Publié dans adultère, amour, éditions De Borée, énigme historique, crime, enquête criminelle, féminisme, manipulation politique, mystère, Paris 1900, Paroles de Femmes

Paroles de femmes: Madame S, Sylvie Lausberg.

Même le plus imaginatif des romanciers n’aurait pu écrire une histoire plus romanesque que la vie de Madame S…Un récit aussi passionnant que cette femme au destin extraordinaire…

L’auteur:

téléchargementSylvie Lausberg, historienne, psychanalyste, écrivain et militante pour les droits des femmes belge, est diplômée en histoire de l’Université Libre de Bruxelles. De 1986 à 1996, elle produit des feuilletons historiques à la RTBF. Parallèlement, elle poursuit une carrière de journaliste indépendante dans le domaine de l’histoire et de la culture littéraire.

De 2007 à 2012, elle conçoit des expositions internationales sur le thème des Juifs et des Musulmans au Maroc, puis sur les relations entre le Maroc et l’Europe. En sus de ses activités de recherche et de création, elle milite activement pour le droit des femmes dans le milieu associatif et institutionnel belge. Elle plaide notamment pour la création d’un ministère du Droit des Femmes.

Le roman:

Madame S a été publié en 2019 par les éditions Slatkine et Cie, puis en 2022 par les éditions De Borée pour la version poche. Entre roman historique, biographie et essai, Sylvie Lausberg déploie sa plume incisive et fluide, dans un style précis et soigné: « Mars arrive et il fait toujours aussi froid. Meg est partie quelques jours dans la belle propriété des Buisson, où la tempête et le vent l’ont vite ramenée à Paris. L’année bat tous les records, de neige, de grêle, de tempêtes et de températures en dessous de zéro. Le printemps 1908 n’arrive pas. Dans ce climat maussade, Meg continue à tenir salon. Un jeudi de mars, les invités commentent le débat houleux entre Jean Jaurès et Maurice Barrès à la Chambre sur le transfert des cendres de Zola au Panthéon. L’affaire Dreyfus marque toujours, ici comme ailleurs, la linge de rupture qui oppose une France à l’autre. » (Pages 195-196).

L’intrigue:

L’anecdote est célèbre : alors que le président Félix Faure agonise, sa « connaissance » s’est sauvée par l’escalier de service. Nous sommes le 16 février 1899. Cette mort en épectase va changer le cours de l’affaire Dreyfus et bouleverser le destin de celle que l’on surnomme depuis la « pompe funèbre »… Intriguée par cette « putain de la République », une journaliste recluse décide d’enquêter sur cette si mystérieuse Madame S. et sur les secrets d’un État français toujours aux prises avec les mêmes démons : antisémitisme, antiféminisme, petits arrangements entre amis et journaux avides de scandales. Cette madame S. devenue, après le décès du président, une mondaine très courtisée, collectionnant les amants, notamment Aristide Briant et le roi du Cambodge. Mais c’est le « Crime de l’impasse Ronsin » qui la rendra célèbre.

L’Affaire de l’Impasse Ronsin:

Acte 1 : Un crime de rôdeurs ??

C’est ce que voudrait faire croire la police mais personne n’est dupe, et déjà les rumeurs les plus folles circulent sur les grands boulevards de la capitale.

Les faits sont clairs : au matin du 31 mai 1908, les corps sans vie du peintre Adolphe Steinheil et de madame Japy, sa belle-mère, sont retrouvés sans vie à leur domicile, une maison-atelier située dans l’impasse Ronsin, à Vaugirard. Quant à Marguerite Steinheil, l’épouse du peintre, elle est retrouvée saine et sauve, ligotée à moitié nue sur son lit. C’est Rémi Couillard, le jeune domestique, qui a alerté la police, laquelle a aussitôt déployé les grands moyens. Même le chef de la Sûreté, M. Hamard, s’est rendu personnellement sur place avec une équipe d’inspecteurs. Car ce double crime ne s’est pas commis chez le premier venu…

Acte 2 : Femme fatale.téléchargement (1)

Adolphe Steinheil, est un artiste sans grande envergure. Il gagne sa vie en réalisant des miniatures, en exécutant des fresques et en restaurant des vitraux dans les églises, notamment ceux des cathédrales de Laon et de Bayonne, tout comme son père avant lui.

Mais le véritable chef-d’œuvre du peintre Adolphe Steinheil, fils d’Auguste Steinheil restaurateur des vitraux de la cathédrale de Strasbourg et neveu du peintre Ernest Meissonier, est son épouse Marguerite, célèbre dans le tout-Paris pour sa beauté, ses talents de demi-mondaine et la liberté de ses mœurs.

Le 9 juillet 1890, à 40 ans, il épouse Marguerite Japy de 19 ans sa cadette, fille de l’agronome et industriel protestant Louis Frédéric Japy, un temps associé de la famille Peugeot, vivant de ses rentes. La jeune fille a reçu une éducation soignée et a appris le violon et le piano et fait son entrée dans le monde en 1886, à l’âge de 17 ans. Pendant un temps, elle sert de modèle à son mari mais la jeune femme, avide de mondanités, aspire à une existence plus excitante. Elle ouvre alors, dans leur villa proche de Montparnasse, un salon qui sera bientôt fréquenté par des célébrités tels que Gounod, Zola, Massenet, Loti et Lesseps.

