Publié dans Agitation politique, aventures, éditions City, cadavre, crime, disparition inexpliquée, Passion polar historique

Passion polar historique: La Trahison des Jacobins, Jean-Christophe Portes.

Quatrième tome des aventures du gendarme Victor Dauterive dans le Paris révolutionnaire: trahisons,  intérêts politiques, meurtres…Le roi ou la Révolution, il faut choisir!!

L’auteur:

téléchargementJean-Christophe Portes est un journaliste, réalisateur et écrivain français né à Rueil-Malmaison le 21 mars 1966. Il a fait ses études à l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs. Il travaille pour les principales chaînes de télévision françaises pour lesquelles il a réalisé plus d’une trentaine de documentaires d’investigation, de société ou d’histoire. Afin de mieux le connaître, je vous invite à lire l’interview qu’il nous a accordée en tout début d’année 2019

Le roman:

La Trahison des Jacobins a été publié par les éditions City en 2019. Les faits et l’ambiance politique qui règne dans Paris en cette époque troublée sont méthodiquement et clairement exposés. La plume de Jean-Christophe Portes est très agréable à lire, élégante et minutieuse, mais le style est plus abrupt, plus râpeux que dans les opus précédents, à l’aulne de la misère plus présente dans cette cinquième enquête: « On n’y voyait pas grand chose à cause des fenêtres fermées, pour éviter que l’air extérieur ne vienne corrompre celui de l’intérieur, dit l’Econome qui déambulait un pas devant lui, penché sur les litières immondes…Il disait d’autres choses; qu’il avait tant d’enfants, si fragiles, si démunis, tant de misère et de morts. Que c’était l’été et qu »on n’attendait point pour enterrer, il faisait trop chaud. » (Page 17).

Construction: immédiate descente aux Enfers avec la visite de Dauterive dans la prison de Bicêtre, véritable antre du diable, à la recherche de Joseph, disparu à la fin de l’épisode précédent, illustrée par des descriptions imagées et terriblement évocatrices.

Thèmes: trafic d’enfants; réseaux de prostitution; scandale financier (fausse monnaie).

Sens de la mise en scène avec des descriptions précises, hautes en couleurs, révélant les tréfonds sordides de l’âme humaine: « Elle voulut crier mais ne réussit qu’à s’éloigner à pas hagards, le Hibou dans son sillage. Sur son chemin, elle vit d’autres fillettes ou des garçons (le plus âgé n’avait pas douze ans) satisfaire leurs clients de toutes les façons possibles, certaines offrant leurs croupes penchées en avant, comme dans les pires gravures licencieuses. D’affreux personnages de tous âges et de toutes conditions rôdaient autour, tous bien laids et bien répugnants, suant le vice…Souvent des filles perdues accompagnaient les enfants, se faisant passer pour leurs mères, de sorte que nul n’y trouvait à redire…Parfois les enfants sont prostitués par des maquerelles, dit Restif. Dans ce cas, le réceptacle de leurs ébats n’est pas le jardin mais le bordel. » (Pages 168-169)…

… »Oui, certaines familles cédaient leurs propres fils ou filles aux marchands de sexe. Des femmes dix fois mères, qui abandonnaient le dernier rejeton non désiré – après tout c’était cela ou la famille crevait de faim, avec trop de bouches à nourrir. Le trafic s’alimentait aussi de fillettes ou de garçons enlevés, volés Dieu savait où, Dieu savait par qui. A Bicêtre? Peut-être bien! Dans les faubourgs, dans les campagnes…D’autres gosses étaient directement retenus à la source pour ainsi dire: des épouses désirant cacher leur grossesse à leur mari, des filles de maison, des cuisinières, des paysannes enceintes. Une négociante leur offrait des arrhes; en échange elles accouchaient chez cette dernière et lui abandonnaient le bébé. Et quelques années plus tard, celui-ci venait alimenter l’odieux marché. » (Page 173). =>Pratiques malheureusement toujours d’actualité.

L’intrigue:

A la fin de l’épisode précédent, L’Espion des Tuileries, Joseph est enlevé par Dossonville, afin de se venger de Dauterive, et emprisonné à Bicêtre. Déclaré mort, Victor rumine sa colère et son chagrin de n’avoir pas su protéger son petit valet. Afin de venger sa mort, il n’a plus qu’une seule idée en tête: tuer Dossonville. Mais Charpier a un autre plan pour lui: discréditer Danton afin de détruire Dossonville, son principal agent.

