Publié dans délinquance, fantômes du passé, Passion polar français, pouvoir politique, quête du passé

Passion polar français: Toutes ces nuits d’absence, Alain Bron.

Une boîte remplie de vieilles photos malencontreusement tombée du haut de l’étagère, et voilà Jacques qui se lance sur les traces de son passé en quête de réponses à un événement mystérieux de sa jeunesse…

L’auteur:

téléchargement (4).jpgAlain Bron, né en 1948 à Tunis, est un écrivain prolifique auteur de nouvelles, de romans, de romans policiers, d’essais, d’un ouvrage d’humour intitulé Comment sourire aux radars. Pour Alain Bron pas de cloisonnement, pas de genre attribué. Ses ouvrages sont souvent sélectionnés ou primés pour leur finesse d’observation et leur humour décalé. Dans son univers romanesque, pas de manichéisme: rien ni personne n’est jamais ou tout blanc ou tout noir. L’humanité, dans son imperfection, mérite toute notre bienveillante attention.

Le roman:

Toutes ces nuits d’absence a été publié en 2018 par Les Chemins du Hasard, petite maisontéléchargement (1) d’édition professant qualité de l’écriture et originalité des scénarii. L’auteur opère un va-et-vient constant entre le passé/enfance et le présent/vieillesse du personnage principal, Jacques Perrot, voyage réalisé grâce à d’anciennes photographies: « La première partie de son cerveau appartenait au romancier, la seconde à l’adolescent des années 60 qu’il avait été. Pas évident de passer de l’une à l’autre. » (Page 38). L’écriture d’Alain Bron se décline comme un scénario: facilité à visualiser les personnages et les lieux malgré le peu de développements, ce qui n’exclue pas un sens réel du détail: « La promenade, immuable, passait par le séquoia géant encore dans sa petite enfance, par la cascade dans les rochers artificiels, et par le bassin où barbotaient des canards de toutes confessions. Dominant les lieux, une horrible statue de condor couverte de fientes servait essentiellement de perchoirs aux pigeons. » (Pages 14-15).

Les thèmes de ce voyage dans le passé sont la bourgeoisie de province, le cloisonnement des classes sociales et le racisme.

L’intrigue:

Jacques, auteur de douze romans, ne s’est jamais remis de la mort suspecte de Brigitte, son amour de jeunesse. Quarante-huit ans après les événements, il part en pèlerinage à Troyes, ville de son enfance, seulement armé de quelques photos, dans l’espoir de résoudre le mystère. En premier lieu, de répondre à cette question: pourquoi le jeune Jacques, qui connaissait bien la victime, n’a-t-il jamais été interrogé par les enquêteurs ni le jour du meurtre, ni les jours suivants?

Au cours de son enquête à retardement, aidé par Ninon, jeune stagiaire à La Voix de L’Aude, Jacques découvre des détails intrigants. Pourquoi Brigitte, jeune femme belle et intelligente, avait-elle une double vie si près de chez ses parents? Provocation? Contrainte? Chantage? Tandis que Ninon fouille dans les archives du journal Jacques interroge témoins et policiers. Suite à des menaces et à une tentative de meurtre, les deux compères comprennent qu’ils sont sur la bonne voie. Doivent-il continuer seuls ou informer la police de leurs découvertes?

Mais quand les témoins se font assassiner à coups de hache, Jacques et Ninon devenus des cibles, les choses sérieuses commencent…

Les personnages:vélo jaune

  • Jacques Perrot: auteur d’une douzaine de romans, 67 ans, célibataire, vit avec son chat Iago.
  • Brigitte: amour de jeunesse de Jacques, très intelligente, très cultivée et très belle; morte tragiquement.
  • Ninon: jeune stagiaire à La Voix de l’Aube; aide Jacques dans son enquête.
  • Daniel Labbé: rédacteur en chef; voix chaleureuse.
  • Didier Lambert: restaurateur de vitraux; ancien copain de Jacques.
  • Charles Duquesne: ancien agent immobilier.
  • René Binet: policier à la retraite chargé de l’enquête sur la mort de Brigitte.
  • Pierre Sobiel: père de Brigitte; ancien courtier en bonneterie très influent et financier des mouvements conservateurs.

Les lieux:

Espace de travail de Jacques dans son petit appartement: « Deux tréteaux, un panneau de chêne sur lequel trônait un ordinateur démodé depuis dix ans. De chaque côté, une large bibliothèque où il alignait ses dictionnaires…Le reste des étagères était composé de deux sections dont lui seul connaissait le rangement. En haut, des livres qu’il avait lu et qu’il voulait garder, en bas, des livres qu’il se promettait de lire. Il les appelait « le peuple des livres », peuple au milieu duquel il se sentait fort, serein, indestructible. » (Page 19).

sainte-savine
Sainte-Savine

L’enquête de Jacques le menant à Sainte-Savine, petite commune de l’aire urbaine de Troyes, il reconstitue les lieux de son enfance tels qu’il se les rappelle, bien loin de ce qu’ils sont devenus: « Sa mère et lui habitaient alors rue Chanteloup, à la limite de l’agglomération troyenne. Au-delà, rien n’était construit jusqu’au Montgueux, un promontoire qui dominait la plaine…A l’époque, les vergers et les champs cernaient la maison. Il éprouva beaucoup de difficultés à la repérer, tant les immeubles avaient poussé de chaque côté. » (Page 23)