Ambitieuse et d’un fort tempérament, elle collectionne les amants, tous influents et généreux, grâce auxquels, toujours soucieuse de la carrière de son époux, ce dernier obtient des commandes de tableaux, ce qui permet au peintre d’avaler plus facilement l’amère pilule des infidélités de son épouse.

Acte 3 : Félix Faure.

En 1897, lors d’un séjour à Chamonix, Marguerite est présentée au président de la République Félix Faure, âgé de 56 ans qui commande à son mari une toile monumentale intitulée La remise des décorations par le président de la République aux survivants de la redoute brûlée, commande qui l’autorise à rendre au couple de nombreuses visites. Marguerite ne tarde pas à devenir sa maîtresse et le rejoint régulièrement dans le « salon bleu », petite pièce intime et discrète du palais de l’Elysée. Très épris de la jeune femme, le président envisage même de divorcer de Berthe, la mère de ses deux filles, pour l’épouser en secondes noces.

Le 16 février 1899, Félix Faure téléphone à Meg afin qu’elle le retrouve vers 17h, après le conseil des ministres consacré à l’affaire Dreyfus. Quelque temps plus tard, le chef de cabinet Le Gall, alerté par les domestiques, accoure dans le « Salon bleu ». Il trouve le président dans une posture compromettante : allongé sur un divan, pantalon et caleçon sur les chevilles, Marguerite, à moitié nue, tentant de remettre de l’ordre dans sa tenue. Il mourut vers 22 heures d’une congestion cérébrale.

A l’époque, l’affaire fit scandale. Déjà, les amours du « président soleil » et de l’épouse volage du peintre Steinheil, bien connue du Tout-Paris pour ses nombreuses liaisons extra-conjugales, avaient suscité les plus folles rumeurs orchestrées par la droite monarchique et antisémite : la mort du président Félix Faure, farouchement opposé à la révision du procès Dreyfus, aurait été ourdie par le lobby juif.

Acte 4 : Scénario peu crédible.

Concernant le crime de l’impasse Ronsin, très vite les inspecteurs relèvent des faits troublants : aucune trace d’effraction ; la jeune femme ligotée de manière à ce que ses liens soient trop lâches pour la blesser. Quant à la première déposition de Marguerite, elle ne convainc pas du tout la police. En effet, elle déclare que trois hommes et une femme auraient pénétré dans sa chambre, l’auraient menacée afin qu’elle révèle l’endroit où se trouvaient ses bijoux et l’argent, auraient tué son mari qui tentait de s’interposer tandis que sa mère, Emilie Japy, surprise et apeurée, mourait d’une crise cardiaque. Or, ni argent ni objets précieux ne semblent avoir disparu de la villa qui était parfaitement en ordre à l’arrivée de la police.

Acte 5 : De coups de théâtre en rebondissements.

La suite n’est qu’une succession de coups de théâtre : dans un premier temps, la police pense que Marguerite a organisé l’assassinat de son époux et de sa mère maquillé en crime crapuleux, mais faute de preuve, cette théorie est abandonnée. Ensuite, les enquêteurs soupçonnent les trois hommes et la femme évoqués par Marguerite privilégie la piste de l’espionnage, supposant que la jeune femme aurait eu en sa possession des documents secrets ayant appartenu à l’ancien président Félix Faure. Piste abandonnée faute de preuves.

Sur ces entrefaites, Marguerite accuse son domestique Rémi Couillard d’être l’auteur du double crime, déclarant avoir trouvé dans sa poche un bijou qu’elle disait s’être fait voler la nuit du meurtre. Prise en flagrant délit de mensonge, elle rejette ses accusations sur Alexandre Wolff, le fils de sa gouvernante. Mais le jeune homme bénéficiant d’un solide alibi, ne sera pas inquiété.

Acte 6 : Un procès très médiatisé.

Le 4 novembre 1908, le juge d’instruction Leydet la fait arrêter et incarcérer à la prison de Saint-Lazare où elle restera enfermée les 300 jours que durera l’instruction. Néanmoins, le 27 novembre 1908 le juge se défait du dossier, arguant que ses relations passées avec l’accusée ne lui permettaient pas d’instruire l’affaire avec l’indépendance et l’objectivité nécessaires à une justice impartiale. Le dossier est alors transmis au juge André.

L’instruction, qui durera presque une année, ne donnera rien de vraiment concluant. Certes, Marguerite Steinheil a menti à la justice, mais c’était, affirme-t-elle, pour protéger sa vie privée, st surtout une personne dont elle s’obstine à taire le nom. A-t-elle pu assassiner son mari seule ? A-t-elle également tué sa propre mère ? Selon le juge, c’est peu probable car elle ne possédait pas de mobile, si ce n’est que l ‘héritage laissé par sa mère lui aurait permis d’éponger les nombreuses dettes du couple.

