travaille à mi-temps à la pêcherie; célibataire; jeune femme avenante, chaleureuse, capable d’écouter attentivement.
  • Hrolfur Kristjansson: célèbre écrivain âgé de 90 ans; propriétaire d’une vaste maison dans laquelle il loue un appartement; président de la Société dramatique de Siglu.
  • Leifur: menuisier, homme à tout faire du théâtre de Siglu.
  • Ulfur Steinsson: diplomate à la retraite; metteur en scène pour la Société dramatique.
  • Palmi Palsson: ancien instituteur et auteur dramatique; célibataire; très non skieur; auteur de la pièce actuellement répétée par la Société dramatique.
  • Anna Einarsdottir: actrice amatrice.
  • Karl: acteur amateur.
  • Linda: infirmière; épouse de Karl.

Les lieux:

Ragnar Jonasson utilise des mots simples, des descriptions sans détour pour brosser le paysage et l’ambiance du roman: « Mais le soulagement fut de courte durée: il s’était attendu à un large tunnel moderne, parfaitement éclairé, mais celui-ci s’annonçait autrement austère. Une seule voie étroite. Plus tard, il apprendrait que le tunnel avait été creusé dans le versant montagneux près de quarante ans plus tôt, à l’époque où ce genre d’aménagement était rare en Islande. Pour ne rien arranger, de la voûte rocheuse qu’on ne distinguait pas s’écoulaient des filets d’eau. » (Page 40).

Siglufjordur: à coup sûr le personnage principal de ce roman, tant la présence de ce fjord détermine non seulement tous les aspects de la vie quotidienne de ses habitants, mais également les conditions de l’enquête: « Le crique montagneux protégeant la ville était presque entièrement blanc et on distinguait à peine les plus hauts sommets -comme s’ils avaient failli à leur devoir ces derniers jours. Comme si quelque chose d’inexpliqué, une vague menace, s’était répandu à travers la ville; quelque chose resté plus ou moins invisible, jusqu’à cette nuit. » (Page 12)… »Il commençait à s’habituer à recevoir la presse en retard, car les éditions du matin n’atteignaient pas ce fjord reculé avant la mi-journée du lendemain. Cela n’avait pas vraiment d’importance. La vie suivait un rythme différent, ici. Le temps passait plus lentement, sans la bousculade et la précipitation de la grande ville. Les journaux arrivaient quand ils arrivaient. » (Page 52).

Siglu: un des villages les plus au nord d’Islande, plus proche du cercle polaire que de Reykjavik, entouré de superbes pistes de ski. Géographiquement coupé du monde car, « à moins de vouloir faire le voyage par la mer ou par la montagne, complètement inaccessible en hiver (…)le vieux tunnel étroit était l’unique voie d’accès pour se rendre à Siglufjordur.

L’ambiance:

La météo particulièrement mauvaise installe une atmosphère pesante, créant des conditions d’enquête difficiles: « Le fjord les accueillit sous le gris oppressant d’un ciel chargé. Des nuages traversés de bourrasques escamotaient l’encerclement des montagnes, empêchant le paysage de révéler toute sa splendeur. Sous la faible lumière, les toits des maisons se fondaient dans un monochrome uniforme; une mince couche de neige tapissait leurs jardins, traversée çà et là par des touffes d’herbe rebelles qui paraissaient refuser l’hiver. Tout autour se dressait la masse écrasante des montagnes. » (Page 40)…. »Nouvelle journée sous une neige ininterrompue. Elle formait des bosses glacées dans le jardins et, en ville, empêchait tout déplacement sans patauger jusqu’aux genoux et se cogner dans les congères…La neige apportait, certes, un surcroît de lumière dans la période la plus sombre de l’année, mais elle rendait tout plus difficile. Même le 4×4 de la police avait du mal à manœuvrer. Quant à la marche à pied, elle garantissait des chaussures trempées, des chaussettes trempées et un pantalon trempé. » (Page 211).

En conclusion:

Un premier roman très réussi, dans lequel l’auteur met ses pions en place avec dextérité, une façon subtile de composer un mobile à chacun des protagonistes en évoquant leurs rancœurs, leurs déceptions, leurs ambitions déçues, leurs regrets, véritable terreau propice au crime. Une enquête bien ficelée dans une ambiance fin du monde glaçante au sens propre comme au sens figuré.

Les passages en italique entretiennent un suspense qui, peu à peu, passe de l’inquiétude fugace à la fébrilité pour devenir une sourde angoisse envahissant chaque fibre du lecteur; tandis qu’à Siglu les semaines défilent, le temps de ces passages reste figé, sans aucun indication précisant le lieu ou la date. Quel est le lien avec le reste du roman? Pour le savoir, il vous faudra le lire…

Citations:

« Face aux feux de la rampe, elle avait l’impression de pénétrer dans un autre monde. Le public n’avait plus d’importance, il pouvait y avoir un, deux ou cinquante spectateurs, tous se fondaient en une seule entité sous la lumière des projecteurs. Quand elle arpentait la scène, elle n’était plus dans les Vestfirdir ou à Siglufjordur. Elle se concentrait sur le texte de la pièce, sur ces émotions qui n’étaient pas les siennes et qu’elle devait jouer pour le public. » (Page 31).

« C’est avec des cartes en main qu’il se sentait pleinement vivant -une F1 prête à s’élancer. Son sang bouillonnait dans ses veines, rien d’autre n’avait plus d’importance. Ni Linda, ni même gagner ou perdre. Seul le vertige et cette audace grisante le poussaient à y retourner, encore et encore, même si, chaque fois qu’il perdait, il se réveillait avec une gueule de bois lourde de culpabilité. » (Page 155).

« La neige tomba toute la soirée du samedi et une bonne partie de la nuit. Après avoir somnolé par intermittence pendant quelques heures, Ari Thor parvint enfin à s’endormir. La météo l’affectait sérieusement. En temps normal, il s’accordait un peu de lecture avant d’aller se coucher, mais il était désormais incapable de se concentrer. Toutes ses pensées se focalisaient sur l’obscurité qui, peu à peu, l’étouffait. Il avait bien essayé d’écouter de la musique classique pour combattre le silence assourdissant de la tempête, mais c’était comme si la musique amplifiait l’ambiance lugubre de la soirée. » (Page 237).

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4 commentaires sur « Passion polar nordique: Snjor, Ragnar Jonasson. »

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