C’est alors que le policier Bachelu est retrouvé mort dans un établissement de Bains Publics, en apparence suicidé mais plus certainement assassiné, supposément par Dossonville, sur les activités illicites duquel il enquêtait. A moins qu’il ne s’agisse d’un règlement de compte par Mariette, un médecin altruiste, criblé de dettes, dépensant tout son argent dans le jeu, complice de Bachelu dans son trafic d’alcool?

Victor est chargé de l’enquête par Charpier, assisté par le policier Lacour: « Vous allez reprendre l’enquête contre Dossonville, et vous la mènerez à son terme avec monsieur Lacour. Vous aurez un mandat du Comité de surveillance de l’Assemblée. Je serai votre seul interlocuteur…N’oubliez pas que Dossonville travaille aussi pour le Comité de surveillance. Il s’occupe de la lutte contre les faux assignats… » (Pages 44-45).

Quant à Olympe, persuadée que Joseph n’est pas mort mais tombé entre les mains de trafiquants d’enfants, part à sa recherche, écumant les bas-fonds de la capitale, sans se douter des dangers auxquels elle s’expose.

Plus Victor avance dans son enquête, plus il a la conviction que la véritable raison du décès de Bachelu concerne un secret d’Etat bien plus important que le trafic de fausse monnaie. Tandis que la menace autrichienne se fait chaque jour plus présente, frappant aux portes de Paris, dans une ambiance de guerre civile: « Désormais, tout était clair: la Cour attendait l’arrivée des Autrichiens pour reprendre le pouvoir. Capet remonterait sur son trône millénaire comme si rien ne s’était passé, comme si les Droits de l’homme, comme si toutes les réformes ne comptaient pas. On fusillerait, on pendrait quelques centaines de meneurs, des députés ou des officiers, on raserait les clubs, on fermerait les journaux et l’Assemblée, et la vie d’autrefois reprendrait. » (Pages 312-313) =>Comment Victor, dans de telles circonstances, parviendra-t-il à démêler les fils de cette intrigue complexe?

Les lieux:

Comme à son habitude, Jean-Christophe Portes apporte un soin tout particulier aux descriptions des décors du roman, tant par souci de précision historique que par une volonté d’une reconstitution la plus réaliste possible.

Paris: « Après l’île de la Cité, il arriva aux Halles, ce coeur de l’approvisionnement de Paris entièrement rénové sept ans plus tôt. Une gigantesque halle au blé se dressait maintenant sur l’emplacement d’un ancien hôtel particulier, on avait construit des marchés neufs et le cimetière des Innocents avait laissé place à un marché aux herbes et aux légumes. » (Page 28)...« Depuis son retour des armées, le jeune homme avait trouvé un vaste appartement à louer dans un ancien hôtel particulier au coin de la rue des Rosiers et de la rue des Juifs, section du Roi-de-Sicile. Autrefois fréquenté par la noblesse, le Marais sombrait dans la décrépitude -alors que les demeures de prestige poussaient comme des champignons dans des quartiers plus prisés, la Chaussée d’Antin ou les Invalides. » (Page 58).

Bicêtre: « Entouré d’un gigantesque mur, Bicêtre occupait le sommet d’une colline, non loin de Gentilly au sud de Paris. La première chose qu’on voyait, et de très loin, était l’alignement des dortoirs sur trois étages et plus de cent cinquante toises de large, entrecoupés de pavillons. Bicêtre dépendait de l’Hôpital général, créé au siècle précédent pour accueillir tout ce que la société rejetait, mendiants par milliers, vieillards indigents, paralytiques, insensés, voleurs et assassins, pédérastes, prostituées, vérolés, cancéreux, orphelins de tous âges, estropiés. » (Page 14)…L’infirmerie de l’établissement: « A l’étage, le directeur se fit ouvrir la porte de l’infirmerie Saint-Roch, une longue salle aux fenêtres occultées, où régnait une odeur repoussante. La plupart des pensionnaires des lieux, fantômes vêtus de gris, semblaient incapables du moindre déplacement, les corps et les mains déformés, entassés par six ou plus sur des grabats comme des poissons morts. » (Page 16).

L’Hôpital Général: « Tout n’est pas beau à voir ici, mais qu’y pouvons-nous? Nous n’avons aucun moyen, on vient de supprimer les taxes et privilèges, l’Hôpital général est endetté. Tout tombe en ruine, c’est à peine si nous pouvons nourrir tous ces miséreux. » (Page 19).

Le logement de Victor: « Victor occupait une enfilade de quatre pièces et d’un cabinet. Il avait posé sa malle dans un coin, ne recevait personne et n’y mangeait jamais. Seuls une chambre et le cabinet lui servaient à entreposer ses précieux livres et sin nécessaire à dessin. Les murs peints noirs de suie, le plancher empoissé, les fenêtres écaillées, la cour envahie de mauvaises herbes, rien ne lui importait. » (Page 58).