Le procès de la belle demi-mondaine, qui s’ouvre le 3 novembre 1909 et devrait théoriquement permettre de répondre aux nombreuses questions laissées sans réponse, fait courir le Tout Paris venu y assister en masse, et le bonheur des chroniqueurs, journalistes et chansonniers. Meg y joue son rôle à la perfection : pathétique, accablée, affligée…et terriblement séductrice. On apprend qu’elle possédait de nombreux « admirateurs », parmi lesquels le roi du Cambodge.

L’opposition anti-dreyfusarde, cherchant à muer cette sordide affaire en crime politique, accuse madame Steinheil d’avoir empoisonné le président Félix Faure pour le compte d’un lobby juif parce qu’il était hostile à la révision du procès de Dreyfus. Mais quel rapport entre le décès du président 9 ans plus tôt et l’assassinat du peintre Steinheil et de sa belle-mère ?

La plaidoirie de son avocat, maître Anthony Aubin, assisté de maître Landowski, dure plus de sept heures. Les délibérations des jurés presque trois ! Finalement, bien que le président du tribunal ait mentionné que les explications de l’accusée n’étaient qu’un tissu de mensonges, la jeune femme est acquittée. Il n’y a plus « d’affaire de l’impasse Ronsin » mais il reste deux cadavres…

Acte 7 : Les mystères d’une affaire d’Etat :

Plus d’un siècle a passé sans que jamais la lumière ne soit faite sur le crime de l’impasse Ronsin. Or, il ne fait aucun doute que Meg Steinheil, disparue en 1954, connaissait la vérité. Très tôt, les rumeurs les plus folles avaient circulé, et un scénario des plus plausibles avait été élaboré à partir des témoignages lacunaires distillés par les différents protagonistes.

Ainsi, le soir du crime, Meg recevait chez elle l’un de ses nombreux amants, riche bien entendu, qu’elle comptait convaincre à l’aide de ses charmes de lui venir en aide afin de surmonter ses embarras financiers. L’homme accepta à condition que Meg lui donne la contrepartie promise immédiatement, ce que le jeune femme ne put, ou ne voulut lui accorder. S’ensuivit une violente querelle qui contraignit son mari, d’ordinaire très conciliant, à intervenir. Suivit une empoignade au cours de laquelle le mari fut étranglé. La mère de Meg, réveillée, serait alors accourue et aurait succombé à une crise cardiaque .

C’est là que le crime prend la tournure d’une affaire d’Etat, car l’amant n’était pas n’importe qui. Le préfet de police Lépine aurait aussitôt été informé du drame et aurait pris les choses en main. En ayant référé au ministre de l’Intérieur Clémenceau, il décidèrent d’envoyer sur place le commissaire Hamard qui aurait mis en scène le scénario du soi-disant cambriolage qui aurait mal tourné. Parmi les nombreuses identités possibles de l’amant assassin, le nom de plusieurs députés sénateurs furent avancés, pourtant il est peu probable que la IIIème République, pourtant peu avare de scandales en tout genre, ait couvert un simple représentant du peuple.

Il semble plus crédible de chercher une réponse ailleurs, un suspect d’une tout autre envergure, sans doute une personnalité étrangère dont la compromission aurait entraîné de graves remous diplomatiques. Quant à l’identité de ce suspect, elle restera à jamais enfouie dans les ténèbres de l’histoire…

En conclusion:

Sylvie Lausberg livre, avec Madame S, un récit captivant qui se lit comme un thriller sur fond d’enquête minutieusement documentée et habilement menée. Nous permettant de faire plus ample connaissance avec Marguerite Japy, une femme au destin extraordinaire, belle, talentueuse, intelligente, qui a mené sa vie comme elle l’entendait à une époque où la société n’accordait que peu de place aux femmes entreprenantes, surtout issues de la bourgeoisie. Vous ne manquerez assurément pas de tomber sous son charme vénéneux et irrésistible…

Citations:

« Le président déroule un édifiant catalogue des stéréotypes sexistes: une petite fille intelligente mais menteuse; une comédienne, mentant naturellement; dévergondée dès l’âge de seize ans, elle aurait mis au monde un enfant illégitime qu’elle a abandonné; adulte adultère et vénale…Meg ne nie pas l’adultère. L’occasion est trop belle, sa prestation commence. Agrippée au banc des accusés, la silhouette en noir prend sur le coup une tout autre allure. Il émane d’elle une force contenue, et dans ses grands yeux dont le bleu se fait lourd, une énergie opiniâtre. » (Page 311).

« Quelques jours après le crime de l’impasse Ronsin, un portrait de Meg est publié en Une du Matin. Ses doux traits font face à ceux, plus virils, du roi d’Angleterre Edouard VII accueilli en Russie par le tsar Nicolas II. A chacun son actualité. Nul doute que la survivante goûte sa proximité sur papier journal avec ces deux monarques qu’elle a bien connus et qui semblent si loin aujourd’hui. » (Page 226)

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