Dans un constant va-et-vient entre ses souvenirs et la réalité présente, donnant au récit le relief du réel: « Des boutiques partout, des cafés, des fleurs aux fenêtres, des produits chics, des clientes élégantes. Jacques n’en revenait pas. Dans les années 60, ce quartier passait pour le plus mal famé de Troyes. Des rats couraient dans les venelles, les détritus garnissaient les pas de porte, et, surtout, des types à la mine patibulaire rôdaient ici et là en vous jaugeant comme une proie possible ». (Page 29).

Contexte de l’époque, reconstitué à partie d’anciennes coupures de journaux:

La quête de Jacques à la recherche de son passé le ramène à une époque révolue dont il est pourtant important de comprendre le contexte afin de reconstituer les faits tels qu’ils se sont déroulés. Car Jacques, bien qu’enquêteur amateur, apporte à ses investigations une rigueur toute policière. Ainsi, le passé ne cesse de se télescoper avec le présent: « Il ne tomba que sur deux papiers signés par un autre journaliste, un meurtre crapuleux et un règlement de compte entre gens du milieu. Il faut dire qu’à cette époque, Troyes était une ville où résidaient par obligation judiciaire les interdits de séjour à Paris. » (Page 65)

Dans ces années-là, on nageait en plein conflit social, notamment des suites de la guerre d’Algérie, créant une ambiance de suspicion envers les partis de gauche, en particulier les communistes: « Quelques mois après, a eu lieu une virulente campagne de presse contre la gauche. Bernard a dénoncé la collusion entre la droite et l’extrême-droite. Faut dire que des liens existaient encore entre des notables locaux et les anciens de l’Algérie française qui, comme par hasard, incitaient leurs rejetons à militer dans une frange nouvelle à l’époque. Le mouvement Occident… » (Page 79). =>C’est dans ce contexte que s’inscrit le meurtre de la jeune Brigitte. Faut-il y voir un rapport de cause à effet?

En conclusion:

troyes
Troyes

Une intrigue qui coule comme un ruisselet de montagne, nonchalante et apparemment inoffensive, mais en réalité bien plus profonde et complexe qu’il n’y paraît. Une sombre histoire déterrée du passé par un écrivain à la recherche d’une réponse vieille de plus de 40 années.

Le +: beaucoup d’humour allégeant quelque peu le contexte d’une époque troublée politiquement et socialement. Par exemple, le véhicule de la troupe de théâtre amateur utilisé par Ninon pour mener leurs investigations: « Installée au volant, Ninon mit le contact. Aussitôt, la carrosserie trembla. Le moteur, après quelques ratés, finit par démarrer…Ninon roula vers le nord, et poussa une pointe à 70 km/h dans un vrombissement d’avion. » (Page 76)…et les aventures du chat Iago dont la « cachette de l’après-midi -à ne pas confondre avec celle du matin-, elle se situait sur la tablette du haut, derrière la boîte de fer-blanc. Pour y arriver, Iago avait mis au point un parcours pour dépenser le minimum d’énergie et pour -sait-on jamais- semer les poursuivants. » (Page 10)

Le +: de révélations en rebondissements, Jacques revit une période de sa jeunesse dont il comprend seulement maintenant la portée de certains épisodes: « Mais avec le recul, je réalise que je devais passer pour un minable avec mon vélo. Surtout aux yeux de Brigitte. Le vélo, ce devait être le signe extérieur de pauvreté qu’il ne fallait en aucun cas montrer dans la bourgeoisie locale. Moi, je ne m’en étais même pas rendu compte. » (Page 86)…Le plus drôle, ce sont les témoins qui parlent de celui qu’il était au moment de la disparition de Brigitte sans réaliser qu’ils l’ont en face d’eux: « L’homme au vélo jaune devient alors jaloux à un point tel qu’il subtilise le pendentif à sa maîtresse, l’entraîne près du canal la nuit, l’étrangle et lui glisse la chaîne dans les doigts. » (Page 125).

Citations:

« Il n’était pas rare, en effet, de voir des coupables oublier la réalité, puis la recouvrir d’une histoire crédible dans le seul but de vivre sans remords. Parfois même, le choc de la violence infligée à une autre personne inhibait tout souvenir, c’était prouvé. Les crimes non résolus se nourrissent souvent de ce phénomène somme toute banal ». (Page 73).

« Le plus facile, c’est de renoncer. » (Page 108).

« Les romans suivent l’état d’esprit de leur créateur, et souvent avec zèle. Mais, attention, ils ont le chic pour se détourner, se cabrer, se faufiler à la moindre occasion. A l’auteur de les reprendre au lasso et de les guider vers leur fin. A moins du contraire. » (Page 145).

4 commentaires sur « Passion polar français: Toutes ces nuits d’absence, Alain Bron. »

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