Contexte historique:

Louis XVI et sa famille, logés dans le palais des Tuileries, attendent les armées autrichiennes, menées par le frère de Marie-Antoinette, l’empereur Léopold II, sensées les délivrer et restaurer la monarchie telle qu’avant la Révolution. Seuls restent les Jacobins et les Girondins: dans une ambiance survoltée  de suspicion, les Jacobins persuadés que les dirigeants des Girondins, avides de pouvoir, les trahiront tôt ou tard. Seul maître à bord, Danton, dont la position pour le moins ambigüe est loin de faire l’unanimité: « Oui, Danton est au centre de tout, reprit Charpier. Il est l’idole du peuple, il sait lui parler. Mais nul ne sait ce qu’il veut en réalité. Il a un pied aux Jacobins, un pied auprès des sans-culottes…Danton a promis son appui à la Cour, en cas de malheur. Moyennant finance bien sûr. La reine est persuadée qu’il la prendra sous son aile, même provisoirement…C’est peut-être étonnant, mais c’est ainsi: à cette heure, nous ne pouvons pas compter sur Danton pour continuer la Révolution. Il serait même capable d’y mettre un terme, il est assez puissant pour le faire. » (Page 47).

Pendant ce temps, la Révolution s’embourbe dans des discussion houleuses et sans fin pour décider qui est pour destituer le roi et le juger. En fait, tout se résume à savoir qui veut arrêter le mouvement révolutionnaire, qui veut une seconde Révolution. Avec pour conséquence l’impression que Paris est une vaste poudrière prête à exploser à tout moment: « Ces derniers jours à l’Assemblée l’avaient épuisé et lui avaient pris tout son temps. La majorité des sections parisiennes, qui siégeaient désormais nuit et jour, les harcelaient de discours et de pétitions. Même chose aux Jacobins et aux Cordeliers, ou dans la presse patriote: tous réclamaient la déchéance du roi, jusqu’à l’écoeurement. Mais la majorité de l’Assemblé s’y refusait, ce qui donnait lieu à d’interminables débats, et rien ne bougeait en réalité. » (Page 187).

En conclusion:

Quelle admirable leçon d’histoire couplée d’un passionnant roman d’aventures policières!! La Trahison des Jacobins présente tous les ingrédients du polar historique de haut vol. Car désormais, Jean-Christophe Portes figure parmi les meilleurs auteurs du genre. J’ai bien plus appris sur cette période complexe en lisant ses romans que pendant les cours dispensés au lycée. L’auteur excelle à démêler les fils embrouillés de l’Histoire et à présenter le plus clairement possible les dessous politiques de la Révolution, tout en concoctant une intrigue policière bien ficelée. Je regrette toutefois que la haute qualité de l’ouvrage soit gâtée par les trop nombreuses coquilles dues au manque de soin apporté à son élaboration.

Citations:

« Entre les hurlements, on percevait des tintements et des raclements métalliques -Victor sut que c’étaient des chaînes et frissonna malgré la chaleur. Plus loin, quelques élégants causaient et riaient en attendant qu’une femme les rejoigne, protégée du soleil sous une ombrelle. » (Page 15).

« Vraiment, il ressemblait à un curé avec ses yeux rapprochés, ses cheveux courts et son air chattemite. L’écrivaine sentit son coeur trembler, il lui fallut toute son énergie pour retenir ses larmes. Alors, c’est ici que ce pauvre Joseph avait fini sa vie! Que ce monde était cruel, qu’on était loin de l’Evangile et des Béatitudes! L’enfer, c’était ici, sur cette terre. Pour les femmes, les Nègres, les enfants, les pauvres. » (Page 86).

« -Soyez plus politique, mon cher. Dissimulez. Regardez Lacour: nul ne sait ce qu’il pense, c’est une tombe. Voilà de la bonne police. Une horde de brigands lui hurlerait sous le nez qu’il resterait de marbre. Et il finirait quand même par les faire pendre. » (Page 90).

« Un curieux sentiment s’installait. Après avoir longtemps craint, et même détesté ou méprisé l’ancien graveur, il s’attachait à lui maintenant, malgré lui. Il fallait le reconnaître: Charpier n’était ni haïssable comme son tyran de père, ni condescendant comme Lafayette. Non, il se comportait en aîné, sans le juger ni lui asséner ses principes, sans même essayer de le guider. Simplement, il le comprenait, il admettait son désir de liberté et lui montrait les moyens de la gagner, sans le forcer à rien. » (Page 296).

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